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CHAPITRE XIV

LE BONHOMME DE NEIGE

Après son retour de la scène d’enterrement, Billy se déshabilla, éteignit la lumière et se coucha. Il s’endormit rapidement et son sommeil fut traversé de nombreux rêves. Ils étaient d’abord plaisants et joyeux: il revivait sa première rencontre avec la jeune femme, il évoquait une fois de plus sa beauté, sa pureté, sa foi et sa confiance en lui. Puis succédèrent des visions plus troublées. Il s’éveilla deux fois et chaque fois se mit sur son séant, traversé de ce frisson de peur qui l’avait saisi près de la tombe.

Une troisième fois il s’éveilla et craqua une allumette pour consulter sa montre. Il était quatre heures. Il était encore fatigué. Ses membres étaient endoloris par le redoutable effort d’un trajet de cinquante milles à travers la steppe et il ne pouvait plus dormir. Quelque chose--il n’essayait pas de se demander quoi--le pressait d’agir.

Il se leva et s’habilla.

Lorsque Pelletier s’éveilla deux heures plus tard, le sac de Mac Veigh et le traîneau étaient prêts pour partir vers le Sud. Tandis qu’ils déjeunaient, les deux hommes achevèrent leurs projets. Quand l’heure du départ arriva, Billy laissa son camarade seul avec la petite Isabelle et sortit afin d’atteler les chiens. Lorsqu’il revint, il y avait une rougeur récente aux yeux de Pelletier et il tirait de sa pipe de grosses bouffées de fumée afin de cacher son visage. Mac Veigh pensa souvent à ce départ les jours d’après. Pelletier demeura jusqu’au bout sur le seuil et il y avait sur sa figure une expression que Mac Veigh souhaitait n’avoir jamais vue.

Dans son cœur à lui habitaient l’épouvante, la peur et la chose à quoi il ne pouvait donner de nom.

Pendant des heures, il ne réussit pas à secouer la tristesse qui l’oppressait. Il courait à la tête du vieux Kazan, le meneur, faisant route en plein Sud, à la boussole. Lorsqu’il se retourna une troisième fois pour veiller à la petite Isabelle, il trouva l’enfant entassée au fond de ses couvertures et profondément endormie. Elle ne s’éveilla point jusqu’à ce qu’il s’arrêtât pour faire du thé, à midi. Il était quatre heures quand il fit halte de nouveau pour camper à l’abri d’un massif de hauts sapins. Isabelle avait dormi la plus grande partie de la journée. Elle était bien éveillée maintenant et sourit à Billy, tandis qu’il la sortait de son nid.

--Donnez-moi un baiser! demanda-t-il.

Isabelle obéit, posant ses deux menottes sur son visage.

--Vous êtes un... une petite pêche, s’écria-t-il. On ne vous a pas entendue pleurnicher de toute la journée. Et maintenant, on va faire du feu, un grand feu.

Il se mit à l’ouvrage, sifflotant pour la première fois depuis le matin. Il dressa sa tente d’ordonnance, coupa des branches de sapin et de baumier jusqu’à ce qu’il y eût un pied épais à l’intérieur, ensuite il ramassa du bois pendant une demi-heure. Pendant ce temps, la nuit était venue et l’énorme flambée faisait fondre la neige à trente pieds alentour. Il avait enlevé à Isabelle l’épais manteau qui l’emmaillotait et le joli minois de l’enfant brillait tout rose dans la splendeur du feu.

La lueur se jouait rouge et or parmi ses bouclettes ébouriffées et, tandis qu’ils soupaient tous deux sur la même couverture, Billy apercevait de plus en plus en face de lui ce qu’il savait devoir trouver dans la jeune femme. Quand ils eurent terminé, Billy prit un petit peigne de poche et attira Isabelle près de lui. Une à une, il lissa les boucles emmêlées, son cœur battant de joie tandis que la soie des cheveux s’assouplissait entre ses doigts. Une fois, il avait senti le même contact léger des cheveux de femme contre son visage. Ce n’avait été qu’une caresse par hasard, mais il l’avait gardée comme un trésor dans son souvenir.

Il lui semblait la sentir de nouveau maintenant et son frisson lui fit replacer la petite Isabelle plus loin sur la couverture, tandis qu’il se levait.

Il jeta du nouveau combustible sur le feu et alors il s’aperçut que la chaleur avait amolli si bien la neige qu’elle adhérait à ses pieds. Cette découverte lui donna une inspiration. Une bouffée de chaleur qui ne provenait pas du feu lui monta au visage et il rassembla la neige amollie, la raclant en tas à l’aide d’une de ses raquettes et, sous les yeux surpris et joyeux d’Isabelle, il façonna un bonhomme de neige presque aussi grand que lui.

Il lui fit des bras, une tête et des yeux de charbon de bois; lorsqu’il fut terminé, il lui plaça au sommet sa casquette et lui mit sa pipe à la bouche. Petite Isabelle criait de joie et, tous deux se tenant par la main, ils dansèrent en tournant tout autour, absolument comme Billy et d’autres fillettes et gamins avaient gambadé, il y avait des années et des années. Et lorsqu’ils s’arrêtèrent, les yeux de l’enfant pleuraient d’avoir tant ri et d’avoir eu tant de plaisir, alors qu’un brouillard d’un autre genre obscurcissait les yeux de Billy.

C’était le bonhomme de neige qui lui remémorait des années et des années d’espérances mortes. Elles le submergeaient au point qu’on aurait cru que la vie d’autrefois était la vie d’hier et l’attendait maintenant tout juste au delà de l’orée de la sombre forêt. Longtemps après qu’Isabelle se fut endormie sous la tente, il demeura là assis à regarder le bonhomme de neige et de plus en plus son cœur chantait de joie, tellement il lui semblait qu’il allait être contraint de se lever, de crier l’ardeur et l’espoir qui l’emplissaient.

Dans le bonhomme de neige qui fondait lentement devant le feu, il y avait un cœur, une âme et une voix. Il l’appelait, le pressait comme rien jamais ne l’avait encore pressé de la sorte auparavant. Il retournerait au vieux logis, là-bas, au pays de Dieu, vers ses anciens compagnons de jeunesse, qui étaient des hommes et des femmes aujourd’hui. Il serait par eux bienvenu et serait bienvenue la jeune femme. Car il l’y conduirait. Pour la première fois, il s’imaginait qu’elle viendrait. Et, la main dans la main, ils suivraient les empreintes des pas de sa jeunesse à travers les prairies et sur les coteaux. Il cueillerait pour elle des fleurs au lieu de la mère qui n’était plus et il lui raconterait toutes les vieilles histoires des jours d’autrefois.

C’était le bonhomme de neige qui lui rappelait des années et des années d’espoirs évanouis. C’était le bonhomme de neige!