Chapter 15 of 23 · 2677 words · ~13 min read

CHAPITRE XV

LA MORT ROUGE ET ISABELLE

Fort tard cette nuit-là, Billy demeura assis auprès de son feu de campement devant le bonhomme de neige. De singulières, de nouvelles pensées l’assaillaient, et, entre autres, l’étonnement de n’avoir jamais fabriqué jusqu’alors un bonhomme de neige. Quand il se coucha, il rêva du bonhomme de neige et de la petite Isabelle. Le rire et la joie de la fillette, lorsqu’elle s’éveilla le lendemain matin et vit la forme bizarre qu’avait prise le bonhomme en fondant à la chaleur du feu, le remplirent de nouveau des visions de bonheur de son jeune âge qui s’étaient évoquées à ses yeux.

En d’autres moments, il se serait dit qu’il déraisonnait. Quand ils eurent déjeuné et qu’ils se furent mis en route pour la journée, il riait et bavardait avec bébé Isabelle et une douzaine de fois, durant la matinée, il la prit dans ses bras pour suivre les chiens.

--Nous allons à la maison, prit-il soin de lui dire et de lui répéter. Nous allons à la maison là-bas, chez maman, _maman_!

Il appuyait sur le mot; chaque fois que la gentille bouchette d’Isabelle prononçait le mot _maman_ après lui, son cœur bondissait de joie. Vers la fin du jour, ce mot était devenu pour lui le plus doux du monde. Il essaya de faire dire: _mère_, mais sa petite amie le regardait d’un air ahuri et ne répétait pas. Maman, maman, maman! dit-il une centaine de fois ce soir-là près du feu de campement et, avant de porter l’enfant sous ses chaudes couvertures, il lui dit quelque chose comme: «Maintenant je vais me coucher et dormir.» Isabelle était trop lasse et sommeillante pour y rien comprendre.

Même après qu’elle fut profondément endormie et que Billy fut assis solitaire à fumer sa pipe, il murmura ce mot le plus doux qu’il y eût sur terre selon lui, il prit la boucle de beaux cheveux et la regarda jalousement à la lueur du feu. Vers la fin du jour suivant, la petite Isabelle savait répéter presque toute la prière que Billy avait apprise de sa mère, il y avait des années, des années, des années, si loin dans le passé que cette évocation n’était plus celle d’une femme, mais d’un ange irréel et merveilleux. Et le quatrième jour, à midi, Isabelle zézayait la prière entière sans un mot d’aide de Billy.

Au matin du cinquième jour, Mac Veigh atteignit le Castor gris et Isabelle devint grave à voir le changement qui s’opérait en lui. Il ne l’amusait plus, mais il pressait les chiens, ne cessant une minute sa recherche vigilante d’un soupçon de fumée, d’une piste ou d’un arbre repéré. Dans son cœur commençait à croître une inquiétude qui semblait l’étouffer.

Dans ces dernières heures avant de voir Isabelle, une inévitable réaction s’opérait en lui. Une mélancolie l’accablait là où, peu auparavant, un heureux pressentiment lui avait donné de l’espoir. Une unique et terrible pensée chassait maintenant toutes les autres: il apportait à Isabelle des nouvelles de mort, de la mort de son mari. Et il savait que pour Isabelle, Deane avait représenté tout ce que le monde tenait de joie ou d’espoir--Deane et le bébé.

Il reçut comme un coup lorsqu’il arriva soudain devant la cabane à l’orée de la petite clairière. Un moment il hésita. Puis il prit Isabelle dans ses bras et se dirigea vers la porte. Elle était légèrement entr’ouverte et, après y avoir frappé du poing, il la poussa cet entra.

Personne dans la pièce où il se trouvait, mais il y avait là un poêle et du feu. Au bout de la pièce, il vit une deuxième porte et qui s’ouvrit lentement. L’instant d’après, Isabelle était là, debout. Billy ne l’avait jamais vue comme il la voyait maintenant, la lumière d’une fenêtre tombant en plein sur elle. Elle était vêtue d’une robe flottante et ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules et sa poitrine.

Mac Veigh aurait voulu l’appeler par son nom; il s’était répété cent fois ce qu’il lui dirait d’abord mais ce qu’il vit sur son visage l’immobilisa et le retint silencieux, tandis que leurs regards se croisaient. Les joues de la jeune femme étaient empourprées, ses lèvres enflammées, d’un rouge anormal, ses yeux luisaient d’un éclat étrange. Elle le regarda d’abord et ses mains s’appuyèrent contre son cœur, agrippant la masse de ses cheveux brillants. Ce ne fut qu’après l’avoir regardé dans les yeux qu’elle s’aperçut de ce qu’il portait dans les bras. Lorsqu’il lui tendit l’enfant, elle se précipita avec le cri le plus bizarre qu’il eût jamais entendu.

--Mon bébé! gémissait-elle, mon bébé, mon bébé!

Elle se recula et se laissa tomber sur une chaise, près d’une table, tenant la petite Isabelle serrée contre sa poitrine. Pendant un moment, Billy n’entendit que ces mots dits d’une voix rauque, sanglotante, tandis qu’elle pressait son visage brûlant contre celui de l’enfant. Et il comprit qu’elle était malade, que c’était la fièvre qui avait ainsi enflammé ses joues. Il poussa un gros soupir et s’approcha d’elle. Tremblant, il avança une main et lui toucha l’épaule. Elle leva les yeux. Un peu du merveilleux éclat d’autrefois y parut, l’éclat qu’il y avait vu, quand, en remerciement, elle lui avait donné ses lèvres à baiser.

--Vous? murmura-t-elle, vous l’avez ramenée...

Elle prit sa main et la douceur de sa chevelure dénouée la recouvrit. Il pouvait sentir palpiter sa poitrine.

--Oui, dit-il.

Il y avait une interrogation dans le visage, les yeux et sur les lèvres entr’ouvertes de la jeune femme. Il continua, sa main à elle pressant la sienne plus fort, au point qu’il pouvait sentir le battement précipité de son cœur. Il n’avait jamais pensé qu’il aurait pu raconter cette histoire en si peu de mots qu’il le faisait maintenant, tandis que de plus en plus brillaient les yeux d’Isabelle. Sa respiration s’arrêta, quand il parla de la lutte dans la cabane et de la mort de l’homme qui avait volé Petite Mystère. Une centaine de mots l’amenèrent, dans son récit, à la lisière de la forêt.

Alors, il s’arrêta. Mais elle, son silence le questionnait toujours. Elle l’attira plus près encore, tellement qu’il pouvait sentir passer son souffle. Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’interrogation de ses yeux. Il essaya de trouver les mots à dire mais, du fond de sa gorge, une sorte de sanglot monta qui l’étouffait. Elle vit ses efforts.

--Continuez, dit-elle doucement.

--Et alors je vous l’ai ramenée, fit-il.

--Vous l’avez rencontré, lui?

La question fut si soudaine qu’elle fit tressaillir Mac Veigh et, en une minute, il se trahit.

La petite Isabelle glissa par terre et Isabelle se leva. Elle se rapprocha de lui, comme elle l’avait fait, pendant cette admirable nuit au bord de la steppe. Il y avait dans son regard la même prière, tandis qu’elle lui posait les deux mains sur les épaules et regardait jusqu’au fond de son âme.

Il pensait que ce serait plus facile. Mais c’était terrible. Elle ne bougea point. Nul son ne sortit de ses lèvres muettes, pendant qu’il disait sa rencontre avec Deane et la maladie de son mari. Elle devina ce qui allait suivre avant qu’il eût parlé. Quand il prononça le mot mort, elle s’écarta de lui, lentement. Elle ne pleura point. La seule preuve qu’elle avait entendue fut la plainte sourde qu’elle laissa échapper. Elle se couvrit le visage de ses mains et demeura un moment à portée des bras de Billy et, en cet instant, toute la force de son immense amour submergea Mac Veigh de sa marée débordante.

Il ouvrit les bras, désirant l’y blottir et la consoler comme il aurait consolé un petit enfant. Et tel était cet amour qu’il serait volontiers tombé mort aux pieds de la jeune femme s’il avait pu lui rendre l’homme qu’elle avait perdu. Elle releva la tête à temps pour voir les bras tendus. Elle vit l’amour et la supplication sur sa face et, dans ses yeux à elle, apparut une flamme de colère.

--Vous... _Vous_! cria-t-elle en lui tournant le dos. C’est vous qui l’avez tué! Il n’avait rien fait de mal que de me défendre et de me venger des insultes d’une brute! Il n’avait rien fait de mal. Mais la loi--_votre_ loi--vous a dépêché après lui et vous l’avez traqué comme une bête, chassé de sa maison, éloigné de moi et du bébé. Vous l’avez pourchassé jusqu’à ce qu’il meure, par là-bas, tout seul. Vous, vous l’avez tué!

En poussant un cri soudain, elle se retourna, saisit la petite Isabelle et s’enfuit vers l’autre porte. Et tandis qu’elle disparaissait dans la chambre d’où elle était sortie, Billy l’entendit lamenter les terribles mots:

--Vous... vous... _vous_!

Comme un homme qui vient de recevoir un coup, il se dirigea en chancelant vers la porte d’entrée. Près de ses chiens et du traîneau, il trouva Pierre Croisset et sa femme de sang français qui revenaient de leur ligne de trappes. Il sut à peine quelle explication il donna au métis qui l’aida à dresser sa tente. Mais quand ce dernier le quitta pour rejoindre sa femme dans la cabane, il dit:

--Elle est malade, très malade. Et elle est plus mal de jour en jour tellement, mon Dieu! que ma femme a peur.

Billy coupa quelques branchages de balsamier et étendit dessus ses couvertures, mais il ne prit pas la peine de bâtir un feu. Quand le métis revint lui dire que le souper était prêt, il lui répondit qu’il n’avait pas faim et qu’il allait se coucher. Il s’accroupit sous les couvertures, muet et les yeux fixes, négligeant même de donner leur pitance aux chiens. Il était éveillé quand les étoiles parurent. Il était éveillé quand la lune se leva. Il était encore éveillé lorsque la lumière s’éteignit dans la cabane de Pierre. Le bonhomme de neige avait disparu de ses rêves et le foyer... et l’espoir. Il n’avait jamais souffert comme il souffrait maintenant. Il était toujours éveillé quand la lune monta, là-haut, au-dessus de sa tête, disparut derrière la solitude à l’Ouest et que l’obscurité fut complète. Vers l’aube il tomba dans un sommeil agité et il fut tiré de ce sommeil par la voix de Pierre.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il faisait jour et le métis était debout à l’entrée de sa tente. Son visage était saisi d’épouvante. Sa voix ne fut plus pour ainsi dire qu’un cri lorsqu’il vit que Mac Veigh était éveillé et se levait.

--Grand Dieu du ciel, hurla-t-il. C’est la peste, m’sieur--la mort rouge... la petite vérole. Elle est mourante.

Mac Veigh s’était dressé, le saisissant par les bras.

Il se mit à courir vers la cabane et Billy vit que l’attelage du métis était harnaché et que la femme de Pierre apportait couvertures et paquets. Il ne s’attarda pas à les questionner, mais il entra en hâte dans la cabane contaminée. De la chambre de la jeune femme s’élevait une plainte assourdie; il s’y précipita et tomba à genoux auprès d’Isabelle. Son visage était empourpré par la fièvre, à demi caché sous la masse en désordre de ses cheveux. Elle le reconnut et ses yeux sombres flambèrent comme égarés.

--Prenez le bébé, haleta-t-elle. Partez, mon Dieu, partez avec elle!

Infiniment tendre, il avança la main et écarta les cheveux de son visage.

--Vous êtes malade. Vous avez une vilaine fièvre, dit-il doucement.

--Oui, oui, c’est ça. Je ne pensais pas jusqu’à hier soir, ce que cela pouvait être. Vous, vous m’aimez. Alors emmenez-la. Prenez le bébé et partez, partez, _partez_!

Toute son ancienne énergie lui revenait déjà. Il ne ressentait aucune crainte. Il se pencha pour sourire à la jeune femme; le contact de ses cheveux lui fit bondir le cœur et remplit ses yeux d’amour.

--Je l’emmènerai d’ici, fit-il. Elle sera très bien, Isabelle. Il prononça son nom presque sur un ton de prière. «Elle sera à l’abri de la contagion. Elle ne prendra pas la fièvre.»

Il enleva l’enfant et la porta dans l’autre pièce, Pierre Croisset et sa femme étaient sur le seuil. Ils étaient vêtus en voyageurs, comme il les avait vus revenir de la ligne de trappes, le soir précédent. Il mit Isabelle par terre et courut à eux.

--Qu’est-ce que ça signifie? demanda-t-il. Vous n’allez point partir! Vous ne pouvez partir! Il s’adressa presque farouchement à la femme:

--Elle mourra, si vous ne restez pas pour la soigner. Vous ne pouvez pas vous sauver ainsi!

--C’est la peste, répondit Pierre d’un ton bourru. Demeurer c’est mourir!

--Vous allez rester! répéta Billy, en s’adressant encore à la femme de Croisset. Vous êtes la seule femme, l’unique femme, à cent milles au moins. Elle mourra sans vous. Vous resterez, dussé-je vous lier ici.

Avec l’agilité d’un chat, Pierre leva le manche de la lourde cravache qu’il tenait en main et qui s’abattit, avec un bruit à serrer le cœur, sur la tête de Billy.

Comme il chancelait au milieu de la cabane, tâtonnant à l’aveuglette une minute avant de tomber, il entendit un cri étrange d’épouvante et, sur le seuil de la porte du fond, il aperçut la silhouette pâle d’Isabelle Deane. Puis il s’écroula comme dans un gouffre de ténèbres.

Ce fut le visage d’Isabelle qu’il vit d’abord lorsqu’il sortit de cet abîme d’obscurité. Il savait que c’était sa voix qui l’appelait avant d’ouvrir les yeux. Il sentit le contact de ses mains et, lorsqu’il leva la tête, sa chevelure dénouée, sa douce chevelure frôlait sa poitrine.

Il était étendu à la renverse, la nuque appuyée, en sorte qu’il pouvait regarder la jeune femme en pleine figure. Il fut terrifié.

Il savait maintenant ce qu’elle lui avait dit, alors qu’il gisait là par terre.

--Il faut vous relever, il faut partir, gémissait-elle Il faut emporter mon bébé loin d’ici. Et vous... vous devez partir!

Il se souleva à moitié, puis il se remit debout, en chancelant un peu. Et il s’approcha d’elle avec, dans les yeux, ce regard qu’elle lui avait vu la première fois, dans la steppe, lorsqu’il lui avait dit qu’il lui ferait traverser la forêt.

--Non, je ne m’en irai pas, fit-il résolu et pourtant avec la même douceur d’autrefois dans la voix. Si je pars, vous mourrez. Aussi je vais rester.

Elle le regarda interdite.

--Vous ne pouvez pas, bégaya-t-elle enfin. Ne voyez-vous pas. Ne comprenez-vous pas?... Je suis une femme et vous ne pouvez pas. Il faut l’emmener, mon bébé... et aller chercher du secours.

--Il n’y a pas de secours à avoir, dit Mac Veigh calmement. Dans quelques heures vous serez sans force. Je vais rester et... j’en fais serment... je vous soignerai comme lui vous aurait soignée. Il me l’a fait promettre, de veiller sur vous, de ne point vous abandonner.

Elle le regarda droit dans les yeux. Il vit sa gorge frissonner, ses lèvres trembler. Elle se serait évanouie s’il ne l’avait soutenue de son bras passé autour d’elle.

--Si un malheur arrive, murmura-t-elle à mots entrecoupés, vous prendrez soin d’elle, de mon bébé...

--Oui, toujours.

--Et si je... si je guéris...

Sa tête chancelait comme prise de vertige et s’inclina vers sa poitrine.

--Si je guéris...

--Oui, pressa-t-il, oui...

--Si je...

Il comprit sa lutte et sa défaite.

--Oui, je sais. J’entends, s’écria-t-il vivement, tandis qu’elle pesait davantage sur ses bras, si vous guérissez, je m’en irai. Personne ne saura, personne au monde. Et je serai bon pour vous, et je vous soignerai...

Il se tut, repoussa en arrière ses longs cheveux et la regarda bien en face. Puis, il la porta dans la chambre du fond et lorsqu’il sortit la petite Isabelle pleurait.

--Pauvre petite gosse! s’écria-t-il. Et il la prit dans ses bras. «Pauvre mioche!»

L’enfant lui sourit à travers ses larmes et Billy tout à coup s’assit au rebord de la table.

--Vous avez été un excellent petit type depuis le début, et vous allez continuer, ma chérie, dit-il, en prenant le joli minois entre ses larges mains. On va être sage, car nous allons avoir...

Il se détourna et acheva à voix basse: «Nous allons avoir un fichu moment à passer!»