CHAPITRE XIII
LES DEUX DIEUX
Ce fut Petite Mystère qui arracha Mac Veigh à son chagrin. Au bout d’un moment, il se releva avec l’enfant dans ses bras et l’éloigna de la muraille, tandis qu’il recouvrait le visage de Deane avec un coin de couverture. Puis, il se dirigea vers la porte. Les Esquimaux installaient leur campement. Pelletier était assis sur le traîneau non loin de la cabane et, à l’appel de Billy, il arriva.
--Si ça ne t’ennuie pas, tu pourrais la conduire à l’un des feux, un moment, dit Billy. Scottie est mort. Tâche de le faire comprendre au chef.
Il n’attendit point que Pelletier le questionnât, mais poussa doucement la porte et retourna auprès de Deane. Il ramena la couverture et considéra longuement le paisible visage mangé de barbe.
--Mon Dieu! Et dire qu’elle t’attend, soupire après toi et croit que tu vas revenir bientôt! murmura-t-il, toi et la gosse.
Pieusement, il entreprit le devoir qui s’imposait à lui. L’une après l’autre, il explora les poches de Deane et en retira ce qu’il y trouva. Dans l’une, il y avait un petit couteau, quelques cartouches et une boîte d’allumettes. Il n’ignorait pas qu’Isabelle ferait grand cas de ces riens et les conserverait parce que son mari les avait portés; il les mit dans un mouchoir de poche avec d’autres objets qu’il trouva.
En tout dernier lieu, il trouva dans une poche intérieure une enveloppe usée, à l’encre jaunie. Il regarda par l’ouverture avant de la ranger sur le petit tas et son cœur sursauta lorsqu’il vit les pétales de la fleur bleue qu’Isabelle lui avait donnés. Quand il eut fini, il croisa les mains de Deane sur sa poitrine. Il nouait les coins du mouchoir quand la porte s’ouvrit lentement derrière lui.
Le petit chef noir entra. Il était suivi par quatre autres Esquimaux. Tous avaient laissé leurs armes dehors. Ils semblaient respirer à peine tandis qu’ils se plaçaient sur un rang et regardaient Scottie Deane. Nul signe d’émotion n’apparut sur leurs visages inexpressifs, nul battement de paupières ne modifia l’immobilité de leurs figures.
D’un ton assourdi et caquetant, ils se mirent à parler et il n’y avait aucune expression de douleur dans leur voix. Cependant Billy comprenait maintenant que dans les cœurs de ces petits hommes bruns, Scottie Deane demeurait révéré comme un dieu. Avant qu’il fût refroidi par la mort, ils étaient venus chanter ses exploits et ses vertus aux esprits invisibles qui attendaient et veillaient à son côté jusqu’au début du jour nouveau.
Pendant dix minutes la psalmodie continua. Puis les cinq hommes firent demi-tour et sans un mot, sans un regard à Billy, sortirent de la cabane. Billy les suivit, se demandant si Deane les avait persuadés que Pelletier et lui étaient de ses amis. S’il ne l’avait pas fait, Mac Veigh redoutait de nouveaux ennuis au sujet de la petite Isabelle. Il fut content de trouver Pelletier en conversation avec l’un des hommes.
--J’ai trouvé ici un type avec qui je peux jargonner, s’écria Pelletier. Je leur ai dit quels braves amis nous sommes et je leur ai fait comprendre l’histoire de Blake. Je leur ai serré les mains à tous, trois ou quatre fois et nous sommes au mieux ensemble. Il est préférable de composer un peu. Ils n’aiment pas du tout l’idée de nous abandonner la gosse, maintenant que Scottie est mort. Ils demandent où est la femme.
Une demi-heure plus tard, Mac Veigh et Pelletier retournèrent à la cabane. Au bout de ce temps, ils avaient la certitude que les Esquimaux ne les ennuieraient plus et qu’ils s’attendaient à leur laisser Isabelle. Le chef, toutefois, avait donné à entendre à Billy qu’il se réservait le droit d’ensevelir Deane.
Billy sentait qu’il ne pouvait plus différer maintenant de raconter à Pelletier un peu des aventures qui lui étaient arrivées pendant son voyage à Churchill. Il avait annoncé la mort de Deane comme survenue des semaines auparavant des suites d’une chute et lorsqu’il retournerait à Churchill il savait qu’il faudrait persister dans ce récit. Si Pelletier ne connaissait pas Isabelle, l’amour que Billy avait pour elle et son mépris de la loi en leur rendant la liberté, son camarade pourrait dire la vérité et le perdre.
Dans la cabane ils s’assirent devant la table. Pelletier portait le bras en écharpe. Son visage était tiré, effaré et noirci de poudre. Il prit son revolver, le vida de ses cartouches et le donna à la petite Isabelle pour jouer. Il s’était maîtrisé devant les Esquimaux, mais ne faisait maintenant nul effort pour cacher son abattement.
--Je vais la perdre, dit-il, regardant Billy. Vous allez l’emmener à sa mère?
--Oui.
--Cela me peine. Vous ne pouvez savoir comme cela me fait de la peine de la perdre, dit-il.
Mac Veigh appuya ses bras croisés sur la table et répondit vivement:
--Si, je sais ce que c’est, Pelly. Je sais ce que c’est qu’aimer quelqu’un et le perdre. Je sais. Écoute.
Brièvement, il raconta à Pelletier l’aventure de la steppe, l’arrivée d’Isabelle, la mère, le baiser qu’elle lui avait donné, puis la fuite et la poursuite, la capture et ce dernier moment, lorsqu’il avait enlevé les menottes des poignets de Deane. Une fois qu’il eut commencé ce récit, il n’omit rien, même le partage des pétales de la fleur bleue, ni la boucle de cheveux d’Isabelle.
Il tira les deux souvenirs de sa poche et les montra à Pelletier et, au tremblement de sa voix, une brume monta aux yeux de son compagnon. Lorsqu’il eut fini, Pelletier tendit par-dessus la table son bras valide et étreignit la main de l’autre.
--Et ce qu’elle a dit de la fleur se vérifie, Billy, murmura-t-il. Cela vous porte bonheur comme elle l’a dit, car vous allez vers elle.
Mac Veigh l’interrompit.
--Non, cela ne se peut, dit-il doucement. Elle l’aimait autant que la jeune fille qui est là-bas t’aimera un jour, Pelly, et lorsque je lui dirai ce qui est arrivé, son cœur se brisera. Cela ne peut me donner le bonheur.
Les heures de cette journée pesèrent d’un poids de plomb pour Billy. Les deux hommes combinèrent leurs plans. Un groupe d’Esquimaux consentait à accompagner Pelletier jusqu’à la Pointe de l’Esquimau, d’où il ferait route seul pour Churchill. Billy se dirigerait vers le Sud jusqu’au Petit Castor, à la recherche de la cabane de Croisset et d’Isabelle. Il fut content quand le soir tomba. Il était tard quand il s’en alla vers la porte, l’ouvrit et regarda dehors.
A l’orée de la forêt, il faisait noir, noir non seulement des ténèbres de la nuit, mais de l’obscurité concentrée des sapins et des baumiers et d’un ciel si bas et si opaque qu’on aurait presque pu entendre les bourrasques du vent au-dessus de la tête, comme le sanglot sans fin des vagues sur le rivage de la mer. Il faisait noir sauf dans le cirque étroit de la lumière que traçaient les feux des Esquimaux et autour desquels une cinquantaine de petits hommes bruns étaient assis ou accroupis.
Les maîtres du camp étaient tous éveillés, mais deux fois autant de chiens épuisés et flapis gisaient à terre, roulés en tas, aussi immobiles que des morts. On sentait là un étrange silence; une étrange et surnaturelle obscurité qui n’était pas celle de la nuit uniquement; un silence interrompu seulement par la plainte sourde du vent venu de la steppe; le frémissement de l’air au-dessus du faîte des arbres et le pétillement des feux. Les Esquimaux ne remuaient pas plus que des morts. Leurs yeux ronds et sans vie étaient grands ouverts. Ils étaient assis ou couchés, le dos tourné à la steppe, leur figure vers l’obscurité toujours plus profonde de la forêt.
A quelques pas plus loin brillait, comme une étoile, la petite lumière à la fenêtre de la cabane. Pendant deux heures les yeux de ceux qui entouraient les feux demeurèrent vrillés sur cette lumière. Et, par moment, se dressait là, parmi les veilleurs au visage de pierre, le petit chef dont la voix caquetante s’unissait, chaque fois, à la plainte du vent, aux rafales du ciel bas et au crépitement des feux. Mais nul autre bruit de voix, nul autre mouvement. Lui seul bougeait et parlait, car tous les mots caquetants qu’il articulait étaient un discours--des paroles dites pour l’homme étendu mort dans la cabane.
Une douzaine de fois, Pelletier et Mac Veigh avaient regardé vers les feux et ils regardaient l’heure chaque fois. Cette fois-ci, Billy annonça:
--Ils bougent, Pelly. Ils se lèvent et se mettent en route.
Il consulta de nouveau sa montre.
--Ce sont d’excellents veilleurs. Il est minuit un quart. Quand un chef ou un homme considérable meurt, ils l’enterrent à la première heure du jour suivant. Ils viennent chercher Deane.
Il ouvrit la porte et s’avança parmi la nuit. Pelletier le rejoignit. Les Esquimaux arrivaient sans bruit et s’arrêtèrent en un groupe sombre à vingt pas de la cabane. Cinq des petits hommes vêtus de fourrure se détachèrent des autres et pénétrèrent un à un dans la hutte, le chef à leur tête. Tandis qu’ils se penchaient sur Deane, ils se mirent à chanter une complainte basse qui éveilla la petite Isabelle. Elle se mit sur son séant et regarda, à moitié endormie, l’étrange scène. Billy alla près d’elle et la serra étroitement dans ses bras. Elle était rendormie quand il la reposa dans les couvertures. Les Esquimaux étaient partis avec leur fardeau. Il pouvait entendre la lente mélopée de la tribu.
--Je l’ai trouvée et j’ai cru qu’elle était à moi, dit Pelletier à voix basse près de lui. Mais elle n’est pas à moi, Billy. Elle est à vous.
Mac Veigh l’interrompit, comme s’il n’avait pas entendu.
--Tu ferais mieux d’aller te coucher, Pelly, conseilla-t-il. Ce bras a besoin de repos. Je vais voir où ils l’ensevelissent.
Il mit sa casquette et sa lourde capote et alla jusqu’à la porte, puis il revint. Dans son équipement il prit une hache et des clous.
Le vent soufflait plus fort au-dessus de la steppe et Mac Veigh n’entendait plus la mélopée sourde des Esquimaux. Il avança du côté de leurs feux qu’il trouva déserts d’hommes. Les chiens seuls étaient restés dans leur sommeil semblable à la mort. Ensuite, au lointain, vers la lisière du bois, il aperçut une lueur.
Cinq minutes plus tard, il était caché dans l’ombre épaisse à quelques pas des Esquimaux. Ils avaient creusé la fosse de bonne heure dans la soirée, là-bas dans l’immense plaine de neige dégarnie d’arbres. Et comme le feu qu’ils avaient allumé éclairait leurs sombres visages ronds, Mac Veigh vit les cinq petits hommes bruns, qui avaient emporté Scottie Deane, penchés au-dessus de la tombe peu profonde qu’ils avaient creusée dans la terre durcie. Scottie était déjà disparu. La terre, la glace et les mousses gelées tombaient sur lui et nul son ne sortait maintenant des lèvres massives de ses sauvages fossoyeurs.
En quelques minutes, la sinistre besogne était terminée et, pareils à de légères ombres noires, les indigènes retournèrent à leur campement. Un seul resta là, assis, les jambes croisées, au chevet de la tombe, sa longue lance derrière lui. C’était O-gluck-gluck, le chef des Esquimaux, protégeant le défunt contre les démons qui viennent pour enlever le corps et l’âme pendant les premières heures de l’ensevelissement.
Billy s’enfonça plus avant dans la forêt, jusqu’à ce qu’il rencontrât un jeune plant svelte et droit qu’il abattit d’une douzaine de coups de sa hachette.
Il enleva l’écorce du bouleau; ensuite il le coupa au tiers de sa longueur et cloua l’autre partie en travers, en manière de croix. Après quoi, il en effila le bout et retourna vers la tombe, portant la croix sur son épaule.
Écorcée jusqu’à l’aubier, cette croix luisait à la clarté du feu. Le veilleur la fixa un moment: ses yeux mornes eurent une flamme plus sombre dans la nuit, car il n’ignorait pas qu’après cela, deux dieux et non pas un seul garderaient la tombe. Billy enfonça profondément la croix et, à chaque coup de hache qui tombait sur elle, le chef des Esquimaux, reculait, reculait jusqu’à ce qu’il fût englouti par l’obscurité.
Quand Mac Veigh eut fini, il enleva sa casquette mais ce ne fut pas pour prier.
--Je suis triste, mon vieux, dit-il à celui qui gisait sous la croix. Dieu sait que je suis triste. Je voudrais que tu fusses vivant. Je voudrais te voir retourner à ma place vers elle, avec le mioche. Mais j’accomplirai ma promesse. Je le jure. Je ferai ce qui est juste près d’elle.
De la forêt, il regarda derrière lui. L’Esquimau avait repris sa sombre garde. La croix se dessinait d’une blancheur spectrale sur l’obscurité de la steppe. Billy se retourna pour la dernière fois et voilà qu’il fut comme rempli de l’accablement d’une main de plomb, d’une chose qui était tout ensemble épouvante et peur.
Scottie Deane était mort, mort et enseveli et pourtant il marchait avec lui maintenant et à son côté. Billy sentait sa présence et cette présence était comme un avertissement qui suscitait en lui d’étranges pensées. Il retourna à la cabane et entra doucement. Pelletier dormait. La petite Isabelle respirait la pure innocence de l’enfance. Il se pencha, baisa les boucles soyeuses et, pendant longtemps, il demeura ainsi, une des douces frisettes entre les doigts. Dans quelques années, pensait-il, elle serait d’un or plus foncé et de la nuance des cheveux de la femme qu’il aimait. Lentement, une paix immense entrait dans son cœur.
Après tout, il y avait mieux que de l’espoir devant lui. Elle--Isabelle l’aînée--savait qu’il l’aimait comme nul homme au monde ne pouvait l’aimer. Il l’avait prouvé. Et, maintenant, il allait partir vers elle.