Chapter 22 of 23 · 3249 words · ~16 min read

CHAPITRE XXII

FAMINE

Longtemps avant de reprendre ses sens, Billy savait qu’il n’était pas étendu dans la neige et qu’une boisson chaude descendait dans sa gorge. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il n’y avait plus de lumière dans la cabane. Il faisait jour. Mac Veigh se sentait bien, mais il y avait quelque chose dans la cabane qui le tirait de son repos. C’était l’odeur du bacon frit. Toute sa fringale l’avait repris. La joie de vivre, de penser, brillait dans son visage amaigri tandis qu’il se redressait. Un autre visage, le visage barbu aux yeux rougis, un visage presque bestial dans sa farouche interrogation, se pencha sur lui.

--Où est ta mangeaille, l’ami?

La question fit l’effet d’un coup de poignard. Billy n’entendit pas le son de sa propre voix tandis qu’il répondait:

--Je n’en ai pas!

La voix de l’homme barbu fut comme un rugissement, tandis qu’il criait aux autres:

--Il n’a pas de victuailles!

En ce moment, Billy réprima le cri qui sortait de ses lèvres. Il reconnaissait la voix maintenant et l’homme aussi. C’était Bucky Smith! Billy se souleva à demi et retomba à la renverse. Bucky ne l’avait pas reconnu. Sa barbe à lui également, ses cheveux hirsutes et sa figure émaciée avaient empêché qu’on le reconnût.

--Hé bien, nous partagerons, Bucky, murmura une voix faible. C’était celle de l’homme au visage blême et maigre qui était assis au bord du lit la nuit précédente.

--Partage du diable! grommela l’autre. C’est votre faute, à toi et à Sweedy. Vous avez tort! Vous avez tort!

Ces mots frappèrent d’horreur les oreilles de Billy. La famine était dans la cabane. Il s’était échoué parmi des bêtes, non parmi des hommes! Il vit l’individu au visage maigre se rasseoir de nouveau au bord du lit de camp. Sans mot dire, il regarda les autres pour voir qui était Sweedy. C’était le jeune homme qui tenait la boîte de haricots. C’était lui qui faisait griller du «bacon» sur le fourneau de tôle.

--Nous partagerons, Henry et moi, dit-il. Je vous l’ai dit, la nuit dernière. Il regarda Billy: «Content que vous alliez mieux, félicita-t-il. Vous voyez, vous êtes tombé chez nous à un mauvais moment. Nous sommes aux abois pour la mangeaille. Nos deux Indiens sont partis en chasse voici une semaine et ils ne sont pas revenus. Ils sont morts ou filés et nous ne valons guère mieux que des mourants... si la tempête ne s’apaise pas très bientôt. Vous pouvez avoir un peu de notre nourriture à Henry et à moi.»

C’était une froide invitation et qui manquait d’enthousiasme et de sympathie et Billy sentait que même cet homme-là souhaitait qu’il fût mort avant d’atteindre la cabane. Mais l’individu était humain, du moins n’avait-il pas joint sa voix à celle de l’autre qui avait désiré le rejeter au dehors. Il s’efforça de lui exprimer sa reconnaissance et, en même temps, de lui cacher sa faim.

Il s’aperçut qu’il y avait trois minces tranches de lard dans la poële à frire, et il se rendit compte qu’il serait déplacé de révéler un appétit de crève-la-faim devant pareille détresse. Bucky le regardait bien en face, tandis qu’il se mettait debout et il était certain maintenant que l’homme qu’il avait fait chasser du service ne l’avait pas reconnu. Il s’approcha de Sweedy.

--Vous m’avez sauvé la vie, dit-il en lui tendant la main. Voulez-vous me la serrer?

Sweedy lui donna une molle poignée de main.

--C’est infernal! fit-il à voix basse. Nous aurions eu des haricots ce matin, si je n’avais pas joué aux dés avec lui, la nuit dernière. Il désigna d’un signe de tête Bucky en train d’ouvrir la boîte. «Il a gagné.»

--Mon Dieu!... commença Billy.

Il n’acheva point. Sweedy retourna le bacon et ajouta:

--Il m’a gagné un morceau de viande hier... un quart de livre de bacon. Le jour d’avant, il avait gagné à Henry sa dernière boîte de haricots. Il a sa part sous sa couverture par là, et il jure qu’il tuera le premier qui ira faire le singe près le son lit, de sorte que vous feriez bien de faire attention. Thompson--Il n’est pas encore levé--a choisi le whisky pour lui. Vous feriez bien de vous défier de lui également. Henry et moi nous partagerons avec vous.

--Merci! dit Billy. Ce seul mot lui faisait mal.

Henry se leva du lit de camp, courbé et chancelant. Il avait l’air d’un mourant et, pour la première fois, Billy s’aperçut que ses cheveux étaient gris. C’était un tout petit homme et ses mains décharnées tremblaient tandis qu’il les tendait au-dessus du fourneau et faisait un signe de tête à Mac Veigh. Bucky avait enlevé le couvercle de sa boîte et s’approchait de l’étuve avec une casserole d’eau, se plaçant au côté de Billy sans le remarquer. Il traînait après lui une odeur fétide, une odeur de fumée de tabac et de whisky.

Quand il eut mis l’eau sur le feu, il retourna vers l’un des lits de camp et une demi-douzaine d’épithètes grossières réveillèrent Thompson qui se leva stupidement encore à demi ivre. Henry s’était installé à la petite table et Sweedy l’y suivit avec le «bacon». Billy ne bougea point. Il oubliait sa faim. Son pouls battait rapidement. Des sentiments l’envahissaient qu’il n’avait jamais connus ou imaginés auparavant. Était-il possible que ce fussent-là des gens de son espèce? Une sorte de folie leur avait-elle enlevé tout instinct d’humanité? Il vit les yeux rougis de Thompson fixés sur lui; il se détourna pour éluder leur regard interrogateur et stupide. Bucky renversait dans la casserole la boîte de haricots. Derrière lui, la porte grinça et Billy entendit le gémissement de l’ouragan. Il lui arrivait maintenant comme une sorte de bruit amical.

--Il vaut mieux vous mettre à l’œuvre, l’ami, entendit-il Sweedy lui dire. Voici votre portion.

Une des minces tranches de bacon et un biscuit durci l’attendaient sur une petite assiette. Il mangea aussi âprement que Sweedy et Henry et but une tasse de thé chaud. En deux minutes le repas fut achevé. Il était terriblement insuffisant. Les quelques bouchées de nourriture excitèrent sa fringale et il ne pouvait détacher les yeux de Bucky Smith et de ses haricots. Bucky était le seul à paraître bien nourri et le dégoût de Mac Veigh s’accrut quand Henry se pencha vers lui et lui dit tout bas.

--Il n’a pas eu mes haricots de franc jeu. J’avais trois as et double deux et il a ramassé sur trois cinq et deux six. Quand j’ai protesté, il m’a appelé menteur et m’a battu. Ce sont mes haricots et ceux de Sweedy.

Tout en parlant, les yeux sanguinolents du petit homme ressemblaient à ceux d’un meurtrier.

Billy garda le silence. Il ne se souciait guère de bavarder ou de poser des questions. Personne ne lui demandait qui il était ni d’où il venait et il ne se sentait nullement enclin à en savoir davantage sur ces hommes qu’il avait rencontrés. Bucky avait terminé, il s’essuya la bouche du revers de sa main et regarda Billy.

--Est-ce qu’on va venir avec moi chercher du bois? demanda-t-il.

--Voilà! répondit Billy.

Pour la première fois il s’examina. Il boitillait et était extrêmement faible, mais apparemment sain et sauf par ailleurs. Le froid excessif n’avait gelé ni ses oreilles ni ses pieds. Il chaussa ses lourds mocassins, endossa sa grosse capote, mit sa casquette de fourrure et suivit Bucky vers la porte. Un étrange malaise le dominait. Il était persuadé que son vieil adversaire ne l’avait pas reconnu et pourtant il comprenait qu’il pouvait être reconnu d’une minute à l’autre. Si Bucky venait à le reconnaître quand ils seraient dehors seuls...

Il n’avait point peur, mais il frissonna. Il était trop faible pour engager une lutte sérieuse. Il ne surprit pas le regard mauvais que Bucky lança à Thompson. Henry le remarqua et ses yeux étroits se firent plus petits et plus sombres.

Sur leurs raquettes, les deux hommes sortirent parmi la bourrasque, Bucky portant une hache. Il traversa la corne d’un maigre boqueteau et une large clairière que la tempête balayait si farouchement que leurs traces s’effaçaient derrière eux à mesure qu’ils avançaient.

Billy s’imaginait qu’ils avaient parcouru un quart de mille, quand ils atteignirent la crête d’un ravin tellement escarpé qu’il formait quasiment un précipice. Pour la première fois Bucky toucha son compagnon. Il le saisit par un bras et dans sa voix il y avait un accent de triomphe inhumain et moqueur.

--Vous pensiez que je ne vous reconnaissais pas, hein, Billy? demanda-t-il. Eh bien! si! et j’ai précisément attendu pour vous avoir dehors, tout seul. Billy, vous souvenez-vous de ma promesse? J’ai changé d’idée depuis lors. Je ne vais pas vous tuer. C’est trop dangereux. Il est plus sage de vous laisser mourir de votre belle mort, comme vous allez mourir aujourd’hui ou cette nuit. Si vous revenez à la cabane, je vous tire dessus.

D’un mouvement si prompt que Billy n’eut pas l’occasion d’y parer, Bucky l’envoya rouler, tête première, au fond du ravin. La neige épaisse le préserva dans sa chute interminable. Pendant quelques instants, Billy resta étendu, étourdi. Puis il se releva en titubant et leva les yeux. Bucky était parti. La première pensée de Mac Veigh fut de retourner à la cabane. Il pouvait aisément la retrouver et là affronter Bucky devant les autres. Et pourtant il ne bougea point.

Il inclinait de moins en moins à retourner là-bas et, après avoir un peu hésité, il décida de continuer seul sa lutte pour la vie. Somme toute, sa situation ne serait pas beaucoup plus désespérée que celle des hommes qu’il avait laissés derrière lui à la cabane. Il boutonna strictement sa capote, s’assura que ses raquettes étaient toujours bien attachées et regrimpa sur le flanc opposé du ravin.

Le petit bois se réduisait à rien de nouveau et Billy se jeta hardiment dans les fourrés bas. Tandis qu’il marchait, il se demandait ce qui arriverait à la cabane. Il pensait que, des quatre, Henry ne survivrait pas et que Bucky s’en tirerait le plus facilement de tous. Ce ne fut pas avant l’été suivant que Mac Veigh apprit les actes de folie d’Henry et la façon terrible dont il s’était vengé de Bucky en lui plantant un couteau entre les côtes.

Billy se trouvait déjà à même de calculer la somme d’énergie renfermée dans une tranche de bacon et un biscuit gelé. Ce n’était guère. Longtemps avant midi sa faiblesse première l’avait repris. Il éprouvait même une difficulté plus grande à traîner les pieds dans la neige et il lui semblait maintenant que tout désir l’avait abandonné et que même l’étincelle de résistance s’était éteinte. Il résolut d’aller de l’avant jusqu’à la tombée de la nuit.

Alors, il s’arrêterait, allumerait du feu et s’endormirait à la chaleur.

Au cours de l’après-midi il sortit des broussailles pour pénétrer dans une région plus sauvage. Sa progression était plus lente, mais plus agréable, car parfois il était abrité contre le vent. Une obscurité plus épaisse et plus sombre que celle de la tempête l’enveloppa lorsqu’il arriva à un endroit qui lui parut être la limite de la région désolée. Le sol cédait sous ses pas, et là-bas, au dessous de lui, dans un ravin protégé du vent et de la neige, il aperçut les cimes noires des sapins touffus. Il se mit à y descendre en s’aidant des pieds et des mains. Ses yeux étaient incapables de juger de la distance ou des accidents de terrain et il glissa. Il glissa une douzaine de fois pendant les cinq premières minutes puis il arriva une fois où il ne put se raccrocher et il roula, comme une masse, au bas de la pente de neige.

Il s’arrêta dans un épouvantable heurt et, pour la première fois pendant sa chute, il aurait volontiers hurlé de douleur. Mais la voix qu’il entendit ne partait point de ses lèvres. C’était la voix d’une autre personne, ensuite deux, trois, plusieurs voix, lui sembla-t-il. Ses yeux éblouis discernèrent des objets sombres qui s’agitaient dans la neige drue autour de lui et, juste au delà de ces objets, il y avait quatre ou cinq hauts tumuli de neige pareils à des tentes disposées en cercle.

Il savait ce que c’était. Il avait dégringolé au beau milieu d’un camp d’Indiens. Dans sa joie, il voulut crier quelques mots de sympathie, mais il était sans voix. Alors, les silhouettes qui s’agitaient le saisirent et on le transporta dans le cirque des monticules de neige. La dernière chose dont il eut conscience, ce fut que de la chaleur pénétrait ses poumons.

Ce fut un visage qu’il vit ensuite, tout d’abord après cela, un visage qui semblait venir vers lui, lentement, lentement, du fond de la nuit et s’approcher de plus en plus près jusqu’à ce qu’il reconnût une silhouette de jeune fille aux larges yeux noirs extraordinairement brillants. Dans ces premiers instants de conscience recouvrée, il vint à Mac Veigh la fantastique pensée qu’il mourait et que le visage entrevu faisait partie d’un rêve agréable.

S’il en était ainsi, du moins était-il tombé parmi des amis. Ses yeux s’ouvrirent plus grands, il remua et le visage se recula, mouvement qui provoqua le retour à la vie. Il revint, d’un coup, à la réalité.

Il revit en pensée tout ce qui lui était arrivé jusqu’au moment où il avait dégringolé au bas de la colline et dans le campement indien. Juste au-dessus de lui, il aperçut le sommet en forme d’entonnoir d’un large wigwam de bouleau et, à ses pieds, il vit, dans la paroi de bouleau, une ouverture par laquelle s’échappait un ruban bleu de fumée. Il était dans un wigwam. Il y faisait chaud et il s’y trouvait bien. En se demandant s’il était blessé, il remua. Bouger lui fit pousser un cri aigu de douleur.

C’était la première manifestation de vie véritable qu’il eût donnée et aussitôt le visage se pencha de nouveau sur lui. Il le discerna complètement cette fois avec ses grands yeux sombres et ses joues ovales encadrées de longues tresses de cheveux noirs. Une main toucha son front, fraîche et douce, et une demi-douzaine de mots harmonieux prononcés à voix basse essayèrent de calmer Billy. La jeune fille était une Crie. A sa voix, une Indienne accourut près de la jeune fille, considéra Billy un moment puis s’en alla jusqu’à la porte du wigwam parler, à voix basse, à quelqu’un qui était au dehors.

Quand elle revint, un homme la suivait. Il était vieux et cassé, la figure amaigrie. Les os de ses pommettes saillaient, tant la peau y adhérait étroitement. Derrière lui arriva un homme plus jeune, aussi droit qu’un jeune arbre, à la robuste carrure, la tête façonnée comme un bronze sculpté. Cet homme portait un poisson gelé qu’il tendit à la femme. En le lui donnant, il lui dit en crie ces quelques mots que Billy comprit:

--_Voilà le dernier poisson!_

Pendant un moment, on eût dit qu’une main redoutable broyait le cœur de Mac Veigh, et en arrêtait presque les battements. Il vit la femme prendre le poisson et, avec un couteau, le couper en deux parties égales dont elle jeta l’une dans une marmite d’eau bouillante suspendue au-dessus du foyer de pierres construit sous l’ouverture du mur.

Ils partageaient avec lui leur dernier poisson! Billy tenta de se lever. Le plus jeune des deux hommes vint à lui et posa une peau d’ours derrière ses épaules. Celui-ci avait rassemblé quelques mots de patois des métis français et anglais.

--Vous chercher, dit-il, vous blessé, vous faim. Vous avoir à manger bientôt.

Il désigna de la main la marmite d’eau bouillante. Pas un muscle de son admirable figure ne remua. Il y avait quelque chose de divin dans son impassibilité, quelque chose de majestueux dans la manière dont il se déplaçait et respirait. Il s’assit en silence, pendant que la jeune fille apportait la moitié du dernier poisson et il ne prononça pas une parole tant que Billy eut fini de manger, ému à constater qu’il prenait un peu de la vie de ces braves gens. Et quand il parla, ce fut pour engager son hôte à achever le poisson.

Lorsque Billy eut dit quelques mots en crie à l’Indien, celui-ci aussitôt lui tendit la main et son visage rayonna, tandis que Billy la lui serrait. L’homme s’appelait Mukoki, à ce qu’il dit, et il raconta alors ce qui était arrivé. Ils avaient été vingt-deux personnes au camp et maintenant ils étaient quinze, sept étant morts: quatre hommes, deux femmes et un enfant. Chaque jour, pendant la grande tempête de neige, ces hommes étaient partis à la recherche vaine de gibier et, à chacun de ces derniers jours, l’un d’eux n’était pas revenu. Quatre étaient morts ainsi. On avait mangé les chiens. Plus de blé ni de poisson. Il ne restait qu’un peu de farine et c’était pour les femmes et les enfants. Les hommes n’avaient mangé, depuis cinq jours, que des écorces et des racines et il semblait qu’il n’y eût plus rien à espérer. C’était la mort que de s’éloigner un peu du camp. Ce matin, deux hommes étaient partis pour le poste le plus proche, mais Mukoki avouait tranquillement qu’ils ne reviendraient jamais.

Cette nuit-là, le lendemain, la nuit terrible et le terrible jour suivants s’écoulèrent des heures que Billy n’oublierait jamais. Il s’était luxé sérieusement une hanche dans sa chute et ne pouvait se lever de son lit. Mukoki était souvent à son côté, la figure plus tirée, les yeux moins brillants. Le second jour, vers la fin de l’après-midi, leur arriva de l’un des _tepees_ une plainte sourde et lamentable, un gémissement de douleur qui se mettait à l’unisson de la tempête et semblait en faire partie. Un enfant était mort et la mère le pleurait.

Ce soir-là encore, un des chasseurs du camp ne réussit pas à rentrer au crépuscule. Mais le lendemain arrivèrent en même temps la fin de la tempête et de la famine. Dès l’aube, le soleil se montra. Et de bonne heure, dans la journée, un des chasseurs accourut de la forêt, fou de joie. Il s’était aventuré plus loin que les autres et avait trouvé un parc d’élans. Il avait tué deux des bêtes et rapportait de la viande pour un premier festin.

Cette dernière grande tourmente de l’hiver de 1910 s’acheva à l’époque de la fonte des neiges et, aussitôt que la température se mit à remonter, le changement fut prompt. En moins d’une semaine la neige s’amollit sous les pas. Deux jours plus tard, Billy se leva pour la première fois en clopinant. Puis dans l’intervalle d’un seul jour et d’une seule nuit, la gloire du printemps septentrional éclata sur la solitude. Le soleil se levait chaud et doré. Au flanc des monts et dans les vallons, les eaux se précipitaient en torrents écumeux et chantants.

Les pampres rouges empourpraient les rocs nus. Les hochequeues, les geais et les tourterelles des bois voletaient autour du camp et l’air s’emplissait des parfums épars de la vie neuve qui sortait de la terre, des arbres et des broussailles.

Avec la santé et la force qui lui revenaient, croissait d’heure en heure, chez Billy, l’impatience d’arriver à la cabane de Mac Tabb. Il serait parti avant que sa hanche blessée le mît en état de voyager, si Mukoki ne l’avait retenu.

Enfin, le jour arriva où il dit adieu à ses amis de la forêt et il s’élança vers le Sud.