CHAPITRE XIII.
La maison de Samba N’diaye. — Je trouve à Ségou les courriers du gouverneur logés chez San Farba. — Hospitalité d’Ahmadou. — Je reçois des visites. — Sonkoutou. — Le vieil Abdoul. — Chérif Mahmodou et ses voyages. — Les ministres d’Ahmadou. — Sidy Abdallah, Mohamed Bobo et Oulibo.
28 février 1864.
La maison de Samba N’diaye, construite de la même manière que les autres maisons du pays, quoique un peu plus haute, est une série de cases en rez-de chaussée d’environ trois mètres de haut, toutes bâties en terre avec une espèce de charpente grossière en bois dur et une terrasse. C’est, du reste, assez bien construit. Les portes, sauf celles d’entrée, n’ont que 1m,60 de haut ; elles sont fermées par des panneaux de bois composés de deux ou trois planches réunies par des barres en bois et des clous en fer. On a adapté les fermetures en fer usitées pour les magasins à Saint-Louis. La première cour, dans laquelle nous entrons par un petit hangar servant de porte, a été affectée à notre service ; sur la droite est le bilour de communication avec la maison ou cour des femmes, sur la gauche un grand hangar formant galerie dans toute la longueur de la cour, c’est-à-dire de 6 mètres de long sur 3 mètres 50 de large. Ce hangar conduit à notre case, chambre de 3 mètres de long sur 4 de large, dans un angle de laquelle je remarque une espèce de cheminée ; deux lits garnis de nattes en cannes de mil y sont préparées. Une seconde porte très-basse, placée dans la chambre, donne accès sur une cour dans le coin de laquelle, à notre grand étonnement, est une fosse d’aisances surmontée d’une espèce de siége fait d’un vase en terre dont on a cassé le fond. Notre étonnement ne fait que croître quand on nous dit que presque toutes les maisons du pays en sont pourvues. C’est dans cette cour même qu’on fera notre cuisine particulière. Dans l’autre coin de la cour est un passage recouvert en nattes qui conduit à un magasin ou grenier à mil, dans lequel j’installe nos marchandises.
[Illustration : Intérieur de la maison des femmes de Samba N’diaye, à Ségou.]
Mes hommes se placent dans la cour d’entrée et sous la varandah, et pour plus de commodité on déloge le cheval de Samba N’diaye qui est attaché au milieu de la cour.
Une échelle de bois grossière, composée de deux morceaux torses en travers desquels on a attaché des bâtons avec des lanières de cuir non tanné, sert à monter sur la terrasse, où Samba N’diaye a établi une charpente qu’il a surmontée d’une toiture en nattes pour coucher au frais sans craindre l’humidité. Tout cela, bien que grossier, est intelligent ; il y a dans ces fermetures en fer des portes, et dans certains détails, des réminiscences de ce que Samba N’diaye a vu chez les blancs. Du reste, disons tout de suite ce qu’est notre hôte, bien que ce ne soit qu’à la longue que nous ayons appris ce qui le concernait.
Samba N’diaye était un Bakiri de Tuabo (Guoy, Sénégal), âgé aujourd’hui de quarante à cinquante ans. Otage pendant vingt ans à Saint-Louis, il n’avait quitté définitivement cette ville que sous le gouvernement de M. de Grammont, dont il conservait le meilleur souvenir.
Rentré dans son pays, il s’était mis à faire du commerce, avait eu un comptoir de traitant à Tuabo, dans son village, jusqu’au moment où El Hadj était venu dans le pays. Dès ce moment la religion musulmane s’empara de lui, et lorsque, deux ans après, El Hadj, vainqueur jusque là, vint à Farabanna, Samba N’diaye liquida ses affaires, et, suivi de celle de ses femmes qui voulut l’accompagner et de ses captifs, il vint grossir les rangs du conquérant. Dès lors sa connaissance des usages des blancs, son expérience en construction lui créèrent près d’El Hadj une position exceptionnelle. Il devint l’ingénieur de l’armée. Plus tard, quand El Hadj eut des canons, Samba en fut spécialement chargé, et c’est en partie grâce aux ressources qu’il inventa pour réparer sans cesse les affûts cassés, qu’El Hadj put pousser ses conquêtes jusqu’au bord du Niger, les obus aidant beaucoup, comme on le verra. Enfin lorsque El Hadj, maître de Ségou, se décida à partir pour faire la conquête du Macina, Samba N’diaye ayant désiré rester à Ségou, reçut le poste d’ingénieur en chef des fortifications et de gardien de la maison d’El Hadj.
Dès qu’il avait su que des blancs venaient trouver El Hadj, il avait sollicité d’Ahmadou l’honneur de les loger, alléguant sa connaissance de leurs usages, de leur langue, et lui disant que si son père avait été là, à coup sûr il les lui eût confiés.
Bien que Samba N’diaye ne jouisse pas près d’Ahmadou de toute la considération que le père lui accordait, il est écouté dans certaines questions et particulièrement dans ce qui regarde les blancs, et cette fois, il avait eu gain de cause sur les griots favoris du roi et sur d’autres chefs, qui se disputaient l’honneur de nous loger, uniquement en vue de l’intérêt.
Sachant en effet que, selon l’expression du pays, Ahmadou voulait nous _recevoir_, on prévoyait une abondance de vivres, de sel et de cadeaux de tous genres auxquels l’imagination des noirs ne donnait pas de bornes, et chacun se disait que celui qui nous logerait en aurait sa bonne part.
Samba N’diaye, bien entendu, en sa qualité de Bakiri, n’était pas moins intéressé que les autres ; mais son long séjour parmi les blancs lui avait donné un certain respect humain, et il était moins mendiant que la plupart de ses frères ou cousins, qui ont pris depuis longtemps l’habitude de regarder les blancs comme des gens qui doivent forcément donner. Il faut bien dire que le système déplorable de payer des _coutumes_[68] avant de commencer la traite, système qui a été si longtemps en vigueur, était très-propre à enraciner ces idées dans la tête des noirs du Sénégal, et il ne faut pas perdre de vue qui c’était à des Sénégambiens, en général, que j’allais avoir affaire.
J’étais à peine installé dans ma nouvelle maison que je vis venir Seïdou et Ibrahim, les deux courriers expédiés par le gouverneur pour annoncer mon voyage à Ahmadou. Ils étaient arrivés depuis cinq mois. Leur route s’était effectuée sans difficulté par Médine, Koniakary, Dianghirté et de là ils étaient venus avant la révolte par le chemin direct du Bélédougou. Bien reçus par Ahmadou, ils avaient demandé à aller au Macina trouver El Hadj ; on le leur avait refusé à cause de l’état de guerre du pays, et on ne les laissait pas repartir, en leur disant qu’il fallait qu’ils rapportassent au gouverneur la réponse d’El Hadj. On les avait logés chez un griot toucouleur, dont ils étaient fort contents, et que je connus bientôt ; c’était un nommé Samba Farba ou San Farba, brave homme dont je n’ai eu qu’à me louer. Il avait été à Saint-Louis, à Bakel et dans tous les postes du fleuve ; il connaissait un grand nombre de vieux traitants. Contre l’habitude des griots, jamais il ne me demanda rien, et, quand je lui faisais un petit cadeau, sa reconnaissance se traduisait de la façon la plus énergique. C’est certainement un des hommes dont je me souviens avec le plus de plaisir dans mon voyage.
[Illustration : San Farba, griot influent à Ségou.]
Seïdou et Ibrahim, depuis leur arrivée à Ségou, avaient pu se mettre au courant de la politique, et eussent pu me rendre de grands services ; mais je ne parlais pas assez le yoloff, et pas du tout le toucouleur à ce moment ; il leur eût fallu prendre un interprète, et telle est la défiance des noirs qu’ils n’eussent pas osé confier à quelqu’un de mes laptots la vraie position d’Ahmadou, de crainte d’être accusés près de ce dernier, dont ils avaient pu apprendre à craindre la colère pendant leur séjour. Enfin, soit prudence, soit insouciance, ils ne me renseignèrent pas suffisamment, et bien qu’il y eût, de la part de Seïdou surtout, certains mots qui me donnaient à réfléchir, jamais il ne me fit connaître franchement et complétement ce qu’il savait, pas plus qu’il ne le fit plus tard à Saint-Louis, quand je le renvoyai au gouverneur. C’est à mes dépens et par un séjour prolongé, que je suis arrivé à connaître la vraie situation du pays, l’histoire d’El Hadj et le dernier mot de la politique locale.
L’hospitalité d’Ahmadou fut d’abord très-large. Le jour de notre arrivée, nous trouvâmes dans la case de Samba N’diaye un mouton gras, magnifique spécimen de l’espèce ovine, remarquable par sa taille, et surtout par sa graisse ; il n’était pas coupé, mais bien tapé suivant l’habitude des noirs. Au Sénégal on voit souvent dans le haut fleuve chez les traitants des moutons presque aussi beaux, engraissés pour la fête de la Tabaski ; ils valent de cinquante à soixante francs, mais je n’en avais jamais vu d’aussi gras.
Quelques instants après, on nous apportait deux grandes couffes de riz, une pierre de sel d’une valeur d’au moins 10000 cauris dans le moment, et qui plus tard en a valu jusqu’à 60000, c’est-à-dire 180 francs environ.
Un peu plus tard, on nous annonça un bœuf gras qu’on nous amenait ; mais comme il faisait une vive résistance on lui coupa les jarrets, de telle sorte que je fus obligé de le faire tuer ; et nous eûmes une telle masse de viande qu’il y eut forcément du gaspillage.
Le docteur, toujours critique mordant des noirs et surtout du système d’arbitraire inauguré par les musulmans, me fit observer que nous mangions au budget royal, et que nous prenions ainsi notre part d’impôts vexatoires, de pillages et autres mauvaises actions de ces malandrins de conquérants qui ont, au nom de Dieu, commis tous les crimes possibles ou imaginables.
Mais, tout en reconnaissant la justesse de son observation, je ne pouvais que me résigner ; car, après tout, du moment que j’étais venu en ambassadeur, il fallait en subir les conséquences, et refuser les présents royaux sous prétexte que c’était du bien mal acquis, eût été une singulière manière de concilier à mon pays les sympathies d’un roi qui n’était déjà pas trop bien disposé.
Je me résignai donc, trop heureux de pouvoir réparer nos forces abattues, par une nourriture plus substantielle que celle des derniers temps.
On nous fournissait, soir et matin, du lait en abondance ; Samba N’diaye avait reçu cinq mille cauris pour pourvoir à nos besoins en poules, œufs, poissons, etc., et en me l’annonçant, il me répéta trois ou quatre fois de ne pas me gêner ; que la bourse d’Ahmadou était large, et qu’il ne pardonnerait pas s’il venait à apprendre que nous manquions de quelque chose. Et il termina ce petit discours en nous donnant un magnifique mouton qu’il élevait dans sa maison pour la Tabaski[69].
On affecta une esclave de la case, nommée Maïram ou Marianne, à la cuisine des laptots. Les chevaux, mulets et ânes furent placés chez un Bakiri, ami de Samba N’diaye, et nommé Samba Naé, qui logeait dans le goupouilli. Enfin une garde de sofas fut placée à la porte sous le commandement d’un nommé Karounka Djawara, qui avait ordre de ne laisser entrer qui que ce fût sans ma permission, et qui s’acquitta de sa consigne avec une rigueur toute militaire, frappant, quel que fût leur rang, ceux qui, sans plus de façon, voulaient passer outre. Cette mesure contribua pour beaucoup à mon bien-être.
29 février 1864.
Le lendemain, mes laptots allèrent en corps saluer Ahmadou, qui leur fit bon accueil et leur donna un bœuf ainsi que 40000 cauris à distribuer entre eux tous.
Pendant la journée, je reçus un cadeau véritablement princier : c’était un panier de cinq cents gourous[70]. Fahmahra, notre guide, avait été causer avec Ahmadou et lui avait dit que les blancs aimaient beaucoup ces fruits ; il espérait que nous laisserions le présent à sa merci ; mais j’en savais trop la valeur pour le gaspiller : j’en fis une distribution, car, à cette époque, nous n’en étions pas aussi friands que nous le fûmes par la suite, mais j’en mis une partie en réserve.
J’employai tous les instants dont je disposais à mettre mes notes au courant, mais j’étais sans cesse interrompu par des visites que je ne pouvais refuser, et pour noter tous les événements, il m’eût fallu écrire dix heures par jour.
Avec Samba Farba, vint un autre griot d’Ahmadou, nommé Sontoukou ou Sountoukou ; c’était à la fois l’esclave et le plus intime ami d’Ahmadou, qui le comblait de richesses. Il était Diallonké d’origine, son père était griot du roi de Tamba, et quand ce village tomba au pouvoir d’El Hadj, Sontoukou, enfant, fut donné comme compagnon à Ahmadou, ainsi que Fali, fils du roi, qui devint esclave et fut plus tard chef des sofas d’Ahmadou. Samba Farba et Sontoukou étaient tous deux vêtus de tuniques de drap rouge, brodées d’or, par-dessus lesquelles ils portaient des boubous, lomas noirs, brodés en soie éclatante ; de vastes turbans blancs et des _mouqués_ ou pantoufles en cuir du pays complétaient ce costume vraiment magnifique.
Nombre d’autres chefs vinrent nous faire visite, et dans le nombre, je mentionnerai particulièrement deux individus. L’un, qui a joué un grand rôle dans la conquête du Ségou, se nommait Tierno Abdoul ; c’était un Toucouleur : on l’appelait frère d’El Hadj, bien qu’il ne fût pas du tout son parent.
L’autre était un Arabe de la Mecque, qui se disait chérif Mahmodou, fils d’Abdoul Matalib. Il était accompagné d’un maître de langue, noir du Fouta qui avait été à la Mecque, et en était revenu en sa compagnie. Chérif Mahmodou avait beaucoup voyagé ; il a été dans le Khorassan et jusque sur les confins de la Chine, et, disait-il, il était allé dans sa jeunesse à Stamboul. Sa société m’eût été précieuse, s’il n’avait pas été aussi menteur que possible. Soit qu’il se fût fait de fausses idées des choses, soit qu’il crût se donner de l’importance, il donnait une tournure merveilleuse à tous ses récits. C’est ainsi qu’il racontait qu’il avait vu, en Perse, une fontaine d’où tout ce qu’on y trempait sortait doré, qu’elle appartenait au _roi_ de Russie[71], qui nuit et jour la faisait garder, etc. Tout cela n’était rien, et je m’en serais amusé, mais ce qui devenait plus grave, car cela pouvait donner de fausses notions à Ahmadou sur la puissance de la France, et l’importance des musulmans en Europe, c’est quand il racontait la guerre de Crimée à sa manière, disant que les Turcs avaient ordonné aux Français et aux Anglais qui leur payent tribut de venir leur prêter main-forte et qu’ils avaient pris Moscou. Puis quand, plus tard, Ahmadou nous faisait attendre une audience, et que Samba N’diaye, notre intermédiaire obligé, faisait des observations, Chérif Mahmodou répondait : « Eh bien, Ahmadou, qu’est-ce que cela ? Quand les Français et les Anglais vont porter leur tribut à Stamboul, le sultan les fait attendre tout un jour, et souvent plus, avec leurs charges sur la tête. »
C’était, comme on le voit, un homme dangereux pour nous ; nous devions peut-être son inimitié à ce que tout d’abord j’avais mal accueilli ses merveilleuses histoires, et surtout à ce que je n’avais pas acheté sa protection par des cadeaux.
Sa figure, bronzée par le soleil, présentait un type arabe bien prononcé, avec le nez busqué en bec d’aigle et le regard très-perçant. Il portait de magnifiques cheveux noirs longs de plus d’un pied, luisants et fins, qui passaient sous son turban, disposé en pointe dans le genre des bonnets persans. Quant au reste du costume, il avait adopté les usages des noirs, à l’exception des pantoufles ou babouches dans lesquelles il mettait ses pieds et qu’il ne portait pas en savates. Il me parla quelquefois d’un blanc, nommé Abd-el-Kerim, qu’il avait vu à Djeïla : il ajoutait qu’il lui avait sauvé la vie en le faisant échapper ; mais, sans doute, comme une invitation, il me disait : C’était un bon garçon, il donnait beaucoup ; pour moi, il m’a donné plus de mille piastres.
Chérif Mahmodou, bien qu’écouté par le public, ne jouissait pas d’un grand crédit à Ségou. Grâce aux libéralités qu’Ahmadou se croyait obligé de faire à un chérif, il avait une fortune assez honnête, mais comme il ne donnait à personne, il ne se faisait pas beaucoup d’amis. Je ne tardai pas à savoir qu’à son arrivée dans le pays, il s’était fait fort de fabriquer des canons, et qu’El Hadj lui ayant fait fournir tout le cuivre qu’on avait pu ramasser, laiton, cuivre rouge et autres, il avait réussi la fonte, mais avait manqué la coulée, ce qui avait bien diminué son crédit aux yeux de tout le monde, et avait commencé à le faire passer pour hableur.
Du reste, pour notre part, nous n’eûmes pas directement à nous en plaindre, et il se comporta toujours très-poliment à notre égard. Il disait qu’il désirait venir à Saint-Louis, et sans doute il ne voulait pas s’y faire précéder par des inimitiés.
En somme, presque tous les hommes importants à un titre quelconque, ayant une position, vinrent nous saluer ; trois personnes seules s’en abstinrent avec affectation : Sidy Abdallah, Maure de Tichit, maître de langue arabe, qui devait, après avoir été notre plus cruel ennemi, devenir un de nos plus intimes amis ; Mohamadou Bobo, Peul du Fouta Djallon, ami intime d’Ahmadou, qui, bien qu’affectant des formes polies, resta notre ennemi, et Oulibo, Poul du Kaarta, chef de tous les Bambaras et des esclaves d’El Hadj, qui était, à vrai dire, le second chef de Ségou et dont nous n’eûmes jamais qu’à nous louer, surtout quand nos relations avec Ahmadou devinrent difficiles[72].
J’aurai, par la suite, l’occasion de parler de chacun de ces individus avec lesquels j’ai été en rapport, et qui jouent un rôle très-important dans la politique, car ils sont, en quelque sorte, les ministres d’Ahmadou, si tant est qu’un autocrate ait des ministres.
Le 29 février, je fis une seconde visite à Ahmadou, et, selon le désir qu’il en avait témoigné, je la lui fis annoncer par Samba N’diaye, qui lui dit que ce n’était qu’une visite de politesse. Dès cet instant, je commençai à voir qu’Ahmadou semblait reculer quand il s’agissait de traiter l’objet de ma mission.
Il y avait beaucoup de monde chez lui ; je fus fort questionné, et mon étonnement ne fut pas médiocre en m’entendant faire la question suivante :
« Est-ce que votre _roi_ actuel vaut _Napoléon_ ? » Ainsi, ce nom dont on ne peut évoquer le souvenir sans un mouvement d’orgueil, a devancé la civilisation, et a marché avec les bandes à demi-sauvages du Sénégal au Niger. J’avoue que j’étais stupéfait.
Un sujet de conversation qui intéressa vivement Ahmadou et tous les assistants, fut mon revolver. Le roi me demanda de le tirer ; j’envoyai les six balles à environ soixante pas dans un lit en bois, qu’elles traversèrent en brisant les bambous, et elles s’enfoncèrent profondément dans la muraille de terre ; Ahmadou, bien qu’il affecte en toute circonstance un grand calme, et veuille ne paraître s’émouvoir de rien, était un peu abasourdi. Il y avait bien à Ségou un revolver, mais c’était un revolver Colt à capsule ; il fallait le charger comme toute autre arme, tandis que mon Lefaucheux, avec ses petites cartouches en cuivre, lançant des balles aussi loin qu’un fusil ordinaire, leur semblait une chose impossible.
On parla aussi de nos habillements. Bien des gens qui avaient expliqué à Ahmadou comment s’habillaient les blancs à Sierra-Leone et à Saint- Louis, avaient été désappointés en nous voyant venir avec un costume plus que simple, et dont les broussailles avaient un peu délabré toutes les pièces. Heureusement nos laptots se chargèrent d’expliquer que nous avions laissé nos uniformes et les décrivirent. Mais il est probable que nous aurions gagné en considération si nous fussions arrivés mieux vêtus.
Un griot, nommé Diali Mahmady, qui avait été fort longtemps à Sierra- Leone, parlait des vêtements des Anglais, indiquant que leurs pantalons étaient collants. J’en portais, au contraire, un fort large ; Ahmadou ne manqua pas cette occasion de me dire qu’il préférait nos vêtements.
A la suite de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou s’était informé de l’état de nos provisions de sucre et avait appris que nous n’en avions plus, il nous en envoya un pain de 4 kilogrammes[73], et une grande calebasse de beau miel rouge bien épuré et bouilli. Plus tard, je reçus deux énormes giraumons, et le 1er mars, le vieil Abdoul (frère d’El Hadj à la mode du pays) commença à nous fournir le beurre, que nous reçûmes toujours régulièrement et en abondance pendant notre long séjour. De plus, il nous donna un couple de pigeons et des poules.
Pensant à cette époque rester peu de temps à Ségou, je me hâtai de recueillir l’histoire d’El Hadj de la bouche des Talibés. Les premiers récits que j’obtins de Samba N’diaye, notre hôte, furent bien incomplets. Par la suite, tant dans les conversations que par des questions, je recueillis une série de faits que j’intercalai dans ce premier récit, de même que j’en éliminai tout ce qui n’était pas confirmé d’une manière positive. Je ne prétends pas donner ce récit comme une histoire d’El Hadj Omar, car je sais combien, notamment dans ses guerres avec nous, le vrai est souvent dénaturé. Mais je le donne comme la vie d’El Hadj telle qu’on la raconte à Ségou, telle que pendant des générations on se la racontera, amplifiant peut-être sur les détails, mais conservant le fond qui a la tournure qu’El Hadj a tenu à lui donner. Dans les événements dont Samba N’diaye a été le témoin, j’ai la conviction d’avoir eu la vérité quant aux faits ou aux paroles prononcées, surtout dans la partie relative à la conquête de Ségou. J’arrêterai ce récit aux événements qui s’étaient passés jusqu’à mon arrivée à Ségou, bien que ce ne soit guère qu’à la fin de mon séjour que je sois parvenu à débrouiller le vrai du faux au milieu du chaos dont on enveloppait les affaires du pays.
[Décoration]
[Note 68 : _Coutumes_. On appelle ainsi les cadeaux qu’on est convenu par traité de payer à un chef avant de commercer avec lui.]
[Note 69 : Fête musulmane (_Tabaski_) pour laquelle tout chef de famille qui en a le moyen tue un mouton.]
[Note 70 : Fruit du Sterculia acuminata (Palisot), nommé généralement Kolat.]
[Note 71 : Les noirs ne connaissent que le mot Roi. Chérif Mahmodou disait le Sultan.]
[Note 72 : Parmi les visites que je reçus, je dois mentionner celle que me fit une princesse Massassi Mahmodou-Penda, fille de Makansiré, chef de Foutobi, chez lequel Raffenel avait logé et dont il se loue fort peu. Elle avait eu, lors de la conquête, le sort de presque toutes ses parentes et, devenue esclave d’El Hadj, elle était tombée au pouvoir d’un Talibé Toucouleur, d’un Torodo, qui en avait fait sa femme. Elle était devenue mère, et, grâce au privilége que la loi musulmane accorde aux esclaves mères par le fait de leur seigneur, elle vint demander sa liberté à El Hadj, faisant l’abandon de son enfant. Depuis cette époque elle habite Ségou, où, contrairement à ce que font en général ses parentes, elle tient une conduite qu’on dit régulière.]
[Note 73 : Sucre de fabrique anglaise (d’après l’étiquette qu’il portait).]