CHAPITRE XXV.
Samba N’diaye tente d’obtenir pour moi une audience secrète d’Ahmadou ; il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul, Oulibo et Mahmadou Dieber pour intervenir. — Je pose des conditions pour rester encore et j’obtiens le départ d’un courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. — Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni contre Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou sévit contre les Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. — Arrivée de Seïdou. — Lettres nombreuses. — Mauvaises nouvelles et souffrances morales. — Lettres du gouverneur. — Lettre de M. Perraud.
13 septembre 1864.
Samba N’diaye lui-même essaya de nous intimider, et, sachant fort bien que le docteur ne l’aimait pas, il me prit à part. L’occasion était belle ; j’étais seul avec lui. Je fis semblant de croire à ses craintes sur notre départ et je lui dis d’un air profondément triste que j’étais résolu à mourir plutôt que de rester à Ségou sans savoir jusqu’à quand j’y resterais ; que j’étais las et dégoûté de tous les mensonges de la ville, aussi bien de ceux qui concernaient les Bambaras que de ceux qui venaient du Macina ; que lui-même m’avait trompé en m’affirmant que je partirais pour Hamdallahi après l’arrivée de l’armée de Nioro, et que je ne resterais que lorsque Ahmadou lui-même, qui, disait on, ne mentait jamais, m’aurait donné une assurance au sujet de mon retour à Saint- Louis ou de mon départ pour le Macina.
Et pour exciter son zèle je lui fis confidence d’un projet que j’avais de remonter le fleuve avec des bateaux à vapeur, des canons et de venir donner un coup de main à Ahmadou pour soumettre tout le pays.
15 septembre 1864.
Samba N’diaye s’enflamma de nouveau pour notre cause, et alla chez Ahmadou pour obtenir une audience où nous ne fussions que nous trois ; Ahmadou la promit. Puis, le soir arrive, il fit appeler Samba N’diaye et lui dit que, toute réflexion faite, il lui déléguait le soin de causer avec moi. Samba N’diaye arriva l’oreille basse et triste. Voyant que ma ruse n’avait pas obtenu le résultat que j’en attendais (qui était d’avoir un entretien avec Ahmadou sans autre influence que celle de Samba N’diaye, que j’eusse gagné, tant par la parole que par un cadeau), je lui répondis qu’alors je n’avais plus qu’à partir quoi qu’il pût en résulter, car mourir tout d’un coup ou mourir des privations morales et physiques que j’endurais, cela se valait, et qu’en somme, j’aimais autant qu’Ahmadou me fît arrêter, qu’en ce cas je me sauverais, et qu’une fois prisonnier, toute ma responsabilité serait à couvert, car je n’aurais plus que le soin de moi-même.
Ce disant, je donnai l’ordre de faire des achats de couscous pour la route.
Cette fois Samba N’diaye s’émut ; il ne craignit pas de donner tort à Ahmadou, et me dit : « Je ne puis pas laisser les choses ainsi. Je vais aller parler à Abdoul Ségou, à Oulibo, à Alpha Ahmadou et à Mahmadou Dieber. »
En effet, le lendemain ces personnages arrivaient chez moi avec Samba N’diaye ; j’avoue que je ne les attendais pas. D’un commun accord ils avaient décidé de ne pas appeler Alpha Ahmadou à cause de l’aigreur de son caractère, et parce que Ahmadou n’aimait pas qu’il se mêlât de ses affaires[176].
J’ai déjà parlé de ces personnages. Mahmadou Dieber, que je voyais pour la première fois, est un homme âgé de cinquante ans passés, borgne ; c’est un Peuhl Fouta Diallonké ; son regard est profond, son nez légèrement crochu, ce qui, du reste, se voit quelquefois chez les Peuhls et dans leurs croisements avec certaines races comme les Massasis.
Je fis étendre deux nattes par terre, et nous entrâmes dans ma case, dont je fis défendre la porte.
Samba N’diaye me dit aussitôt qu’il les avait réunis pour se mettre comme intermédiaires entre Ahmadou et moi, que je n’avais qu’à leur répéter tout ce que j’avais à dire.
Je repris alors l’historique de mes griefs, ne me faisant pas faute de traiter tout le monde de menteur. Je dis que j’étais fatigué de toute cette comédie et que je voulais partir pour Saint-Louis ; qu’ils n’avaient qu’une chose à faire, c’était d’obtenir d’Ahmadou un guide et des chevaux pour moi ; que quant à m’arrêter comme quelques personnes le lui avaient peut-être conseillé, il en était libre, mais que ce serait brouiller à tout jamais ses affaires avec la colonie du Sénégal, et que, quant à moi, cela m’était fort égal, car au moins je saurais à quoi m’en tenir sur ses intentions.
Je rappelai les propositions que je lui avais envoyé faire par Samba N’diaye, de conférer avec moi des affaires qui m’avaient amené, propositions auxquelles il avait répondu en disant que le commerce pour lui n’était rien. Après cela, dis-je, je n’ai plus rien à faire ici, puisque je ne suis venu que pour le commerce.
Tierno-Abdoul prit alors la parole et dit qu’ils étaient venus me trouver parce que El Hadj, en partant, les avait laissés, eux, gens âgés et d’expérience, pour diriger son fils, et qu’ils ne cesseraient pas de travailler pour me mettre d’accord avec celui-ci.
Ils ne pouvaient pas accepter ce que je proposais, car Ahmadou n’y consentirait pas, mais ils pouvaient, si je le voulais, aller offrir à Ahmadou de faire une lettre pour le gouverneur, que j’en ferais une aussi, que les deux courriers partiraient tout de suite, et qu’au retour, si le gouverneur me rappelait, on me laisserait partir ; que, pour ce qui était des mensonges, il n’en fallait plus parler, que c’était fini, et que quant aux paroles d’Ahmadou relatives au commerce, il ne pouvait pas les avoir prononcées, ou qu’on m’avait mal rapporté ses paroles.
J’avais fort envie d’accepter, car je calculais qu’un courrier pouvait aller et revenir en trois mois, et qu’à son retour, nous serions dans la meilleure saison pour voyager. Mais après quelques mots échangés avec le docteur, je me décidai à persister dans ma première résolution. Il était évident qu’on craignait notre départ et qu’on allait faire des concessions. — Mahmadou Dieber dit quelques mots pour appuyer l’avis de Tierno-Abdoul. — Puis Oulibo parla et s’épuisa en protestations d’amitié et de bon vouloir, me comblant d’éloges pour m’attendrir. Mais je fus inflexible. Alors, à mon grand étonnement, ils sortirent, et n’allèrent même pas chez Ahmadou.
Plus tard, Samba N’diaye vint me demander pourquoi je n’avais pas accepté ce qu’on m’avait proposé, en demandant qu’on me fît partir pour le Macina ou qu’on me donnât une parole sûre à ce sujet. Je lui dis que je n’y avais pas pensé, mais que si Ahmadou s’engageait à me faire partir pour le Macina j’attendrais le retour du courrier, que j’expédierais tout de suite à Saint-Louis ; que, quant au courrier d’Ahmadou, ce serait une occasion de retard ; que d’ailleurs ce courrier serait assez mal reçu du gouverneur, qui ne serait pas content de me voir retenu.
17 septembre 1864.
Il alla rechercher les trois vieux diplomates, et, le 17 septembre, le palabre recommença, et nous arrivâmes promptement à poser les conditions suivantes :
1o Un courrier (l’un de mes hommes) partira de suite pour Saint-Louis avec mes lettres et une d’Ahmadou au gouverneur. On hâtera son voyage par tous les moyens possibles, chevaux, guides, etc. On donnera à Nioro des ordres pour hâter son retour quand il reviendra ;
2o Le jour de son retour, si je suis encore à Ségou, on me fera partir sans retard si le gouverneur me réclame, et on me fournira des chevaux et des guides pour le retour à Saint-Louis ;
3o Ahmadou alors arrangera toutes les affaires dont j’ai à lui parler pour le commerce ;
4o Ahmadou promet de s’occuper de nous envoyer au Macina, à son père, le plus tôt possible, et de nous dire en particulier ce qu’il va faire pour cela ;
5o A ces conditions j’attendrai le retour du courrier.
Ces conditions acceptées par nos ambassadeurs, ils allèrent les porter à Ahmadou, et tout d’abord je fus inquiet de ne pas les voir revenir ; mais je sus bientôt qu’après le salam de deux heures Ahmadou nous ferait appeler.
Je n’y allais pas sans une certaine émotion, que l’on comprendra quand on saura que nous étions tous deux, Quintin et moi, assez malades et assez faibles pour craindre de ne pouvoir résister six mois encore à la vie que nous menions.
Chez Ahmadou la convention passa sans plus de difficultés, sauf l’article relatif au voyage au Macina, qui fut enveloppé de tant de réticences, que je crus de plus en plus qu’Ahmadou ne voulait pas ou ne pouvait pas m’y envoyer ; néanmoins, désireux d’éclaircir ce fait, je le pressai tellement qu’il remit au lendemain sa réponse à ce sujet. Quant au reste, il me répéta lui-même par trois fois le sens de ce qu’il promettait, et notamment que le jour où le courrier reviendrait, si le gouverneur me rappelait, je partirais le soir si le courrier arrivait le matin.
Cette condition à elle seule, mise en regard de la perspective de partir sans secours ni protection à travers un pays en proie à une grande anarchie, valait bien trois mois d’attente, délai auquel nous avions fixé la durée de ce voyage.
Je rentrai donc à la case, et ce fut mon fidèle compagnon du désert, Bakary Guëye, que je chargeai d’aller porter ces lettres. Il ne parlait que le yoloff, mais je lui adjoignis Sidy comme interprète, en lui disant de ne pas le ramener.
J’écrivis longuement au gouverneur ; je lui expliquai en détail la situation du pays et l’urgence qu’il y avait à rentrer avant que les choses ne s’aggravassent ; je lui demandai de me renvoyer deux laptots avec Bakary pour remplacer Sidy dont j’étais mécontent, et Yssa qui était parti avec Seïdou.
Je fis le calque de mes travaux géographiques et notamment de ma carte d’ensemble. Puis j’écrivis aux commandants de divers postes pour qu’ils hâtassent le plus possible le voyage de mes deux hommes.
Après cela, je donnai de longues heures à ma famille et à quelques amis qui me suivaient de leurs vœux ; j’émettais l’espoir de rentrer vers le mois de mars ou d’avril 1865, espoir que je partageais et qui se fût réalisé peut-être, si les circonstances politiques ne s’étaient pas modifiées.
Ces lettres furent terminées le 19 septembre, et le même jour j’allai chez Ahmadou qui fut plus aimable qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Il avait préparé sa lettre, tout allait bien ; mais je crus devoir le prévenir que j’allais plus que jamais être à sa charge, parce que mes ressources étaient presque épuisées, que les marchandises qui me restaient ne se vendaient pas (ambre et corail menu, cornaline), et que je serais obligé de lui demander des cauris pour attendre le retour de mon envoyé. Il répondit que cela n’était pas une difficulté et qu’il m’en fournirait tant que j’en demanderais ; et de fait, bien qu’il m’ait quelquefois fait attendre, il m’en a toujours donné quand je lui en demandai par la suite.
20 septembre 1864.
Enfin, le 20 septembre, je fis partir Bakary, après lui avoir fait mes recommandations de se hâter. Avec lui partaient Sidy et trois hommes du Guidimakha envoyés par Ahmadou. Un ordre d’Ahmadou prescrivait à Tierno Alassane, qui se trouvait avec l’armée à Yamina, de les mettre en route, c’est-à-dire de les habiller et de leur fournir un cheval et des vivres pour le voyage. Cet ordre que j’ignorais fut ponctuellement exécuté, mais il causa cinq ou six jours de retard à Yamina, retard que j’appris peu après et dont j’allai me plaindre à Ahmadou. Nous avions ainsi calculé notre affaire : quinze jours de Yamina à Nioro, sept de Nioro à Médine, quinze de Médine à Podor, et trois jours de retard : total quarante jours ; cinq jours à Saint-Louis, puis le même temps pour le retour que pour aller : en tout quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix jours, pendant lesquels nous étions sûrs de rester à Ségou-Sikoro ; car aller au Macina devenait bien peu probable, après l’embarras qu’Ahmadou avait témoigné au sujet de cette demande.
[Illustration : Jeune fille Peulh.]
Pour tuer le temps pendant ces longues journées, je me mis à travailler ; j’avais fait jour par jour le lever de ma route en venant, mais lorsque ces levers à la boussole ne s’accordaient pas avec mes observations, je m’étais contenté de le noter. Je mis tout ce travail au net, réduisant mes routes proportionnellement ; puis je refis quelques dessins qui n’étaient qu’esquissés. Je fis le portrait de diverses personnes, entre autres de deux jeunes filles Peuhls remarquables par leurs coiffures, et je me remis de plus belle à questionner sur le Macina pour compléter la carte de ce pays dressée par renseignement, et la moindre de mes conquêtes géographiques n’a pas été de chercher, au milieu de la foule de renseignements contradictoires, le véritable cours du Niger entre Ségou et Tombouctou. Je parvins ainsi, quelques promenades à cheval aidant, à tuer les heures.
[Illustration : Jeune fille Peulh.]
Ce fut à cette époque que je déterminai par les distances luni-solaires la longitude de Ségou, que je trouvai peu différente de celle donnée par le lever à la boussole.
Octobre 1864.
Cependant Ahmadou rassemblait une armée, on ne savait trop pourquoi ; aussi, montrait-on généralement peu d’empressement. Dans chaque compagnie, c’était à qui ne marcherait pas, et dans celle de Samba N’diaye (les Soninkés du Galam[177]), cela occasionnait des disputes, qui naturellement avaient lieu dans notre case, puisque c’était en même temps celle de Samba. Je n’ai jamais vu dans ma vie des gens se disputer avec une telle énergie ; c’était à croire qu’ils allaient s’arracher les yeux, mais tout se passait en paroles.
Cela m’était d’autant plus pénible que j’étais malade, et que j’aurais eu grand besoin de repos. Bien que le fleuve baissât depuis le 15 septembre, l’hivernage n’était pas terminé ; les nuits étaient souvent accablantes, et le matin, quand on aurait pu goûter un peu de repos, nos braillards arrivaient.
10 octobre 1864.
Enfin, l’armée partit le 10 octobre, et nous apprîmes qu’elle allait dans l’ouest au secours de l’almami de Kénenkou[178], qui était menacé par les Bambaras révoltés, réunis à une demi-journée de marche de son village, et fortifiés à Gouni sous le commandement de Nionsong, chef des anciens captifs de Ségou, qui, lors de la prise de Ségou-Sikoro, avait fui, mais ne s’était jamais rendu. Ce Nionsong opérait, du reste, pour son compte.
Pendant quatre jours, on n’entendit parler de rien. Comme d’habitude, Ahmadou s’était renfermé et attendait le résultat. Enfin, le 16, on reçut deux nouvelles contradictoires, ce qui était mauvais signe :
1o Les Bambaras ont pris la fuite ; l’armée a détruit le village ;
2o On a pris la moitié du village, et ensuite on en a été chassé.
Aucune des deux nouvelles n’était vraie. La vérité, c’était que l’armée avait refusé d’obéir à Tierno Alassane. Les Talibés, tous cavaliers à peu près, avaient refusé de descendre de cheval et d’aller à l’assaut, qui n’avait été donné que par les sofas, et au premier coup de fusil, les cavaliers ayant pris la fuite, tout le monde les avait imités, trop heureux que les Bambaras ne les poursuivissent pas.
Du reste, si les Talibés étaient mécontents et disaient qu’Ahmadou les avait fait partir de force et qu’on ne les ferait pas battre de force, il y avait deux autres faits encore plus sérieux : l’un, que j’ai signalé, était la persistance d’Ahmadou à donner le commandement à Tierno Alassane, homme du Toro, peu populaire ; l’autre, le mécontentement de voir qu’il n’y avait de cadeaux de la part d’Ahmadou que pour Sidy Abdallah, Bobo, et ses intimes qui ne se battaient pas, tandis que la partie active de l’armée manquait du nécessaire.
Quant à Ahmadou, il était furieux et avait défendu sa porte aux Talibés.
Pour ce qui est de nous, je souffrais moi d’un atroce mal de dents, et le docteur avait la fièvre.
20 octobre 1864.
Les choses en étaient là quand je reçus, le 20 octobre, la visite du fils du chef de Marconnah, qui, alors enfant, nous avait servi de guide jusqu’à Banamba, lors de notre arrivée, et qui aujourd’hui, devenu presque un homme, venait de la part de son père voir Ahmadou et lui demander des armes et des pierres à fusil pour se défendre, car le pays était bien agité. Il avait apporté en présent, à Ahmadou, une belle tamba-sembé de la part de son père ; car, même quand on vient demander du secours contre l’ennemi commun, il est de règle, en pays nègre, de ne se présenter devant le roi qu’un cadeau à la main. J’appris par lui que le Bakhounou, dont on parlait un peu, n’était pas encore révolté, sauf le village de Bassakha dont le chef Maoundé s’était prononcé ouvertement.
Pendant que ces nouvelles, assez inquiétantes au point de vue du retour de mon courrier, m’arrivaient, à Ségou même on n’était guère tranquille, et Ahmadou, craignant la révolte des Somonos (pêcheurs), venait de leur enlever leurs pirogues et leurs fusils ; les privant ainsi des moyens de fuir et aussi de leurs principaux moyens d’existence, puisqu’ils ne pouvaient plus pêcher que de dessus la terre ferme.
Ces Somonos sont Soninkés d’origine. On prétend que c’étaient dans l’origine des pêcheurs qui, tombés comme esclaves entre les mains du roi de Ségou, lui proposèrent de faire des pirogues et de pêcher pour lui. Ils réussirent très-bien, et le roi enchanté leur donna des captifs pour qu’ils leur apprissent ce métier. Puis, par la suite, à chaque expédition, il leur donnait une partie des captifs qui lui revenaient dans le partage, et les Somonos se répandaient sur le littoral, formant dans chaque village une espèce de corporation, vivant à part, travaillant, faisant les transports par eau au moyen des pirogues, dont ils avaient le monopole et qui leur rapportaient beaucoup de cauris, surtout les jours de marché.
Ils devinrent très-riches ; mais aussi quels travailleurs ! Ils ne se contentaient pas de la pêche ; leurs femmes vendaient un peu de tout au marché. Ils faisaient le commerce du sel, de verroteries, d’étoffes ; ils étaient tisserands, teinturiers et tous maçons.
Quant à leurs charges envers leur maître, le roi de Ségou, c’étaient : 1o un impôt de cauris ; 2o des contingents à fournir à l’armée ; 3o le service des pirogues par ordre du roi ; 4o la réparation et la construction de toutes les murailles des villes fortifiées ou des palais du monarque.
Les Somonos ont encore, dans leurs villages, gardé les mêmes charges, mais ils n’ont pas les mêmes ressources. Ils ne reçoivent plus de captifs en dépôt après les expéditions, dans lesquelles ils portent la poudre et les armes de rechange sur leur tête. Mais en revanche, quand un prince a besoin de _manger_ un captif, soit pour en donner la valeur en détail, soit pour payer ses dettes à un forgeron ou au cordonnier qu’il a fait travailler, il s’en va chez un Somono un peu riche enlever le captif qui lui convient, et si l’on ne veut pas le donner ou si le maître du captif se plaint, on le bat.
C’était l’habitude du jeune prince Mahmadou Abi d’agir ainsi à Ségou, et Ahmadou, pour l’en empêcher, fut obligé de le menacer de le mettre aux fers : ni plus ni moins. Il n’avait pas vingt ans !
Les Somonos occupent à Ségou-Sikoro le faubourg à l’Est de la ville, faubourg qui s’étend plus sur le fleuve que la ville elle-même, dont la façade riveraine n’a pas mille mètres de développement. Irrégulier au suprême degré, malpropre par endroits, ce village des Somonos est cependant bien plus intéressant que la ville.
Tout le long, sur le bord du fleuve, les cordiers, qui ne sont que les Somonos eux-mêmes, après avoir amassé en tas l’herbe qu’ils emploient comme textile et qu’ils appellent nda-dou (bissab-bouki des Yoloff), la font pourrir dans l’eau, puis la battent et en tirent un chanvre assez blanc, qu’ils peignent, qu’ils filent eux-mêmes et tressent en cordes qui étonnent par leur régularité, et dont les plus grosses atteignent deux centimètres de diamètre. Plus loin, ce sont eux encore qu’on voit travailler à l’intérieur d’une pirogue avec leur petite herminette de moins d’un pied de manche, au fer épais et large de deux ou trois centimètres.
[Illustration : La maison commune des Somonos.]
Dans un autre endroit, vous en trouvez raccommodant des filets ou les faisant sécher ; d’autres captifs, hommes ou femmes, arrosent les champs de tabac qu’ils plantent au bord du fleuve et qu’ils entremêlent de champs de melons[179], de haricots dont les feuilles servent à faire le bouillon de ceux qui ne peuvent acheter de viande, pour tremper le couscous ou le lack-lallo. Puis, au milieu de tout cela, le bruit des métiers de tisserands se fait entendre. Dans un coin, de vieux Somonos comptent des cauris sur une peau de bœuf, et des myriades d’enfants, entièrement nus, jouent à terre ou dans l’eau. En un mot, partout l’activité, le travail, quelquefois l’aisance, au lieu de la paresse et de la misère mal déguisée du village des Talibés.
Du reste, les Somonos recueillent le fruit de leur travail ; ils vivent bien relativement aux Talibés. L’usage des boucheries au marché démontre assez que la viande et le poisson sont pour eux les aliments ordinaires, tandis que chez bon nombre de Talibés c’est un extra assez rare.
En outre, ils ne dédaignent pas le confortable. Le docteur a visité quelques-unes de leurs maisons, qui ne le cèdent pas à celles des chefs les mieux installés à Ségou. En dehors, ils plantent de beaux arbres, généralement des fromagers ou des doubalels, pour s’abriter du soleil, et leur maison commune, dont j’ai pris le dessin, sorte de hangar qui sert à réparer les filets et à faire le partage du poisson, est, par son architecture, qui rappelle les palais égyptiens, une des plus curieuses de la ville.
31 octobre 1864.
Tandis qu’au milieu d’alternatives de santé et de maladie, pris de rhumatismes dans les genoux, j’observais, je notais tout ce qui me paraissait intéressant, on vint, le 31, me dire que Seïdou, le courrier que j’avais expédié à Saint-Louis, était de retour et qu’il venait s’établir dans le pays. On comprendra sans peine l’émotion que me causait cette nouvelle. Il me semblait impossible que Seïdou fût parti, même pour venir s’établir à Ségou, sans en avoir averti le gouverneur, sans avoir pris des lettres pour moi.
[Illustration : Vieux bambara somono.]
Néanmoins, comme on m’affirmait qu’il n’avait rien dit pour moi et qu’il était allé directement chez Ahmadou, j’envoyai à sa recherche pour le prier de passer chez moi le plus vite possible. La seule nouvelle qu’il eût donnée, c’est qu’il avait croisé Bakary Guëye à Nioro. C’était déjà quelque chose, et, à l’heure qu’il était, mon courrier devait avoir dépassé Bakel. Mais qu’on se figure mon impatience, qui, comme bien on pense, ne fut guère diminuée quand Samba N’diaye vint m’annoncer qu’il y avait un plein toulon de lettres pour moi. Enfin, après une autre demi- heure d’attente, Ahmadou, qui était dans la maison de son père, sortit et m’envoya Seïdou.
Je le fis entrer et nous commençâmes à dépouiller un volumineux courrier. Quelle joie était la nôtre ! et cependant elle ne devait pas être longue. Ces lettres, si impatiemment désirées, ne nous apportaient que le deuil et la tristesse.
Mon compagnon Quintin n’en avait pas une seule. Celui qui avait été chargé de recevoir sa correspondance à Saint-Louis n’avait pas été informé du départ du courrier, et moi, quelque répugnance que j’éprouve à faire entrer le public dans les souffrances de ma vie privée, il faut bien que je le dise pour qu’on puisse apprécier toutes les douleurs qui m’ont assailli, moi, j’étais frappé par une nouvelle affreuse. L’enfant sur lequel j’avais compté pour apaiser les chagrins de ma femme, cet enfant si désiré dont on m’annonçait la naissance avec des élans de joie indescriptibles, on m’apprenait aussi sa mort, et au milieu de ses angoisses, ma jeune femme ne trouvait qu’un cri : « Reviens, j’ai besoin de toi pour me consoler. »
Que le ciel préserve toute créature d’une souffrance pareille à celle que j’éprouvai et qu’il me fallut refouler ; car je sentais que je devais, au lieu d’attrister encore de mes chagrins mon compagnon privé de nouvelles, lui apporter plutôt des consolations. Du moins pour lui on pouvait dire (nous le sûmes plus tard), ce que je lui répétais avec amertume : « Pas de nouvelles valent mieux que de mauvaises. »
Mais ce n’est pas tout, la mort avait frappé de rudes coups dans ma famille, et des parents que j’aimais avaient été moissonnés à la fleur de l’âge.
Et parmi mes amis même, j’en avais à regretter ; car un des officiers de la garnison du Sénégal, avec qui j’étais le plus lié, le capitaine Laurens, du génie, venait de tomber en brave avec quatre autres officiers sur le champ de bataille, et sur cent cinquante hommes qui l’accompagnaient dans ce triste épisode des guerres du Cayor, c’est à peine si vingt-cinq avaient échappé !
Au milieu de toutes ces lettres, de ce courant de nouvelles, de journaux dont quelques-uns donnaient des nouvelles plus ou moins exactes de notre position, les uns l’exagérant, les autres ne se rendant pas compte de sa gravité, par la raison qu’ils ne connaissaient pas le pays ; au milieu, dis-je, de ces nouvelles tristes ou gaies, le gouverneur, malade lui- même, ne m’avait fait écrire que quelques lignes, et les voici :
« Bakel, 15 août 1864.
« Mon cher capitaine,
« J’ai reçu les lettres que vous m’avez envoyées par le courrier Seïdou ; mais depuis son arrivée je n’ai reçu aucune nouvelle de vous, soit directes, soit indirectes. Comme, d’un autre côté, je sais que les partisans d’El Hadj Omar sont en guerre ouverte avec les Bambaras révoltés, je suppose que vous êtes bloqués dans Ségou et que les communications sont interrompues avec le haut Sénégal. D’ici à peu de jours, le courrier Seïdou partira pour essayer de vous rejoindre, et il vous portera, s’il arrive, quelques marchandises peu encombrantes que je lui ferai remettre pour vous ; car vous devez commencer à être un peu à court d’argent. De plus, j’enverrai un courrier qui portera une lettre au chef des Bambaras qui assiégent Ségou, afin qu’il vous facilite le moyen de revenir le plus tôt possible à Saint-Louis, si vous tombez entre ses mains. J’espère que cela pourra se faire bientôt.
« Recevez, mon cher capitaine, etc.
« Le gouverneur.
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
Et plus bas de sa main :
« Je suis bien malade, au moment où je vous signe cette lettre, revenant de Médine. Ce courrier vous portera des lettres de France à votre adresse.
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
En effet, le gouverneur était allé se renseigner à Médine, et à peine fut-il revenu à Saint-Louis, que le courrier qui l’avait accompagné dans ce voyage fut expédié avec tout ce qu’on trouva à la poste à mon adresse, et une somme de cinq cents francs représentée par deux cents francs d’argent et une filière d’ambre no 1, de trois cents francs.
Comme on peut le voir, le gouverneur était bien au courant de la situation politique de Ségou. Il appréciait l’impossibilité dans laquelle nous étions, non-seulement de revenir, mais même de correspondre ; heureusement on lui avait exagéré les choses en lui laissant supposer que nous étions assiégés dans Ségou, car alors nous eussions dû dire adieu à la vie, à moins d’un miracle.
De toutes nos lettres, dont quelques-unes étaient cependant consolantes, il y en avait une qui m’alla au cœur. Elle était d’un officier que j’avais à peine entrevu à Saint-Louis, mais qui, ayant tenté un voyage au désert pour se rendre à Tombouctou, avait pu, dans les quelques jours qu’il avait passés en route, apprécier à leur juste valeur les mérites et les difficultés des explorations en Afrique. Cette lettre, empreinte d’un enthousiasme exagéré pour notre œuvre, me combla de joie. Au moins, me dis-je, il y a quelques personnes qui ne me décrieront pas, qui ne me jetteront pas la pierre au retour, et cette pensée fut consolante entre toutes.
La lettre en question (je me plais à en citer l’auteur, pour le moment agréable que je lui ai dû, au milieu de mes peines) était signée Perraud[180], lieutenant de spahis, commandant le fort de Médine.
[Décoration]
[Note 176 : A cause de sa parenté, qui pouvait, d’après les usages peuhls, lui donner le droit de lui parler irrévérencieusement.]
[Note 177 : Pays compris, sur les bords du Sénégal, de Matam à Médine.]
[Note 178 : Grand village de Soninkés musulmans, sous le commandement d’un almami, chef cumulant le pouvoir civil et le pouvoir religieux.]
[Note 179 : Ou plutôt de pastèques, bien que le melon existe aussi dans le pays, en petite quantité il est vrai.]
[Note 180 : Quelques mois plus tard, M. Perraud venait à notre recherche et s’avançait, le premier Européen, jusqu’à Nioro, sillonnant un pays vierge d’explorations.]