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CHAPITRE XXX.

Difficulté d’obtenir une audience pendant le partage du butin. — Le fils de Maoundé est mort. — Ce qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le docteur est malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. — J’entre en relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin de février. — Massiré apporte des certitudes fâcheuses sur l’état de la route de Nioro. — Fête du Cauri. — Je n’ai plus de quoi faire aucun présent à Ahmadou. — Samba Yoro pris d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je demande à partir. — Promesse d’expédier un courrier. — Diverses nouvelles. — On prépare une expédition. — J’apprends la mort de Cheick Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou.

13 février 1865.

Mon pauvre Alioun était mort et une tristesse immense s’était emparée de moi. Je sollicitai une entrevue d’Ahmadou ; mais, occupé du partage des dépouilles des Bambaras, il refusa en m’ajournant.

Ce partage n’en finissait jamais, parce que chacun cachait les captifs qu’il avait ramassés et n’en livrait qu’une partie. Alors Ahmadou se fâchait, faisait appeler les Sofas chefs et leur ordonnait de livrer, qui 8 captifs, qui 10, qui 40, en proportion de ce qu’il supposait qu’on avait volé. Mais les captifs n’avaient garde d’obéir et opposaient un _non possumus_, qui est la grande force des noirs, comme de bien des blancs, force d’inertie qui paralyse tout.

Pendant ce temps, nous recevions des détails sur Mari. On l’avait d’abord dit réfugié à Sansandig, mais ce bruit fut bientôt démenti ; il avait fui dans le Kaminian Dougou, en faisant un grand détour, et il avait donné pour motif de sa défaite la stupidité de ses hommes qui n’avaient pas voulu se battre et avaient jeté des briques aux Talibés au lieu de leur envoyer des coups de fusil.

La vérité est qu’on n’avait jeté des briques que lorsqu’on avait manqué de poudre et de flèches, car les Bambaras se servent encore de l’arc et des flèches, qui ne sont pas empoisonnées, bien qu’on l’ait souvent prétendu.

A ce combat, un déserteur des rangs d’Ahmadou avait succombé. C’était le fils de Maoundé, le chef des Kagoros du Bakhounou.

Lorsque El Hadj s’empara du Bakhounou à son premier séjour dans le Kaarta, Maoundé s’étant rendu, il l’emmena avec lui en quelque sorte comme otage, et Maoundé le suivit au siége de Médine, à Koundian et dans le Fouta ; puis, de retour à Nioro, El Hadj, pensant que désormais ce chef lui serait dévoué, le replaça comme chef dans le Bakhounou et emmena à sa place son frère, chef de Bagoyna, et père de ce Daouda Gagny que je retrouve à Ségou, venant solliciter des secours et retenu comme moi. Le fils de ce Maoundé était dans la caravane avec laquelle j’étais arrivé au Niger, et là, il lui avait pris fantaisie de venir saluer Ahmadou, qui, suivant son habitude actuelle, l’avait prié de lui tenir compagnie. Maoundé fils, pris dans son piége, sollicita souvent de retourner dans ses foyers ; mais n’ayant pu l’obtenir et apprenant que son père s’était révolté depuis peu dans le Bakhounou, il avait déserté et était allé se joindre à Mari au moment où on avait appris qu’il était à Toghou. Son corps avait été reconnu parmi les morts.

Il avait été décapité par Mari, qui, en entrant à Toghou, y avait trouvé l’Almami de Boushé et quelques Talibés et les avait fait tuer tout de suite ; puis, Maoundé étant arrivé, il l’avait accusé d’être un espion, et sans plus informer, il l’avait fait tuer.

Du reste, ce Maoundé n’était pas le seul déserteur ; quelque temps auparavant, un griot nommé Soulé Kandi, un des plus riches de Ségou, et en quelque sorte un des plus choyés d’Ahmadou, avait disparu ; on le savait aussi chez Mari ou à Sansandig. Ce Soulé Kandi, bien qu’homme libre, s’était fait griot et sofa d’Ahmadou ; il couchait toutes les nuits devant la porte de son maître. Le motif de sa désertion était un mystère sur lequel on donnait beaucoup d’explications et entre autres celle-ci : on prétendait qu’il avait eu des relations avec une femme de l’intérieur de la maison d’Ahmadou, et qu’elle était enceinte ; qu’il s’était effrayé de la colère d’Ahmadou, et s’était sauvé.

D’autres disaient qu’il avait trahi en secret Ahmadou, et que celui-ci furieux avait fait venir deux sofas, avait fait creuser une fosse dans sa cour intérieure en leur défendant de le dire ; que Soulé Kandi l’ayant su, avait pensé que c’était pour lui, s’était sauvé, et qu’en l’apprenant, Ahmadou avait fait couper le cou aux deux sofas qui avaient dû, l’un ou l’autre, commettre une indiscrétion.

Ces bruits circulèrent en ville, mais rien ne fut démontré.

En attendant, soit contre coup de toutes nos émotions, soit fatigue extraordinaire causée tant par l’expédition que par les soins qu’il donnait aux blessés, le docteur était tombé malade ; il avait une fièvre lente, et les chaleurs qui arrivaient à grands pas nous fatiguaient beaucoup.

15 février 1865.

Le 15 février, un homme arriva de Bagoyna avec toute sa famille ; il venait s’établir à Ségou. Il confirmait de la plus triste façon le bruit de la révolte de Bakhounou, entre Bagoyna et Nioro. On y était menacé par les Maures Askeurs et Oulad el Rhouizi, auxquels s’était allié Amady Sambouné, chef des Peulhs à Hofara. De Bagoyna jusqu’à Yamina, cet homme avait été réduit à passer par les broussailles, presque tout le pays étant révolté ; il disait que nos envoyés étaient toujours à Nioro. Ces nouvelles si tristes pour nous étaient accompagnées d’espérances. Ainsi, on disait qu’Amady Sambouné voulait se soumettre, qu’il ne s’était révolté que par crainte des pillages des Maures, contre lesquels il n’était pas assez fort, ses villages n’étant que des goupouillis et sa fortune étant en troupeaux, mais qu’il voulait payer le tribut à Ahmadou, etc., etc. Tout cela était fait pour entretenir la confiance du public ; mais le fait certain c’était qu’Amady Sambouné, qui était fils d’une Mauresque et d’un Peuhl et n’avait jamais caché ses sympathies pour les Maures, venait enfin de jeter le masque.

Quelques jours après, nous avions une alerte à Ségou : on prétendait qu’une armée attaquerait Bamabougou. Cette nouvelle était invraisemblable, et en effet elle fut démentie le lendemain ; c’étaient, au contraire, les gens de Velentiguila qui, voyant quelques chevaux de Talibés paître sur les bords du fleuve, avaient cru à la présence d’une armée d’Ahmadou et avaient battu le tabala. De là venait l’émotion qui s’était produite.

A ce moment, Quintin allait mieux et moi plus mal : j’étais repris par les douleurs hépatiques et mon état se compliquait d’un rhumatisme du genou qui me faisait horriblement souffrir ; je commençais à me décourager.

Cette expédition si meurtrière n’amenait pas la soumission du pays comme je l’avais espéré, et on commençait à parler d’une autre expédition qui devait avoir lieu après le Cauri.

22 février 1865.

Comme pour confirmer ce bruit, Ahmadou faisait des dons à l’armée : le 22 février, il donnait aux Talibés 200 bœufs et 1 million de cauris. Quelque temps après, il en donnait autant aux Sofas.

Ce fut à cette époque que j’entrai en relations avec Sidy Abdallah. J’allai lui faire une visite pour avoir quelques nouvelles que devaient apporter des Maures venus de Tichit ; mais je ne pus rien savoir. Ils étaient venus avec leurs chameaux à travers les broussailles et sans passer à Nioro. Sidy Abdallah me reçut très-bien, et dès cette époque, nos relations devinrent de plus en plus amicales. De temps à autre, il me donnait des dattes qu’il recevait de Tichit, et quelquefois des gourous, et moi je lui donnais pour ses femmes de l’ambre, du corail ou de la cornaline, parfois un peu d’argent. Je le reconnaissais d’ailleurs comme un des hommes les plus intelligents du pays ; je savais qu’il avait un grand empire sur Ahmadou, par cela même qu’il affectait de n’en pas avoir : il était donc de bonne politique de bien vivre avec lui.

A mon grand chagrin, on commença alors à diminuer le lait qu’on devait nous fournir journellement, et malgré mes réclamations et les ordres qu’elles provoquèrent de la part d’Ahmadou, le lait n’augmenta plus ; je me vis contraint d’en acheter très-souvent, car c’était la meilleure partie de notre nourriture, et cela vint ajouter à la gêne que j’éprouvais.

La fin de février fut remarquable par une grande pluie, qui rafraîchit le temps, au point de nécessiter de notre part l’emploi de vêtements de drap ; l’année précédente, à Banamba, à la même époque, nous avions eu une petite pluie, mais ici c’étaient de belles et bonnes averses.

L’effet le plus désagréable de ces pluies anormales était sans contredit de faire fuir les vendeurs du marché, qui devenait désert et sur lequel nous ne pouvions rien trouver à acheter. Les bouchers n’avaient pas tué, les Somonos n’avaient pas pêché, et sans un mouton qu’Ahmadou nous avait donné quelques jours auparavant, nous eussions été condamnés à jeûner ou à peu près.

26 février 1865.

Le 26 février 1865, Massiré, qui était allé vendre diverses marchandises sur les marchés des environs de Yamina, revint. Il nous apportait de fâcheuses certitudes sur l’état politique du pays. Outre que personne ne venait de Nioro et que la route était coupée ; aux environs de Yamina, les Bambaras, par leurs razzias, ne justifiaient que trop la garnison qu’Ahmadou maintenait dans cette ville. Massiré, pour sa part, l’avait échappé belle quelques jours auparavant, en venant de Kiba à Yamina avec une quarantaine de Diulas, leurs captifs et leurs ânes chargés de pagnes et autres marchandises ; ils avaient été attaqués par des Bambaras et des Maures entre Kiba et Kéréwané, et bien qu’armés de fusils, ils n’avaient pas tenté de résistance. Les Maures en avaient tué quatre, en avaient pris plusieurs, ainsi que la plupart des femmes, les armes et les bagages, et Massiré, lourdement chargé de peaux de bouc et de cauris, n’avait dû d’échapper qu’à la rapidité de sa course. On supposait que ces Maures, qui avaient déjà commis d’autres pillages dans les environs, étaient des Tchappatos[196] de Goumbou (Bakhounou).

La pluie dura jusqu’au 28 février, jour de la fête du Cauri. Je profitai de cette occasion solennelle pour envoyer saluer Ahmadou, mais je n’avais plus de quoi lui faire un cadeau. La fête fut une répétition de celle de l’année précédente, à l’exception des costumes de la garde d’Ahmadou, qui n’étaient pas bariolés, sans doute à cause du mauvais temps de la veille, qui n’avait pas laissé le temps de sortir les défroques des magasins.

Les princes étaient habillés. Ahmadou avait un manteau de drap blanc brodé de soie bleue et jaune, Aguibou, un manteau de velours jaune safran, et les autres à l’avenant.

Je ne restai à la fête que jusqu’au moment du palabre, et alors je rentrai en ville, non sans difficulté, car Ahmadou avait donné l’ordre de ne laisser entrer personne, afin d’empêcher qu’on ne le quittât après le salam. Mais on finit par comprendre que cet ordre ne me concernait pas et j’obtins de passer. Pendant ce temps, Ahmadou réclamait les Kouloulous et disait qu’il voulait réunir une armée ; que toutefois il ne le ferait que quand on aurait rendu tout ce qu’on avait volé, et que, par conséquent, si on ne remettait pas les Kouloulous, c’est qu’on voudrait l’empêcher de former une armée et qu’il saurait alors qu’on avait peur d’aller se battre. Puis après, passant à un autre ordre d’idées, il dit qu’il ne fallait pas faire de coupure à la figure des enfants qui naissaient, comme le faisaient les Keffirs, qu’il ne convenait pas que les femmes se fissent des coiffures hautes avec des chiffons à l’intérieur[197], qu’on ne devait pas laisser les femmes mariées aller dans la rue ni au marché, et enfin que les Talibés devaient venir faire le salam à la mosquée au lieu de le faire chez eux, qu’on abandonnait la mosquée et que ce n’était pas bien.

Comme on le voit, c’était, à peu de variantes près, le palabre de l’année précédente ; mais un fait qui m’avait bien fait rire s’était produit au début. Ahmadou, voulant faire dégager la place du palabre pour les Talibés, avait dit de faire écarter les Bambaras, et ceux-ci se prenant de peur et croyant peut-être qu’on allait les fusiller, s’étaient sauvés de toute la vitesse de leurs jambes dans le village des Somonos.

Le soir, Samba Yoro fut pris d’hémoptysie. Il vomissait du sang. Heureusement le docteur avait du perchlorure de fer et il parvint à arrêter le mal assez rapidement.

Mars 1865.

Le 1er mars, nos laptots allèrent souhaiter la fête à Ahmadou, qui les reçut bien, leur donna 20000 cauris, et, sur ma demande, me fixa une audience pour le vendredi 3 mars. Mais quand je m’y présentai, Ahmadou trouvait, avec juste raison d’ailleurs, que le temps était froid, et il ne voulut pas sortir de sa case. Plus tard, il vint sous les arbres de la porte de son père, mais je ne pouvais lui dire là ce que j’avais à lui demander. Je lui fis rappeler mon audience ; il me remit au lendemain matin, puis le lendemain matin je fus renvoyé à l’après-midi.

Enfin, le 4, je fus reçu, et après qu’il eut réglé une affaire de Bambaras, j’échangeai les politesses et lui exposai que depuis deux mois et demi les courriers étaient à Nioro, que j’étais malade et que je pouvais tomber d’un jour à l’autre pour ne plus me relever ; que lorsque j’avais accepté d’attendre le retour de Bakary, j’avais entendu que la route était libre et qu’ils reviendraient sans difficulté ; que si je venais à mourir, on dirait que c’était sa faute et que je demandais à partir.

J’insistai longuement, lui disant que, dans l’état du pays, je ne pouvais partir sans son secours et son consentement, et qu’en me retenant il prenait une grande responsabilité.

Ahmadou répondit qu’un homme était venu de Nioro, le mois précédent, et qu’il ne croyait pas que Bakary y fût ; qu’il ne pouvait m’autoriser à partir, mais que nous pouvions envoyer un autre courrier.

Je répondis que j’étais sûr que mes envoyés se trouvaient là ; et comme avec la même vivacité que moi, il me dit qu’il était sûr du contraire, je lui répétai ce que je tenais de Daouda Gagny.

« Quant à cela, dit Ahmadou, tu as peut-être raison. J’ai reçu une lettre de Nioro, de Mustaf[198] ; il me dit que trois blancs sont là, envoyés par le gouverneur, qui leur a ordonné de ne pas partir avant de m’avoir vu ; que ces blancs portent deux fusils magnifiques, deux burnous, deux bonnets et un sabre ; que ces objets sont tellement beaux, qu’on n’a jamais vu les pareils dans le pays ; que Mustaf demande s’il faut envoyer ces hommes à Ségou et que lui n’a pas encore répondu. Mais, ajouta-t-il, ce ne sont pas tes envoyés, mais des blancs, et tant que la réponse du gouverneur à la lettre que je lui ai écrite ne sera pas venue, il ne peut être question de partir. »

Je discutai longtemps ; Ahmadou, comme d’habitude, ne cédait rien, et j’en vins à lui demander de faire partir Seïdou pour aller chercher ces envoyés, promettant qu’alors j’attendrais son retour.

Il accorda, mais sans fixer l’époque du départ, sous prétexte de chercher un guide.

Malgré ces assurances, une fois rentrés chez nous, nous finîmes par nous convaincre que c’était bien Bakary qui était arrivé, accompagné de deux laptots supplémentaires que j’avais demandés dans ma lettre au gouverneur. C’était, du reste, l’avis général, et considérant que les noirs écrivent, avec des caractères arabes, des lettres où sont mêlés le plus souvent des mots arabes avec des mots peuhls ou soninkés et bambaras, je pensai qu’on pouvait avoir commis un contre-sens en lisant la lettre de Mustaf.

Cependant, puisque Ahmadou ne voulait pas nous lâcher, il fallait essayer de faire partir notre courrier Seïdou, et j’écrivis différentes lettres ; puis le 6 mars, je fis demander à Ahmadou si son intention était de faire venir tout de suite les envoyés qui étaient à Nioro, parce que, si la route était trop mauvaise, ils pourraient laisser leurs bagages et marchandises à Mustaf, et que, en définitive, je croyais bien que ce devaient être mes hommes.

Ahmadou me fit répondre de ne pas me presser ; que l’homme qui devait accompagner Seïdou n’était pas prêt, ayant quelques affaires à régler, et que, quant aux cadeaux, il verrait cela au moment du départ. Et il dit cette fois qu’il était sûr qu’il y avait deux blancs et trois laptots ; que ces blancs n’étaient pas, du reste, des blancs comme nous, mais de race mélangée.

Ceci me donna à réfléchir ; je me pris à penser que, poursuivant ses idées d’extension vers le Niger par le moyen de consulats, le gouverneur avait peut-être envoyé deux mulâtres pour continuer ma mission tout en faisant du commerce ; et, de fait, c’eût été une excellente idée si le pays eût été plus tranquille. Mais nous étions dans l’erreur, et nous n’eûmes que bien longtemps après la clef de cette énigme. Aujourd’hui encore je me demande si, dans tout ceci, Ahmadou a été bien sincère, s’il a eu l’intention de faire partir mon courrier. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce courrier, comme on le verra, remis de semaine en semaine, de mois en mois, resta à Ségou.

Pendant quelques jours, diverses nouvelles des plus contradictoires circulèrent sur les affaires du Macina, où l’on disait que Tidiani avait pris Kaka, que Balobo était en fuite et El Hadj à Jenné.

Le jour même où l’on m’annonçait cette nouvelle, des hommes du Baninko venaient faire leur soumission. Ahmadou les recevait très-bien, et après avoir fait écrire sur un _aloa_[199] une formule de serment terrible, il la fit laver avec de l’eau qu’il fit boire aux Bambaras, en leur disant que, s’ils manquaient à leur serment, cette eau les ferait mourir. Cela était-il de la vraie religion musulmane ou du fétichisme ?

Les jours suivants, on annonçait que les Peuhls de Ségou avaient fait des razzias de certaine importance, et que les Bambaras ayant voulu, à leur tour, venir les attaquer, s’étaient fait chasser avec des pertes considérables.

Le fait était vrai, car on rapportait les fusils pris à l’ennemi.

10 mars 1865.

Le 10 mars, Sidy Abdallah me confiait, sous le sceau du secret, que Seïdou allait enfin partir, mais dans quinze jours seulement, avec des Maures de Tichit, qui étaient à Yamina. Cette bonne nouvelle était malheureusement inexacte, comme on va le voir, et cela ne prouvera nullement que Sidy Abdallah ait voulu me tromper ; car j’ai tout lieu de croire qu’Ahmadou changeait souvent d’avis, et il peut très-bien se faire qu’après avoir adopté cette idée, il n’ait plus voulu la mettre à exécution, comme cela arrivait en mainte occasion, au dire de tous ses conseillers, qui prétendaient que Bobo seul lui faisait faire ses volontés.

En attendant, nous apprenions que les Djawaras, casernés à Kenenkou (haut Niger), avaient été attaqués par les Bambaras. Ils les avaient chassés, disait-on, et on rapportait des fusils. Mais, peu après, le 17 mars, Ahmadou ordonnait à l’armée de se préparer à partir avec lui, et recommandait de faire du couscous pour la route, de préparer des sandales et des peaux de bouc pour l’eau.

Pour achever de brouiller toutes nos idées sur l’état du pays, on annonçait qu’Amady Sambouné, qu’on avait dit révolté, arrivait à Ségou se joindre à Ahmadou avec toutes ses bandes, et quelque improbable que fût ce fait, il prenait du crédit.

Presque à la même époque, on nous apprenait une nouvelle qui ne fut pas, comme la précédente, démentie après peu de jours, mais qui se trouva confirmée par tous les récits : c’était la mort de Sidy Ahmed Beckay, mort à Tenenkou (Macina), pendant la lune précédente.

Il paraît que la guerre, qui ne cessait pas dans le Macina, l’avait appelé à cet endroit et qu’il y était mort six jours après son arrivée. A ce sujet, on forgeait des nouvelles du Macina, où, comme toujours, El Hadj se reposait et Tidiani marchait de victoires en victoires.

Cette mort m’attrista. Sidy Ahmed Beckay avait été le protecteur, l’ami du docteur Barth ; c’était un homme éclairé et bon. Ces gens-là sont malheureusement rares en Afrique, surtout chez les Maures, et leur mort est un deuil pour ceux qui désirent de tous leurs vœux la civilisation de l’Afrique et voudraient y travailler de tout leur pouvoir.

[Décoration]

[Note 196 : Maures mélangés de sang nègre.]

[Note 197 : Pour soutenir le casque de cheveux.]

[Note 198 : Mustaf, esclave d’El Hadj, gouverneur de Nioro.]

[Note 199 : Aloa, planchette qui sert à écrire les prières arabes et tient lieu, pour les Talibés à l’école, de cahier d’écriture et de lecture.]