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CHAPITRE XV.

El Hadj, maître du Kaarta. — Les Massassis sont détruits ou soumis. — Guerre contre les Djawaras. — Première hostilité du Macina. — El Hadj prend Diangounté. — Lettre à Toroco-Mari, roi de Ségou. — Tierno-Abdoul. — Mort de Toroco-Mari. — Ali, roi de Ségou. — El Hadj retourne sur les bords du Sénégal. — Guerre de Médine. — Délivrance du poste. — El Hadj fuit vers Koundian. — Passage du Galamagui. — Séjour à Koundian. — Conquête des pays Malinkés. — El Hadj retourne au Bondou, au Fouta. — Il expédie à Nioro les canons pris à Ndioum. — Séjour difficile au Fouta. — Il quitte le Fouta. — Attaque du _Pilote_ par Sirey Adama. — El Hadj à Nioro. — El Hadj à Marcoïa.

Dès lors rien ne pouvait plus résister à El Hadj ; tous étaient entraînés dans le tourbillon de la conquête, et ceux qui auraient voulu résister se trouvaient à la tête d’esclaves démoralisés pour résister à des hommes libres et fanatiques. Aussi les Massassis tombaient comme les épis sous la faux du moissonneur. Vainement ils fuyaient ; à chaque station, ils étaient suivis par l’armée du conquérant, qui, sans leur laisser le temps de se reconnaître, les forçait à s’éloigner encore. De Médina, El Hadj vint à Fanga dans le Guidi-Oumé ; il y resta deux ou trois mois et passa à Khoré, Diakha, Goumouké, Bidadj, Simbi et Kharkharo. C’est alors qu’effrayé sérieusement, le Kaarta comprit que pour ne pas périr il fallait se rendre. Mahmady Kandia le roi du Kaarta et chef des Massassis, Karounka, chef des Djawaras, Noue et Sambouné, chefs des Pouls du Kaarta et du Bakhounou, et Maoundé, chef des Bambaras Kagorotas[100], vinrent ensemble faire leur soumission. El Hadj les accueillit et prit de suite la route de Nioro, capitale actuelle du Kaarta et résidence de Mahmady Kandia. En arrivant devant le tata, Mahmady s’en fit apporter les clefs et les remit à El Hadj, ni plus ni moins qu’on l’eût fait en Europe ; mais ce dernier les refusa, ce qui ne l’empêcha pas de s’installer chez Mahmady Kandia et de faire faire bonne garde par ses Talibés et sofas.

[Illustration : CARTE DU NIGER. entre KOULIKORO et SANSANDIG levée et dressée par E. MAGE Lieutenant de Vaisseau. 1867.

Gravé par Erhard 12 rue Duguay-Trouin.]

Dès lors El Hadj semble s’être occupé d’organisation ; mais, peut-être à cause des vexations que la nouvelle loi apportait dans le pays, peut- être à cause de l’arbitraire et des pillages des Talibés, peut-être aussi par suite d’un plan conçu depuis longtemps, un mois et demi à peine après la soumission, le pays se leva en masse, assassinant tous les Talibés qui couraient le pays, et on vint mettre à la fois le siége devant Nioro où était El Hadj, et devant Kolomina où était campé Alpha Oumar Boïla avec une partie de l’armée.

Nioro était si étroitement gardé et par un cercle d’une telle épaisseur, que pendant quinze jours âme qui vive ne put sortir du village. On commençait à y souffrir ; alors les Talibés, craignant que les nombreux Bambaras du village qui étaient enfermés comme eux ne vinssent à trahir, formèrent un complot à l’insu d’El Hadj, qui, m’a-t-on affirmé, ne l’eût pas permis, et le lendemain matin au petit jour ils commencèrent le massacre des Bambaras. Plus de quatre cents furent assassinés sans défense, et Mahmady Kandia, ainsi que son griot, trouvèrent seuls un refuge dans les bras d’El Hadj.

Bien que le massacre eût été commencé à l’arme blanche, les coups de fusil s’en mêlèrent, et au premier coup de feu l’armée assiégeante, croyant à une sortie, prit la fuite, emmenant sur son passage hommes, femmes, enfants et bestiaux et se sauva jusqu’à Mbougoula (?)

El Hadj ne perdit pas de temps ; il fit sortir quinze cents Talibés et sofas sous le commandement d’Élimane Donaye (le chef de Donaye, village près de Podor, qui était venu se joindre à lui) et les envoya courir le pays et ramasser les traînards. Alpha Oumar, dégagé du même coup à Kolomina, tint aussi la campagne.

Cependant les Kaartans étaient allés de Mbougoula à Lakhamané ; on les y poursuivit, mais l’armée d’El Hadj, égarée par son guide, un Bambara nommé Daba, vint tomber sur Kandiari, village fortifié, où elle fut fort mal reçue ; non-seulement elle ne le prit pas, mais elle perdit cinq cents hommes. Les survivants se rallièrent et bloquèrent le village à distance, puis envoyèrent demander du renfort. El Hadj n’avait plus beaucoup de monde avec lui : il envoya huit cents hommes avec de la poudre ; mais à l’arrivée de ce renfort, l’armée, encore sous le coup de sa défaite, n’osa pas recommencer l’attaque. On resta en présence du village pendant sept à huit jours. Alors une armée de Bambaras vint à son tour compliquer la situation. Ils attaquèrent les Talibés, qui les repoussèrent, d’abord, mais ne purent cependant empêcher la plus grande partie d’entrer dans le village.

Trois jours après cet événement, au beau milieu de la nuit, le village entier, profitant des ténèbres, s’enfuyait. On poursuivit les fuyards, on fit quelques prisonniers, mais le gros échappa, et l’armée, après avoir détruit le village, rentra à Nioro. Pendant les quelques mois qui suivirent, El Hadj se borna à repousser les razzias qui venaient l’inquiéter et à faire piller lui-même par ses troupes.

Les vivres manquaient à Nioro ; les captifs n’y avaient plus de valeur, on en vendait jusqu’à quatre et cinq pour avoir un bœuf. Si quelqu’un abandonnait son cheval, les Bambaras le découpaient et il n’en retrouvait même pas le squelette ; le mil était fini : il fallait sortir de cette position. El Hadj se mit lui-même à la tête de toutes ses forces et alla chercher les Massassis à Lakhamané. Ils n’essayèrent pas de résister et s’enfuirent à Kharéga. El Hadj, sans prendre un instant de repos, les y suivit par une marche forcée et en fit un grand massacre. Ceux qui échappèrent passèrent le Bakhoy et s’enfuirent, qui au Foula Dougou, qui à Ségou, qui, enfin, sur les bords du Sénégal ou au Bondou. Quant aux captifs on en ramassa un si grand nombre qu’on ne savait plus qu’en faire. Chaque Talibé pour sa part en avait dix ou douze après le partage.

Cette fois c’en était fait de la puissance des Massassis. Ils n’avaient jamais été aimés dans le pays, où leur joug de fer pesait durement, ainsi que l’a constaté par lui-même notre compatriote Raffenel ; maintenant ils n’étaient plus craints. Les Bambaras se résignèrent facilement à obéir à leur nouveau maître. El Hadj passa alors à Sakhola, où il resta trois mois, puis à Farabougou, à Guémoukoura, et il revint à Nioro où il séjourna quatre mois, faisant construire, sous la direction de Samba N’diaye, le tata en pierre, sa maison, et commençant là, comme à Dinguiray, à entasser les trésors des vaincus.

Cependant le pays était loin d’être tranquille. Les Djawaras, qui de tout temps ont formé dans le Kaarta une bande indépendante et en hostilité presque permanente avec le roi, ne virent pas plutôt El Hadj maître, qu’ils voulurent continuer leur rôle et débutèrent par enlever les bœufs de Nioro. El Hadj prépara son armée, leur fit dire de venir se rendre, et sur leur refus alla les attaquer à Diabigué ; il n’y eut pas de résistance, et dans une journée Siracorot Seÿ, Guiné-Makambougou, Kodiation, Dinetié, Touroungoumbé, en un mot, tous les villages du Kingui qui étaient habités par les Djawaras furent livrés aux flammes. El Hadj entra alors à Ménéméno où il demeura quelques jours, et, apprenant que les Djawaras avaient trouvé un refuge chez Maoundé, chef de Bassakha (Bakhounou), il alla détruire ce village pendant que Alpha Oumar s’attaquait successivement à Diongoye et à Koli (Bakhounou).

Ce fut à ce moment qu’on apprit qu’une armée arrivait du Macina à travers le Bakhounou. Quel motif pouvait la pousser à venir si loin de son territoire au devant d’El Hadj ? C’est ce que je n’ai pu bien éclaircir. Il y aurait bien une explication, ce serait d’admettre qu’alors le Macina exerçait sur le Ségou une grande influence, une espèce de protection, et que voyant cet État menacé par El Hadj, il avait voulu défendre contre ce dernier une proie qu’il convoitait pour son propre compte depuis près d’un siècle.

Toujours est-il que El Hadj envoya Alpha Oumar à la rencontre des Maciniens, et qu’il y eut à Kassakaré (Kaskaré) un combat meurtrier, après lequel l’armée du Macina décimée regagna ses foyers.

Alpha Oumar vainqueur rentra à Bassakha.

Voyant de nouveau les Djawaras se réunir à Diangounté, et comprenant que tant qu’il n’en serait pas venu à bout il n’aurait pas de repos, El Hadj alla les attaquer en personne. Il n’en trouva qu’un petit nombre, les autres ayant pris la fuite. Il emporta le village d’assaut, et après un court séjour revint à Guémou-Koura (le nouveau Guémou), laissant Abdoulaye Haoussa avec quinze cents Talibés pour reconstruire le village dans l’état où je l’ai trouvé.

Toutes ces victoires remportées facilement par El Hadj ne pouvaient lui faire perdre de vue qu’en prenant Diangounté, il avait commis une agression contre le roi de Ségou, dont ce pays était tributaire ; et ici nous allons voir et juger sa politique. Apprenant que les Djawaras venaient de se réfugier sous la protection de Ségou, il envoya Mahmady Célaré, un de ses Talibés, trouver le roi de Ségou qui était alors Toroco-Mari ou Torocoro-Mari, pour lui dire qu’il n’avait rien à faire avec lui, qu’il n’en voulait qu’aux Djawaras, que c’étaient eux qu’il poursuivait, qu’il laissait quinze cents hommes à Diangounté, qu’il ne fallait pas chercher à leur faire du mal.

Torocoro-Mari reçut bien l’envoyé d’El Hadj, et, en réponse à sa mission, renvoya avec des instructions secrètes Tierno-Abdoul (le même que je trouve à Ségou), qui était depuis longtemps dans le pays. Tierno- Abdoul alla trouver El Hadj ; après sa mission remplie il revint à Ségou, et là déclara qu’il quittait le pays ; il partit en effet avec toute sa maison rejoindre El Hadj, qui était alors dans le Fouta.

Quelques personnes pensent que la négociation de Tierno-Abdoul avait pour but d’assurer El Hadj du dévouement de Torocoro-Mari et de l’intention qu’il avait de se rendre ; le fait est peu probable ; ce qu’il y a de certain, c’est que, dès que Tierno-Abdoul eut quitté le pays, les chefs d’esclaves ou Kountiguis[101] se réunirent et, accusant Torocoro-Mari d’avoir voulu les livrer aux marabouts, ils lui coupèrent le cou et allèrent chercher Ali, son frère, pour le nommer roi, après lui avoir fait jurer qu’il ne les trahirait pas[102].

Comme on le voit, El Hadj affectait de présenter la violation du territoire de Diangounté, la prise de ce village et le massacre des chefs comme une suite de sa guerre avec les Djawaras, et se mettait en position, si le roi de Ségou vengeait cet outrage, de se dire à son tour attaqué par les Keffirs. Comme on le verra plus tard, il agit de même vis-à-vis du Macina.

En quittant Diangounté, El Hadj, maître non-seulement du Kaarta, mais des provinces limitrophes, le Bakhounou à l’Est et le Diangounté au Sud, maître aussi du Diafounou, du Kaniarémé et du Diombokho, alla placer une garnison à Guémoukoura, puis à Diala, chef-lieu du Diala Fara, où il plaça Souleyman Babaraqui (un de ses esclaves du Haoussa), avec cinq cents hommes, et où il laissa aussi Samba Diakhanate, maçon de Saint- Louis, pour bâtir son tata et sa maison.

De Diala il passa au Tomora, laissant des ordres pour construire le tata de Koniakary, et descendit à Sabouciré, sur les bords du Sénégal, décidé à en finir avec les Khassonkés, qui s’étaient alliés avec les blancs contre lui et avaient donné asile aux Massassis.

Nyamody, le chef du Logo, avait fui (avril 1857) ; Sabouciré ne fit aucune résistance ; tous les petits villages furent pillés ; le Natiaga était en fuite ou soumis ; restait Médine, Médine qui renfermait Sambala, roi du Khasso, et qui était protégé par les canons d’un fort français, construit depuis un an à peine (en septembre 1855).

El Hadj, enivré par la victoire, hésitait cependant à attaquer ; il voulait, en cas de l’insuccès qu’il semblait craindre, ne pas assumer la responsabilité d’une défaite, il voulait se faire forcer la main. Les Toucouleurs, poussés par leurs vieilles haines, fous d’orgueil de leurs victoires passées, le pressèrent ; il résista, mais mollement, et, quand ils se furent décidés à attaquer sans ordre et que repoussés ils revinrent vers lui à Sabouciré, il leur déclara que maintenant qu’ils avaient _voulu_ commencer, il fallait en finir[103].

L’histoire du siége de Médine est une des pages les plus brillantes des fastes militaires au Sénégal ; c’est un de ces faits qui ne seront jamais assez connus, parce qu’ils se sont passés au Sénégal, pays qui semble exciter bien peu d’intérêt en France ; mais il n’en est pas moins vrai qu’on peut chercher dans l’histoire de France et dans les faits les plus mémorables des guerres d’Algérie, on trouvera autant d’héroïsme, mais plus, non, c’est impossible.

Pendant quatre mois, une poignée d’hommes, parmi lesquels les Européens étaient en petit nombre, commandés par Paul Holl, un mulâtre de Saint- Louis, y tint tête à une armée de vingt-trois mille hommes[104], car tel était à cette époque le chiffre de l’armée d’El Hadj.

Après avoir repoussé des assauts à l’arme blanche, au moment où, manquant de poudre, l’héroïque chef de la petite garnison calculait déjà l’instant où il ne lui resterait plus qu’à se faire sauter, le gouverneur, le lieutenant-colonel Faidherbe, par des prodiges d’énergie et le dévouement de la marine, parvenait, grâce à une crue inespérée, à remonter à Khay, et, débarquant à la tête d’une poignée de laptots, après avoir canonné l’armée d’El Hadj, qui fit une belle résistance, délivrait le fort entouré d’une ceinture de cadavres qui témoignaient assez de son énergique défense. On poursuivit les fuyards jusqu’au Félou ; mais, avec si peu de forces, il n’eût pas été prudent d’aller plus loin, et l’armée d’El Hadj, fortement éprouvée par ce débarquement, alla retrouver son maître à Sabouciré.

L’étoile d’El Hadj commençait à pâlir, et cependant, avant de s’éteindre, elle devait briller d’un bien vif éclat. Nous sommes arrivés au mois de juillet 1857[105].

Lorsque l’armée fut arrivée à Sabouciré (Logo), annonçant à El Hadj que les _sakhars_ (bateaux à vapeur) venaient et qu’il n’y avait plus moyen de résister, le marabout leur répondit : « Eh bien ! vous l’avez voulu, vous êtes allés attaquer les blancs, et les voilà qui vous chassent. Cependant je n’avais pas affaire à eux ; je n’ai affaire qu’aux Bambaras et aux noirs Keffirs. Vous fuyez ; eh bien, moi, je ne fuirai pas, et si les blancs viennent jusqu’ici, ils me trouveront. »

Mais, au bout de quelques jours, la famine se mit de la partie, et quand on entendit raconter que tous les bateaux à vapeur étaient allés à Saint-Louis chercher des troupes, la désertion des Toucouleurs commença à s’opérer dans de larges proportions. Bientôt El Hadj s’en aperçut : les chefs de l’armée vinrent le trouver ; alors il les rassembla et leur demanda ce que signifiait cette désertion. « Nous mourons de faim, El Hadj. » Telle fut la réponse, et quand il demanda l’avis des chefs, ils le supplièrent de monter sur les montagnes et d’entrer dans le Bambouk ; c’était à la fois le moyen de se ravitailler et de fuir le gouverneur. Vingt jours s’étaient écoulés depuis la prise de Médine ; El Hadj compta l’armée, réduite à sept mille hommes, et partit pour Dinguira (Natiaga), lançant comme dernière forfanterie qu’il ne fuyait pas, mais qu’il allait chercher des vivres et que si on le cherchait, il serait facile de le trouver[106].

Il passa une nuit à Dinguira, et, s’enfonçant dans la montagne, arriva à Courba[107] (Bambouk) et prit la route de Koundian ; mais, avant d’y arriver, il fallait passer le Galamagui, dont les eaux étaient en ce moment grossies. Ce passage lui coûta plusieurs centaines d’hommes et d’animaux, qui, entraînés par le courant, se brisèrent sur les roches ou se noyèrent.

A l’approche d’El Hadj, tout le monde fuyait ; le chef de Koudian, Coura, le même qui s’était rendu quelques années auparavant, ne se sentant pas sans doute la conscience en repos quant à l’observance de la religion musulmane, prit la route du Sud avec tout son monde et alla chercher dans les montagnes un abri plus sûr.

En entrant à Koudian, El Hadj y trouva des provisions de mil très- abondantes ; quelques razzias lui fournirent des bestiaux, et il s’installa dans ce lieu[108].

Pendant cinq mois et dix jours, il n’eut qu’une occupation, faire construire, sous la direction de Samba N’diaye, le redoutable tata que nous avons vu à notre passage. On raconte à ce sujet que, manquant de bras, il demanda aux Talibés de porter des pierres de la montagne, et que ceux-ci ayant refusé, il donna lui-même l’exemple en portant une pierre sur sa tête.

Pendant ce séjour de cinq mois, il détacha deux armées, l’une de deux mille cinq cents hommes, commandée par Mahmady Sidy Yanké, et l’autre par Mahmodou Yoroba, pour ravager le Konkadougou et les provinces avoisinantes, dont il acquit ainsi tout l’or.

Lorsque ces travaux furent terminés (décembre 1857), El Hadj se remit en marche à travers le Diébédougou et alla camper à Yatera, village situé sur une montagne, puis à Diantintian, qui se rendit ; ensuite à Guibouria, dont les habitants prirent la fuite, ainsi que ceux de plusieurs petits villages. Il s’arrêta dix-sept jours pour faire démolir les villages des fugitifs ; il passa alors le Konkadougou et vint à Sekhokoto (visité par Pascal), puis à Khakhadia sur le Falémé, village qui se sauva et qu’il détruisit ; il passa cette rivière et campa à Toumboura (Bondou), qui se rendit.

De là, il alla à Goundiourou, où il assembla les Pouls Sissibés pour les exciter à se révolter contre leur almami[109] (Boubakar Saada), et, comme ils refusaient de faire la guerre, il leur ordonna de quitter le pays et d’aller à Nioro, ce à quoi ils consentirent.

Il se rendit alors lui-même à Boulébané (Bondou) (15 avril 1858), pour les faire partir sous forte escorte, et, en même temps, il expédiait, sous le commandement de Samba N’diaye, les deux obusiers de 0m,12, abandonnés peu auparavant, à l’échauffourée de N’dioum, par le commandant de Bakel[110].

Pendant ce temps, le Fouta essayait de barrer le fleuve du Sénégal à Garli, et, au dire des Talibés, El Hadj laissait faire tout en disant à ses intimes qu’il ne croyait pas la chose possible[111].

De Boulébané, où il resta quelque temps, il passa à Samba Kholo, à Somsom Tata, à Borndé, et vint sur les bords du Sénégal, à Djawara, où il célébra le Cauri[112]. Il entra alors dans le Fouta central, annonçant l’intention de l’organiser, et vint se camper à Oréfondé, d’où il commença à envoyer ses émissaires dans tout le pays.

Il y resta jusqu’en avril 1859 ; il n’était pas content des gens du Fouta, mais, à cause des chefs de son armée, qui étaient Toucouleurs, il ne pouvait rien faire contre le Fouta, sans quoi il l’eût certainement brûlé de fond en comble.

A cette époque, Alpha Oumar Boïla, à Nioro, se battait contre les Maures de la tribu des El Bodel, tribu très-nombreuse et puissante, qu’il réduisit après de nombreuses razzias.

Pendant qu’il était dans le Fouta, El Hadj s’avança jusqu’à N’dioum, dans le Toro, mais il n’y resta pas, et, après l’avoir brûlé, commença à reculer, rappelé par la nouvelle de la révolte entière du Kaarta.

Il n’avait pas de temps à perdre ; aussi réunit-il tout le monde possible, emmenant hommes, femmes et enfants, la plupart malgré eux, et il remonta le cours du Sénégal ; il vint passer en vue de Bakel, où le commandant lui fit lancer des obus ; mais El Hadj défendit d’attaquer[113]. Il avait bien alors quarante mille personnes avec lui. Il avait célébré le Cauri à Djawara (mai 1859).

El Hadj alla passer le fleuve à Diaguila, et, remontant sur la rive droite, se rendit à Diougountouré et de là à Guémou (Guidimakha), où il donna ses ordres pour la construction d’un tata en pierres.

Pendant ce temps, une partie de l’armée avait continué à remonter le fleuve sur la rive gauche et, à Arondou, rejoignait un neveu d’El Hadj, Sirey Adama[114], qui, parti du Fouta, et marchant sur la rive des Maures, avait eu avec les Douaïch un combat à la hauteur de Djawara[115] ; de là, il était allé achever la destruction de Dramané et de tous les villages du Kaméra qui avaient tenté de se reconstruire, à l’exception de Lanel, qui avait toujours été dévoué à El Hadj et se rendit.

Les deux armées se rendirent à Arondou et attaquèrent _le Pilote_[116]. Voyant une corde qui attachait le bâtiment au rivage, tout le monde vint haler le navire à terre ; ils croyaient déjà le tenir quand tout d’un coup le canon tonna à mitraille et leur tua bien du monde. Ce fut le signal de la retraite. Après cette attaque, Sirey Adama alla à Guémou rejoindre El Hadj ; ce dernier lui donna le commandement du village et se rendit à Sollou, puis à Guidingollou (Guidimakha), à Sérénate, et revint à Khabou ; il longea en suite le fleuve jusqu’à Somonkidé, alla à Khollou (Khasso), et de là à Serro, où il laissa l’armée, pendant qu’il se dirigeait sur Koniakary avec six hommes. Il n’y passa qu’une nuit, revint à Serro prendre l’armée et entra dans le Diafounou. Il passa à Khérisingané, Komonwollou et à Tambakara, où il célébra la Tabaski (juillet 1859), et où il fit construire un tata, à la garde duquel il laissa son captif Sulman (Bambara du Kaarta) avec une garnison.

De là, il se rendit à Yaguiné, puis à Niogomera, dans le Guidioumé, d’où il alla à Nioro, par le Kaniarémé, en passant par Khodée, Krémis, Kéranné, Khorigné, Nioro-Tougouni, Kamandapé et Nioro.

Tous les Djawaras du Kingui s’étaient enfuis à la nouvelle de son arrivée et avaient été chercher un refuge à Ségou ; ils fuyaient l’orage. Mais El Hadj avait cette fois son plan bien arrêté : il avait déclaré qu’il ne tenterait plus rien contre les blancs, à moins qu’ils ne l’attaquassent, et qu’il n’avait affaire qu’aux Bambaras. C’est en effet contre eux que nous allons le voir agir.

Après un mois et demi de séjour à Nioro, il en sort avec son armée, suivi de la cohorte de femmes, d’enfants, de bœufs porteurs, ânes, etc., qui l’encombrent depuis le Fouta. Il traverse le Kingui à l’Est, passe Touroungoumbé et s’avance jusqu’à Bagoyna. Tous les révoltés fuyaient. Il revint sur ses pas jusqu’à Kouroutté, village alors désert. Il entra dans les broussailles, et, tournant Diangounté à l’Ouest, vint, en dix jours de marche, tomber à Marcoïa, capitale du Bélédougou[117] et centre actif d’où les révoltés du Kaarta dirigeaient leurs coups contre lui. Il y avait là une grande quantité de Pouls du Bakhounou, de Djawaras du Kaarta et de Massassis, qui, après s’être rendus et avoir suivi El Hadj au Fouta, s’étaient enfuis.

Le siége de Marcoïa ne fut pas long. El Hadj y avait amené les deux canons obusiers qui étaient en son pouvoir. Il tira quelques coups avec des boulets qu’il avait fait ramasser au siége de Médine et envoya un obus qui éclata au-dessus du village. La panique s’empara des Bambaras, qui dirent qu’El Hadj les fusillait sur terre et que le ciel les fusillait d’en haut. Un mouvement de terreur indicible s’empara d’eux ; El Hadj en profitant, lança son armée, et le village fut pris après un grand massacre. Le roi, entre autres, fut pris vivant et tué. On s’établit dans le village après l’avoir débarrassé des cadavres, qui furent abandonnés aux hyènes.

[Décoration]

[Note 100 : On prétend que c’est Oulibo qui les engagea à se soumettre, en leur faisant un tableau effrayant des forces de son nouveau maître.]

[Note 101 : Les Kountiguis, quoique esclaves, étaient investis de grands commandements territoriaux et militaires.]

[Note 102 : On raconte à ce sujet un fait qui est en contradiction avec le caractère que Raffenel prête aux griots, dont il veut faire de nouveaux Blondel. Lorsqu’Abdoul quitta Ségou, le griot du roi le chargea de dire à El Hadj qu’il savait bien qu’avant peu il serait le vrai maître du pays, et que le jour où cela arriverait, il se souvînt du griot qui lui était tout dévoué.

Quand El Hadj, plus tard, se fut emparé de Ségou, ce griot s’enfuit d’abord chez le roi du Macina, Ahmadi-Ahmadou ; mais sa femme tomba aux mains d’El Hadj. Elle se réclama de Tierno-Abdoul, et elle fut très-bien traitée. Un peu plus tard, ce griot voyant El Hadj se soutenir malgré les attaques du Macina, vint le trouver ; il fut très-bien reçu, et, quand il eut chanté son nouveau maître, on lui donna une maison, des chevaux, des esclaves, et il fut installé dans l’intérieur même de Ségou-Sikoro. Quand, plus tard, El Hadj partit pour le Macina, le même griot, au lieu de le suivre, demanda à rester avec Ahmadou à Ségou, et tant que le pays fut tranquille, il ne bougea pas ; mais aux premiers symptômes de révolte, il servit d’espion aux Bambaras. Chaque jour, il tenait les chefs révoltés au courant de ce qu’on préparait à Ségou. Quand Sansandig fut révolté, il y envoyait des courriers, mais il en fit tant qu’il fut surpris ; on le surveilla ; il s’en aperçut et prit la fuite vers Bamakou ; mais Ahmadou, informé à temps, le fit poursuivre, et cette histoire finit comme toutes les autres, _on lui coupa le cou_.]

[Note 103 : Le siége de Médine commença le 20 avril 1857.]

[Note 104 : Ce chiffre de vingt-trois mille paraît exagéré ; il m’a été donné par Samfarba, qui s’y trouvait ; mais, d’après d’autres renseignements, je pense qu’il faudrait le réduire à quinze mille, beaucoup de Talibés ayant quitté El Hadj après la prise de Sabouciré pour retourner chez eux avec leur butin, qui étai considérable.]

[Note 105 : La délivrance de Médine est du 18 juillet 1857.]

[Note 106 : Je ne saurais trop répéter que ce récit renferme des inexactitudes volontaires, des oublis de tous genres ; c’est ainsi qu’il ne fait pas mention d’un beau combat livré par le gouverneur Faidherbe, à toute l’armée d’El Hadj et à un immense convoi qui arrivait du Fouta faire la jonction avec le marabout. Ce combat eut lieu cinq jours après la délivrance de Médine.

J’aurais pu rétablir ces faits, mais j’ai voulu laisser le récit tel qu’il m’a été fait par les Talibés ; tel quel, il contient des renseignements utiles.]

[Note 107 : De Courba, El Hadj expédia Alpha Ousman (un de ses meilleurs généraux), avec une armée de mille cinq cents hommes pour ravager le Bambouk, le Ba Fing, le Gangaran, le Bagniaka Dougou, le Gadougou, le Nabou, en un mot tous les pays Malinkés non soumis. Une fois cette besogne faite, Alpha Ousman remonta au Birgo ; il y fonda Mourgoula, place forte, d’où il opéra sur le Foula Dougou, pendant le temps qu’El Hadj était dans le Fouta (1858).]

[Note 108 : Ce fut à Koundian qu’El Hadj apprit que Somsom Tata, dans le Bondou, avait été enlevé par le gouverneur, ainsi que Kana Makhounou (Khasso, rive droite).]

[Note 109 : Après la délivrance de Médine et l’affaire de Somsom Tata, le Bondou s’était soumis à Boubakar Saada ; le Logo et le Natiaga avaient été réoccupés par leurs chefs.]

[Note 110 : N’dioum (Ferlo), dans le Bondou, était révolté. Boubakar Saada alla l’attaquer avec deux mille hommes ; il ne pouvait pas le prendre ; le commandant de Bakel alla le secourir avec deux obusiers et vingt hommes. L’armée ayant attaqué et commencé à brûler le village, trouva une grande résistance, se débanda, et M. Cornu, abandonné avec ses quelques hommes, fut forcé de prendre la fuite (novembre 1857).]

[Note 111 : C’était par son ordre qu’on le faisait, mais c’est toujours la même tactique.]

[Note 112 : _Cauri_, fête musulmane.]

[Note 113 : Son armée avait déjà été repoussée quelques jours avant, à Matam, fort construit en 1857.]

[Note 114 : Fils d’Adama, sœur d’El Hadj.]

[Note 115 : En décembre 1859, me rendant à l’oasis du Tagant, j’ai visité ce champ de bataille, qui était encore couvert d’ossements. Les deux partis s’attribuent la victoire.]

[Note 116 : Brick alors stationnaire à Arondou.]

[Note 117 : Le Bélédougou, pays tributaire de Ségou, habité par les Bambaras Béléris, situé sur la rive gauche du Niger, de Bamakou à Yamina.]