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CHAPITRE XXXVIII.

Je fais mes adieux. — Départ nocturne de Ségou-Sikoro. — Séjour à Dougou Kounan. — Je suis confié à Mahmadou Abi. — Bobo ministre d’Ahmadou. — Départ et passage du fleuve à Ségou-Koro. — Voyage le long du fleuve. — Arrêt à Morébougou. — Les captifs retournent. — Les puits desséchés et les abeilles altérées. — Kéréwané. — Toubacoura. — Le fer. — Difia. — Route pénible sans eau. — Captifs morts de soif. — Villages révoltés. — Médina. — Maréna. — Route continuelle jour et nuit. — Soso. — Prise du village par trahison. — Massacre des habitants. — Les effets de la propagande musulmane. — Arrivée à Marconnah. — Toumboula. — Une razzia des Massassis. — Massacres des prisonniers. — Pas de repos. — Départ pour Ouosébougou. — Course effrénée. — Djolo. — Souvenir de Mongo Park. — Repos à Ouosébougou.

4 mai 1866.

Le lendemain 4, j’allai faire mes adieux, qui furent accompagnés, chez tous ceux dont j’avais eu à me louer, de promesses de cadeaux, et comme j’étais sur mon départ, je fus non-seulement bien reçu, mais quelques- uns me montrèrent même de l’effusion ; c’est ainsi qu’Oulibo me confia que Bobo perdait Ahmadou aux yeux de tous les Talibés, et que quant à lui il n’était pas sans crainte sur leur avenir à tous si Ahmadou continuait à écouter ce mauvais conseiller en tout et pour tout.

5 mai 1866.

Le 5 mai, le schérif marocain venait m’apporter un pain de sucre, qu’Ahmadou lui avait donné pour sa route, et il me demandait de le prendre sous ma protection, car il partait seul avec un cheval présent d’Ahmadou et un cadeau de 340 gros d’or (le gros vaut 12 fr. 50 c.)

Je lui promis de faire ce que je pourrais et le confiai à Mamboye, qui seul de mes hommes parlait l’arabe et qui, du reste, s’entendait très- bien avec lui.

Ce même jour Ahmadou fit un dernier palabre avec les Talibés du Diomfoutou, qui ne sortirent de chez lui que vers cinq heures et demie. Déjà on disait que nous ne passerions pas la nuit à Ségou. Il était certain que Mahmadou Abi partait avec nous. Ses bagages étaient au bord du fleuve, prêts à être embarqués en pirogue. Je fis préparer tous les miens ; mais, malgré mes ordres, mes hommes ne se décidaient pas à se préparer eux-mêmes : ils ne pouvaient encore croire à ce départ tant remis ; il leur semblait impossible qu’eux, qui s’étaient battus pour Ahmadou, qui avaient eu l’un des leurs tués pour sa cause, il les laissât partir sans cadeau, sans même un vêtement pour se couvrir, car, à part ce qu’ils avaient sur le dos, la plupart partaient leur sac vide. Pourtant rien n’était plus vrai.

La nuit était arrivée au milieu de mes préparatifs ; tous mes ustensiles étaient au milieu de la cour avec les bâts d’ânes tout chargés, mes cantines et tout cela bien mal disposé. Pour décider mes hommes, j’envoyai Samba N’diaye chez Sidy Abdallah aux renseignements ; il répondit que nous ne coucherions pas à Ségou. Vers 10 heures du soir, Ahmadou lui-même l’affirma. A minuit, tout étant prêt, je me jetai sur une natte et pris un peu de repos.

Ce ne fut qu’à deux heures du matin qu’Ahmadou fit appeler Samba pour me faire dire d’aller coucher à Ségou-Koro.

Nous commençâmes à charger les bagages avec le plus d’ordre possible. Bien que ce fût au milieu de la nuit, plusieurs voisins prévenus vinrent me faire leurs adieux d’une façon touchante, et il reste évident pour moi qu’en me faisant sortir à pareille heure, Ahmadou avait voulu éviter aux Talibés l’émotion d’un pareil départ, craignant qu’ils n’eussent désiré me suivre et peut-être aussi qu’ils ne succombassent à la tentation.

6 mai 1866.

Vers trois heures et demie j’étais en route, et lorsque le jour parut, le 6 mai 1866, j’avais quitté Ségou-Sikoro pour n’y plus rentrer. A Ségou-Koro, je fis décharger les animaux ; mais à peine mes bagages étaient-ils à terre qu’Amadi Boubakar de Kouniakary vint me dire de continuer jusqu’à Dougou Kounan, où se trouvait déjà Mahmadou Abi[244]. J’allai donc camper à ce village sous de beaux arbres, puis j’allai saluer ce prince. C’était, de tous ceux de Ségou, celui que j’avais le moins bien traité en cadeaux, et cela à cause d’une certaine fierté qui me déplaisait en lui ; ses demandes avaient l’air d’ordres, et je les refusais presque toujours. Malgré cela, il me fit très-bonne figure.

J’appris qu’Ahmadou, la veille, était sorti vers le soir pour le mettre en route jusqu’à Ségou-Bougou, puis qu’après il était rentré palabrer avec les chefs qui partaient avec nous.

Avec le jour je vis arriver bien du monde. D’abord ceux qui partaient puis leurs amis, les nôtres, San Farba entre autres, puis enfin Samba N’diaye nous apportant, de la part d’Ahmadou, un pain de sucre pour la route.

Nous passâmes ainsi toute la journée du 6 mai à recevoir des visites, ignorant encore quand nous partirions, et quels étaient ceux qui venaient avec nous jusqu’à Saint-Louis.

7 mai 1866.

Ce ne fut que le 7 au matin que Badara arriva. Il n’emmenait pas d’armée, car l’escorte de 200 hommes était pour Mahmadou Abi jusqu’à Nioro et non pour lui ; mais Ahmadou lui avait donné plusieurs ânes chargés de soufre, de pierres à feu, et il partait content. Tambo, chargé d’une mission dans le Diombokho, ne venait pas à Saint-Louis et s’en consolait en pensant qu’il allait revoir son village de Tiguine, ses femmes et ses enfants. Je parle avec d’autant plus de plaisir de cet homme que, jusqu’au jour de notre séparation, à Nioro, il s’est montré pour nous bon, serviable et dévoué à l’occasion.

Bobo, arrivé dès le matin avec quelques princes, était en conférence avec Mahmadou Abi. Plus tard il me firent appeler, et Bobo, prenant la parole, me dit qu’il avait été chargé par Ahmadou de venir me mettre en route ; qu’il me remettait entre les mains de Mahmadou Abi jusqu’à Nioro et que ce prince veillerait sur moi comme l’avait fait son _frère_ (cousin) Ahmadou ; qu’à Nioro il me donnerait une escorte jusqu’à Médine, et que d’après les ordres d’Ahmadou on me respecterait partout sur ma route comme on l’avait fait à Ségou. Puis il me présenta Ali Abdoul comme envoyé par Ahmadou au gouverneur, en me le recommandant à partir du jour où il aurait quitté le territoire d’El Hadj, et lui remit devant moi ses lettres de créance.

Enfin il me présenta le vieux schérif marocain en me disant qu’il était comme un frère pour Ahmadou, qui me demandait comme une grande faveur de me charger de lui et, s’il était possible d’obtenir cela, de demander au gouverneur du Sénégal de le rapatrier par bâtiment à vapeur.

Tout cela fut noyé dans un verbiage incroyable, et enfin on me dit de faire mes derniers préparatifs parce qu’on allait traverser le fleuve.

Sauter sur mon cheval ne fut que l’affaire d’un instant, et quand notre colonne remonta à Ségou-Koro pour prendre le gué, je ne pouvais me contenir. Par des mouvements nerveux plus forts que ma volonté j’étreignais mon cheval et j’eusse voulu lui donner des ailes. La pauvre bonne bête caracolait, piaffait comme si elle n’eût pas eu devant elle une longue et pénible route pour laquelle j’eusse dû la ménager.

Nous descendions dans le lit du fleuve, où des Somonos, dans l’eau jusqu’au cou, jalonnaient le passage du gué.

Il fallut, avec une pirogue, transporter tous les bagages. Les ânes nageaient, nous avions de l’eau jusqu’aux genoux sur nos chevaux, mais qu’importe ? nous partions. Je serrai une dernière fois la main des princes, et même, je crois, celle de Bobo, venu avec eux pour empêcher qui que ce fût de franchir le fleuve et de nous suivre, et je m’élançai joyeux dans l’eau. Peu après je reprenais ma course folle sur les bancs de sable de la rive gauche et je pouvais remarquer nombre de gens dont la joie, moins démonstrative, n’était pas moins vive que la mienne.

7, 8 et 9 mai 1866.

Le 7 et le 8, nous longeâmes le fleuve, suivant en sens inverse la route que j’avais parcourue en rentrant de Dina, et le 9 au matin nous campions à Morébougou, petit village situé à peu de distance de Yamina. Pourquoi n’allait-on pas à Yamina ? Tout le monde le devinait. On craignait la désertion en masse des Talibés et des Sofas qui s’y trouvaient. Tierno Abdoul Ségou avait fait fermer dès la veille au soir toutes les portes et était venu avec une faible escorte nous attendre à Morébougou. Il avait à remplir là une mission d’Ahmadou.

Il ne s’agissait de rien moins que de faire retourner à Ségou tous les captifs, femmes et enfants en bas âge, qui encombraient notre colonne, et dont la plupart venaient d’être donnés par Ahmadou aux Talibés qui partaient. On alléguait que nous allions parcourir une route sans eau, qu’ils périraient tous, et que d’ailleurs les Talibés les retrouveraient à leur retour.

Ce débat ne m’intéressait qu’indirectement, puisque je n’avais pas de captifs ; mais il nous retardait, et il me fallut passer toute l’après- midi à gémir dans un village sans eau, présage terrible de ce qui nous attendait : tous les puits du village étaient presque à sec ; une eau rougeâtre, épuisée au fur et à mesure qu’elle suintait de la terre, ne suffisait pas à désaltérer les chevaux et les hommes de notre colonne. Des millions d’abeilles, pressées par la soif, envahissaient l’orifice de ces puits et bourdonnaient autour de ceux qui allaient chercher là quelques gouttes du précieux liquide. Dès qu’on tenait une calebasse à demi pleine, elles couvraient toute la surface mouillée, pompant l’humidité qu’y avait déposée l’eau et disputant à coups d’aiguillons aux chevaux et aux hommes cette eau trop rare.

Je fus obligé d’acheter une corde, la mienne étant trop courte, et de passer trois heures à défendre l’orifice d’un puits pour faire boire nos chevaux et nos mulets ; quant aux ânes, il n’en fut presque pas question.

Pendant ce temps, le vieil Abdoul et Mahmadou Abi discutaient avec l’escorte ; ils avaient affaire à des mécontents ; de plus, les Talibés, à qui on avait promis des boubous à leur passage à Yamina, étaient furieux de n’en pas avoir ; je commençais à craindre un long retard dans cet affreux endroit où je ne pus rien me procurer à manger. Mais heureusement tout finit par s’arranger, les captives furent renvoyées à Yamina sous escorte et nous pûmes partir avant que le soleil fût couché.

Nous étions presque à jeun, car nous n’avions mangé depuis la veille qu’un peu de couscous trempé avec une boîte de julienne aigrie, conservée précieusement depuis trois ans pour notre retour.

Huit de ces boîtes, représentant chacune un repas, et cinq petites boîtes de sardines étaient le reste de nos provisions de 1863, que j’avais eu la constance de garder pour cette route. J’eus plusieurs fois l’occasion de m’en féliciter.

Cette première marche, et je dis première parce que ce ne fut qu’en quittant Morébougou que je pus me dire en route, et que je ne craignis plus qu’on courût après nous pour nous faire retourner, cette première marche, dis-je, ne fut que pénible. On marcha presque toute la nuit et nous vînmes camper ou plutôt nous arrêter derrière le village de Kéréwané, que je reconnus aux nombreux aboiements de ses chiens, sans doute les mêmes qui, à mon premier passage, m’avaient fait maudire ce séjour. Nous avions passé à distance de tout village, cheminant dans les broussailles, car la route était loin d’être sûre.

Dès que les ténèbres se dissipèrent, je pus voir que chacun, comme nous d’ailleurs, s’était couché où il se trouvait. Mahmadou Abi n’avait pas donné d’ordre. Mes laptots d’eux-mêmes avaient déchargé les mules, les ânes s’étaient couchés avec leur charge sur le dos, et nous, étendus sur une simple toile, par terre, avions dormi quelques heures la bride de nos chevaux dans la main.

10 mai 1866.

Les habitants notables du village vinrent saluer le prince, qui ne tarda pas à se remettre en route dès qu’hommes et bêtes se furent désaltérés, et en deux heures et demie de marche, le 10 mai, nous arrivâmes à Toubacoura, vers 9 heures.

C’est un grand village soninké qui, au milieu de ce pays dévasté, où les villages habités étaient aux trois quarts ruinés, avait un aspect de prospérité. Ce n’est pas cependant qu’il n’eût eu à subir des attaques des razzias. Mais sa population était unie, commerçante ; elle avait montré de l’énergie, et l’almami de ce village avait réussi à se maintenir.

On m’envoya loger chez un cordonnier fort riche, dans la cour duquel je trouvai un puits, la dernière bonne eau que je dusse boire jusqu’au Sénégal.

Massiré Diula, que j’avais chargé de vendre certaines marchandises, notamment de l’ambre, avait longtemps séjourné dans ce village et y avait beaucoup parlé de moi. Toute la ville vint me voir et je retrouvai là de ces types soninkés que j’avais déjà signalés à mon voyage d’aller au village de Tiefougoula, tant pour la beauté des femmes que pour leur amabilité. Beaucoup vinrent m’apporter du lait et du miel ; quelques grains de corail menu ou d’ambre, que j’avais conservés à tout hasard, les récompensèrent. Un morceau de sel remercia mon hôte, et je pus faire là une belle provision de gourous pour la route, au moyen des cauris que j’avais emportés.

J’espérais, en voyant le bon accueil de ce village, que Mahmadou Abi se déciderait à y passer la nuit, afin de laisser manger et reposer tout le monde. J’avais défait tous mes bagages, nous nous étions baignés, nettoyés, quand on vint nous dire de la part du prince qu’il me demandait de lui prêter une tente de campement pour envelopper des paquets de soieries et de beaux vêtements qu’Ahmadou envoyait en cadeau à Nioro, et en même temps il me faisait dire de charger mes bagages, qu’on allait partir.

Bien qu’à peine reposé, cela ne me parut pas dur, tant j’étais pressé. Je ne regrettais qu’une chose, c’était de ne pouvoir, comme en venant à Ségou, noter ma route, minute par minute et avec le soin que j’y avais apporté. Mais pendant quelque temps notre route de retour allait suivre la première, dont les positions bien déterminées devaient me servir de jalons.

C’est ainsi qu’en quittant Toubacoura, on se dirigea sur Difia. Nous traversâmes un ou deux petits villages situés entre des collines de roches rouges, toutes ferrugineuses ; des forgerons fondaient du fer dans ces hauts fourneaux de noirs que Lambert a décrits dans son voyage au Fouta Djallon.

Ici, point de mines ; c’est au ras du sol qu’on attaque la montagne dont on ne prend que les pierres désagrégées[245]. Le fer s’y présente quelquefois sous la forme de sanguine et de différents autres minerais qui donnent un excellent fer, très-doux, et qui aurait, je crois, des qualités supérieures au point de vue de la fabrication de l’acier fondu. Nous ne nous arrêtâmes pas du tout, et à nuit tombante nous arrivâmes à Difia qui fut pris d’assaut ; on se logea dans la ville et au dehors. Mahmadou Abi avait donné l’ordre de camper dehors, bien qu’un orage se préparât. Mais nous en fûmes quittes, lui, nous et ceux qui lui obéirent, pour de la poussière et quelques larges gouttes d’eau. On alluma des feux et on se sécha.

Naturellement, on mangeait ce qu’on trouvait. Mais nous nous étions restaurés convenablement la veille à Toubacoura ; nous pouvions aller quelques jours avec le couscous et nos boîtes de conserves.

11 mai 1866.

A six heures et demie, nous quittions Difia et c’est alors que nous commençâmes réellement les misères indicibles du voyage de retour. A partir de là nous abandonnâmes les chemins frayés. Vers sept heures, nous étions dans l’alignement de Banamba et de Kiba. A huit heures et demie, nous traversions un petit village désert, qu’on me dit s’appeler Dancolo. Jusqu’à onze heures et demie, nous cheminâmes sans rencontrer d’apparence de village, mais à cette heure nous traversâmes divers lougans dans lesquels des arbres abattus, des feux allumés, de nombreux pas d’hommes marquaient qu’on y avait travaillé peu de temps avant notre passage. On aperçut même un homme, et comme j’étais devant avec les guides, je l’entrevis passant à la course dans les broussailles. Des cavaliers se lancèrent à sa poursuite, mais à la faveur du terrain il s’échappa, entra dans des fourrés où l’on ne se hasarda pas, et l’on fit bien, car il est probable qu’on y eût trouvé tous les travailleurs des lougans, qui nous auraient accueillis à coup de fusil. Le village, d’ailleurs, n’était pas loin, et il était révolté. Nous en vîmes les toits, et l’un de nos cavaliers, pressé par la soif, s’en étant approché, fut reçu par une détonation qui indiquait suffisamment les intentions qu’on nourrissait à notre égard.

J’ai dit que la soif commençait à se faire sentir. Nous n’en souffrions pas encore, mais parmi les piétons, ceux qui n’avaient pas de peau de bouc et dont les maîtres ne se donnaient pas la peine de venir en arrière les faire boire, tiraient la jambe et la langue, car le noir supporte encore moins la soif que le blanc, et c’est une remarque que j’ai pu faire dans nos armées régulières du Sénégal aussi bien que dans mon voyage.

Mahmadou Abi, que je rencontrais souvent, était pressé d’arriver à l’eau, qui était encore loin, et lorsque, vers une heure et quart, nous fûmes près de Touta, que nous laissions à gauche, et que les guides avouèrent qu’ils s’étaient trompés de route, il manifesta son impatience. J’observais ces symptômes non sans inquiétude, car, bien que j’eusse recommandé aux laptots de ménager leur eau, qu’ils portaient sur les ânes, leur provision était presque épuisée, et pour ne pas succomber à la fatigue, ils montaient sur ces animaux, qui faiblissaient sous ce surcroît de charge.

Enfin, on fit une halte, et lorsqu’on se remit en route, on put constater qu’il y avait de nombreux retardataires. On fit retourner quelques cavaliers pour les faire rallier et l’on partit.

La route parut longue à tout le monde. Je n’avais pour porter l’eau qu’une petite peau de bouc, contenant deux litres et demi, que je suspendais à ma selle ; elle était vide depuis midi, car la chaleur était accablante, et je ne pouvais la supporter qu’à la condition de boire beaucoup. Aussi je souffrais considérablement, et, voulant éprouver jusqu’où pourraient aller mes forces quant à la soif, je me bornai à faire mettre en réserve environ six litres d’eau que je confiai à Bakary Guëye et je me passai de boire. Vers trois heures et demie nous arrivâmes devant Médina. Ce grand village, où j’avais passé une nuit en venant, était aujourd’hui complétement désert. Nous cherchâmes vainement tout autour quelques trous de puits ou de mares, et il fallut continuer jusqu’à un marigot situé à une demi-heure de là, vers l’ouest. Les chevaux s’y précipitèrent, et quoique cette eau fût couverte d’une couche verte, nous nous hâtâmes de remplir nos peaux de bouc avant que tout le monde, en s’y jetant, ne l’eût changée en une boue épaisse, qui fut le lot des derniers arrivés.

Nous fîmes là une assez longue halte, pendant laquelle la plupart des retardataires nous rallièrent, grâce à la précaution qu’on eut de renvoyer des cavaliers leur porter à boire. Cependant, sur une vingtaine qui manquaient, quatre ne reparurent pas, et le soir nous apprîmes qu’ils étaient tombés morts sur la route. Dans ce cas, l’agonie n’est pas longue : nos laptots avaient assisté à ce triste spectacle. Vainement ils avaient tenté de secourir un de ces malheureux ; sa bouche était sèche, sa langue enflée et noirâtre, il était tombé au coin d’un buisson, il râla quelques instants et ce fut fini. Cette leçon terrible porta ses fruits : à partir de ce moment nos hommes furent moins prodigues de leur eau, tant envers les autres que pour eux-mêmes, et ce fut heureux, car s’ils avaient continué à agir comme précédemment, dans les jours de marche qui nous attendaient, ils eussent sans doute succombé l’un après l’autre.

Les malheureux, qui étaient tombés en route étant des captifs, on se borna à ramasser leurs bagages et leurs vêtements, et on laissa aux bêtes féroces et aux vautours le soin de leur donner une dernière demeure.

Après une longue halte, on se remit en route, car l’eau du marigot était presque tarie, ce qui restait n’était que de la boue, et l’on alla vers l’ouest jusqu’à Maréna, petit village désert, à côté duquel nous trouvâmes une grande mare. Là, tout le monde et tous les animaux purent boire à leur soif, et j’eus le temps de faire à la hâte tremper un peu de couscous avec de l’eau, ce qui fut notre souper et notre seul repas depuis la veille jusqu’au lendemain. Vers 6 heures et demie nous repartîmes, pressés par la nécessité d’aller chercher un village ami et d’échapper aux Bambaras qui auraient pu nous poursuivre, ou de prévenir par une marche rapide ceux qui se fussent rassemblés pour nous empêcher de passer, si la nouvelle de notre passage eût eu le temps de se répandre ; c’était à craindre, puisque nous avions été vus par des villages révoltés.

Cette crainte de nous voir couper la route par les révoltés avait été, du reste, un des nombreux motifs qui avaient empêché Ahmadou de nous faire partir plus tôt : et ce n’était pas une crainte chimérique. Il était évident que c’était à nous qu’on en voulait pour créer des embarras à Ahmadou, puisque quand Bakary Guëye cherchait à Ouosébougou à venir nous rejoindre, les Bambaras l’ayant appris, avaient envoyé une armée fermer la route de Toumboula, nuit et jour, pendant très- longtemps.

Toujours est-il qu’on repartit à 6 heures et demie du soir et qu’on marcha vers le nord. On passa Fignan, Moroubougou, visités à mon premier voyage ; mais à cet endroit on quitta les sentiers, et les guides ne tardèrent pas à se perdre dans les épines et les broussailles. Hommes, chevaux, tout le monde souffrait, et les souffrances sont bien vives quand, depuis plus de vingt-quatre heures, on n’a rien mangé. On marchait pas à pas, les branches déchiraient le visage et les habits. Enfin, à 11 heures, Mahmadou Abi, sur les sollicitations pressantes des Talibés qui l’accompagnaient, et dont quelques-uns lui étaient donnés par Ahmadou comme mentors, se décida à faire arrêter. Pendant une demi- heure les guides cherchèrent le sentier qu’ils avaient perdu, mais ce fut en vain, et à 11 heures et demie tout le monde dormait afin de remplacer par le sommeil un souper absent. Hommes et animaux, tout était harassé, les chevaux se couchaient sur le flanc, la tête étendue par terre. Nos ânes, même les plus turbulents (et l’un entre autres surnommé Sadiadé, qui faisait toujours des cabrioles désopilantes), étaient tous calmes, et nous, suivant l’exemple commun, nous décrochâmes de l’arçon de la selle, sans desseller nos chevaux, notre morceau de tente-abri, et, l’étendant par terre, nous nous jetâmes dessus, tenant à la main les brides de nos sauveurs. Il y avait dix-sept heures que nous n’avions, pour ainsi dire, pas quitté la selle du cheval.

12 mai 1866.

Au jour, on chercha la route et on la trouva. Aussitôt on repartit, et vers dix heures et demie nous approchions avec précaution de Soso, village visiblement habité. Nous avions ramassé en chemin quelques ânes qui broutaient, et je crois même quelques captifs, des bagages. La colonne souffrait de la soif, la nuit avait épuisé l’eau des outres ; il fallait boire à tout prix, et l’eau était dans le village, qui était révolté depuis longtemps. Qu’allait-on faire ? D’abord, Badara voulut s’avancer, mais ses Talibés l’en empêchèrent ; il était à craindre qu’il ne reçût un coup de fusil. Un d’eux, à distance, entama conversation et chercha à amadouer les gens du village par des paroles de paix. Nous n’apercevions que trois ou quatre têtes d’hommes au-dessus d’une porte barricadée. Ils étaient armés, mais avaient plutôt l’air de chercher à parlementer qu’ils ne montraient une attitude hostile. Alors on s’avança peu à peu, et Ali Abdoul, qui les connaissait depuis longtemps, leur affirma qu’on ne leur voulait pas de mal, qu’on savait qu’ils n’avaient _mourti_ que parce qu’ils avaient eu peur des Bambaras révoltés et, du reste, qu’on ne leur demandait que de l’eau. « Oui, dirent-ils, mais vous n’entrerez pas. — Soit, dirent nos gens. Du reste, si l’un de vous veut venir trouver Mahmadou Abi, vous verrez bien comme il sera reçu. » Le chef du village donna dans ce piége. On entrebâilla la porte, et il vint avec son fusil près de Mahmadou Abi, resté sous un arbre. En approchant, on voulut lui enlever son fusil ; mais comme il tremblait, il s’y cramponna et Mahmadou lui dit : « N’aie donc pas peur, on te le laissera. Tiens, en veux-tu deux, trois ? » Et cela disant, il lui en fourrait sur les bras. Le chef alors se rassura et trouva une certaine verve pour faire des protestations de fidélité, pour s’excuser d’avoir cédé à la pression des révoltés. Mahmadou Abi lui dit : « C’est bien ! tu as confiance dans Ali Abdoul. Eh bien ! tu vas retourner avec lui et dire aux gens du village que je ne leur veux pas de mal, au contraire. Combien êtes-vous ? — Cinq hommes. — Eh bien ! tu vois, je pourrais prendre ton village par force, mais je ne veux que de l’eau. »

Tout d’abord on avait répondu du village que les puits étaient à sec. Mais alors reprenant confiance, ce malheureux lui dit : « Ah ! nous avons un puits où l’eau ne finira pas ! »

Et il rentra dans son village avec une confiance apparente ou simulée et dit d’ouvrir la porte. Quelques hommes alors entrèrent, et pendant que les uns couraient aux puits, d’autres parcoururent le village. Tout entier à la préoccupation de faire boire tous mes animaux et de remplir les outres pour la route, je ne m’occupais que de cela, et comme j’étais pourvu de cordes et de seaux en cuir, la chose allait bien et je pus même rendre service à plusieurs, et entre autres au vieux schérif qui, au milieu de cette foule, était bousculé comme le premier captif venu. On avait recommandé de se hâter. Je ressortis du village d’autant plus précipitamment qu’on criait que Mahmadou était en route et que plusieurs Talibés étaient envoyés par lui pour chasser tout le monde hors du village.

Quand je le rejoignis, un spectacle horrible s’offrit à ma vue. Cinq hommes étaient étendus sans vie, mutilés ; la tête n’avait pas été détachée du corps et portait la marque de nombreux coups de sabre. A côté, onze femmes attachées en file représentaient le reste de la population de ce village qui avait entièrement succombé, à l’exception d’un tout jeune homme qui, défiant à juste titre, s’était enfui par les derrières du village dès qu’on en avait ouvert les portes.

Je ne pus m’empêcher de témoigner mon horreur pour la trahison infâme et le manque de parole dont on avait usé pour prendre ces malheureux, et je m’en expliquai à Tambo Bakiri, qui me répondit : « Ce sont des Keffirs, tous les moyens sont bons avec eux. » Telle était l’opinion d’un homme bon au fond, qui avait passé vingt ou vingt-cinq ans dans le contact des blancs. Voilà un des effets d’une religion de fanatisme sur des peuples simples et ignorants. Et qu’on vienne maintenant chanter les effets civilisateurs de la religion musulmane sur les noirs ! qu’on vienne applaudir à son envahissement, y encourager même ! Nous répondrons par ce que nous avons vu, par des villes détruites, des pays jadis florissants aujourd’hui en ruine, par le meurtre, le viol, la famine et tous les crimes que nous avons vus, et nous laisserons après chacun libre de garder son opinion ; car, en vérité, de pareilles choses ne se discutent pas.

Nous nous mîmes en route à midi. Un de nos ânes ne portait plus sa charge, il ne pouvait marcher. Je fis demander à Mahmadou l’autorisation d’acheter l’un de ceux qu’on avait pris au village, où l’on avait ramassé poules, chèvres et tout ce qu’il y avait. Il m’en fit cadeau.

Notre route passa d’abord, comme en venant, à Coro et Tominkoro ; mais environ une heure avant d’arriver à Ouakha nous fîmes un grand détour, car on disait ce village révolté ainsi que plusieurs autres de ce côté. La nuit nous surprit dans les broussailles, et ce ne fut que vers dix heures et demie que nous campâmes à une mare immense où le chant des grenouilles, cette musique céleste pour le voyageur égaré, dit Mongo Park, nous conduisit. Nous étions à quelques minutes de Marconnah. C’était enfin un village ami.

13 mai 1866.

Après tant de fatigues on pouvait espérer du repos ; mais à sept heures et demie on repartit encore, et, laissant Tikoura sur notre droite, nous parvînmes, par une route à travers les broussailles, à Toumboula. Quelques heures à peine séparent ces deux villages, et entre eux, Tikoura, à droite, et deux autres villages étaient révoltés. Cela peut donner une idée de la situation politique du pays, et notre séjour à Toumboula acheva de nous éclairer.

A Marconnah, j’avais fait demander à acheter du mil ; on m’avait ri au nez en me disant que depuis six mois il était impossible d’en trouver un seul grain dans ce village. On y mangeait des feuilles.

En approchant de Toumboula, nous rencontrâmes quelques captifs et gens du village travaillant aux champs. J’étais en avant avec Badara et le guide : le pauvre vieux chef était impatient de revoir son village : aussi sa joie muette, dès qu’il l’aperçut, fut attendrissante. Ces gens qui travaillaient aux champs, et dont le premier mouvement en nous voyant avait été de fuir, vinrent, dès qu’il fut reconnu, l’entourer ; ceux qui étaient au village sortirent pour aller au-devant de lui ; il fut reçu en triomphe et avec une vraie joie. Presque aussitôt les femmes de sa case commencèrent à chanter, à danser, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps dans ce lieu.

Quant à moi, j’étais effrayé littéralement. Les cinq sixièmes de la population avaient disparu. On ne voyait presque plus d’enfants ; les hommes avaient des figures décharnées. La misère était partout, on ne parlait pas de mil ; aussi fallait-il peu songer à nous réconforter.

Néanmoins, je me préparais à passer la journée dans ce village et au moins à me reposer des fatigues de la route passée, avant de tenter celle de Ouosébougou, quand Mahmadou Abi me fit prévenir qu’on partirait le même soir.

Je lui fis répondre que j’étais prêt, mais qu’hommes et bêtes étaient bien fatigués, et que je ne savais pas s’ils pourraient suivre. J’étais forcé d’abandonner deux ânes. Mahmadou, pour toute réponse, dit qu’on allait me donner un autre âne, et que si mes hommes ne pouvaient plus marcher il les ferait porter par les Sofas à cheval ; que je ne m’inquiétasse de rien, qu’il ne permettrait pas que rien de ce qui était à nous restât en route.

Dès lors je n’avais plus d’objections à faire, et, suivant le désir de Badara, je m’occupai de lui vendre contre quelques gros d’or les ânes qui ne pouvaient plus marcher, le sel que j’avais en surplus du nécessaire, mes cauris qui, au delà de Toumboula, ne pouvaient plus servir et, en un mot, tout ce qui pouvait alléger mes bagages. Nous avions devant nous la perspective d’une route de quinze à dix-huit lieues à faire à travers des broussailles pour éviter Marena, Médina et Guigué, tous villages révoltés. Après les fatigues de la veille et de l’avant-veille, il était prudent de ne pas se charger, sauf d’eau.

Pendant que je prenais ces mesures de sécurité, j’entendis battre le tabala du village. Je n’avais pas d’autre arme qu’une lance ; aussi ne pouvais-je songer à être partie active dans un combat quelconque. Je sautai sur le toit de ma case, et comme il dominait un peu je pus voir l’aspect de la campagne. Une razzia tombait sur les lougans ; sept ou huit cavaliers poussaient devant eux les chameaux des Maures qui nous accompagnaient, ainsi que quelques ânes, et une quarantaine de piétons avec leurs boubous jaunes couraient en divers sens après les captifs et les enfants qui travaillaient dans les champs. Les coups de fusil partaient de tous les côtés sans les inquiéter ; mais bientôt la scène changea. Tout notre monde était sorti, près de cent cinquante cavaliers étaient à la poursuite des assaillants et deux cents hommes à pied fouillaient les brousailles pour y retrouver ceux qui, désespérant de se sauver, s’y étaient cachés.

En moins d’une demi-heure, douze Bambaras tombaient sous les coups de nos hommes, et mon brave Déthié, bien qu’à pied, en prenait un vivant, qui fut amené ainsi que cinq ou six autres plus ou moins blessés.

On les interrogea et l’on sut ainsi que cette razzia était dirigée par les Massassis de Guémené (l’un d’eux était au nombre des prisonniers), qu’ils ignoraient notre arrivée, qu’ils n’étaient en tout que quarante- huit.

Après cet interrogatoire, on les livra aux Talibés pour être exécutés. Aucun d’eux n’avait la main exercée, et leurs sabres n’étant point affilés le supplice fut horrible ; un des prisonniers reçut peut être quarante coups de sabre avant que sa tête fût détachée.

Badara, bien qu’il fût mécontent de ce que Mahmadou Abi ne le consultât en rien, paraissait heureux de cet événement qui lui faisait prendre une revanche sur ses persécuteurs habituels.

Mahamadou Abi, vers quatre heures, fit envoyer à ma case la plus jolie des captives faites la veille à Soso ; il me disait que chargé par Ahmadou de pourvoir à l’habillement de mes laptots, qu’on n’avait pu leur donner à Yamina, comme on le voulait, il leur donnait cette esclave pour que le produit de la vente leur permît de s’habiller à Nioro. Je la renvoyai aussitôt, disant au prince que, bien que j’eusse regretté de ne pas voir habiller mes hommes comme Ahmadou l’avait promis, je ne pouvais accepter cette compensation contraire à nos mœurs et à nos lois ; que s’il voulait faire un cadeau à mes hommes, tout ce qu’il voudrait leur donner serait accepté avec plaisir, sauf des esclaves, qu’ils ne pouvaient vendre et qui seraient libres en arrivant à Médine.

Le soir, à six heures, nous quittâmes le village, peu restaurés, mais accablés de fatigue ; on marcha en silence jusque vers deux heures du matin sans arrêter. Depuis l’avant-veille, on avait fait tuer les cabris et les chèvres qu’on avait pillés à Soso, afin que leurs bêlements ne donnassent pas l’éveil aux villages révoltés. Avant la nuit, on fit en outre museler les chameaux, et on recommanda aux cavaliers montés sur des chevaux de ne pas s’approcher des juments. En un mot, on prit toutes les précautions possibles. Nous passâmes assez près de Guigué pour voir les feux des lougans, et nous entendîmes distinctement les aboiements des chiens qui nous sentaient de loin.

[Illustration : Razzia et défaite des Massassis, à Toumboula.]

Dès que nous fûmes à quelque distance, on arrêta tout le monde ; les guides eux-mêmes n’en pouvaient plus. Par deux fois, on voulut tenter de se remettre en marche, car tous savaient la route qu’il restait à faire, et l’on sentait instinctivement que le manque d’eau allait, dès que le soleil serait levé, la transformer en un long supplice. Mais la fatigue fut plus forte que tous les raisonnements et l’on resta couché.

14 mai 1866.

Étais-je fatigué ? Oui, à coup sûr, car je dormais éveillé, si ces deux mots peuvent s’associer pour exprimer mon idée, et cependant personne plus que moi ne désirait partir ; j’allai jusqu’à tourmenter Mahmadou Abi : je lui fis observer que le soleil se lèverait bientôt, que l’eau serait chaude, et que la soif fatiguerait plus que la marche ; mais je parlais à des endormis, on pourrait presque dire des morts. Je secouais les uns et les autres, mais en vain. Enfin, au jour, on remonta à cheval, on parvint à réveiller les dormeurs et l’on se remit en marche. Bientôt nous quittâmes les épines qui nous déchiraient depuis la veille, et nous rentrâmes dans le grand chemin, bien frayé, bien battu : c’était la grande route du pays, le chemin de Guigué à Ouosébougou, où des pas nombreux attestaient qu’on avait passé la veille. Mahmadou aussitôt donna l’ordre à quelques Talibés, parmi lesquels Mahmadou Alpha et Amadi Boubakar, de prendre l’avance de toute la vitesse possible, d’aller à Ouosébougou prévenir de son arrivée et de faire envoyer de l’eau à la colonne. Je partis avec eux, et, grâce à la vigueur de nos chevaux, qui pourtant se nourrissaient comme ils pouvaient depuis le départ, nous franchîmes en deux heures la route de huit lieues qui nous séparait d’Ouosébougou.

Si j’étais enchanté de me rapprocher aussi rapidement des bords du Sénégal, Mahmadou Alpha ne l’était pas moins ; il semblait fou de joie à l’idée qu’il allait revoir son père et les siens, qui l’attendaient à Ouosébougou, ou plutôt qui ne l’attendaient pas. La route que nous parcourions était une forêt d’arbres épineux clair-semés au milieu desquels abondait le gommier-varech. Notre faim était telle que, lorsque la rapidité de notre course se ralentissait pour laisser souffler les chevaux, nous mangions avidement ces boules de gomme qui déjà dans mon voyage chez les Maures avaient été quelquefois ma nourriture unique pendant une journée entière. Le moindre inconvénient de la gomme ainsi mangée fraîche est d’altérer considérablement, mais ma peau de bouc n’était pas encore vide, car je l’avais ménagée toute la nuit, et je pus boire à ma soif et même en donner à mes compagnons.

Il est impossible de décrire mes sensations dans cette course poussée parfois jusqu’au délire, sans ménagement de nos chevaux ni de nous. Je me grisais de l’idée du retour, sans réfléchir que nous n’étions que cinq, et que je n’avais pas d’armes en plein pays ennemi.

Nous arrivâmes ainsi, par une série d’ondulations du terrain, qui se dirigent presque de l’Est à l’Ouest et en montant par une pente très- sensible, au sommet d’une côte d’où nous aperçûmes à nos pieds, un peu plus bas, une vaste plaine, ayant une pente visible du Nord au Sud, et limitée au Nord par des montagnes peu élevées, on pourrait presque dire des collines. Là était Ouosébougou, immense village entouré d’un terrain sablonneux à perte de vue. Les murailles étaient bien fortifiées, crénelées, et disposées en crémaillère avec de nombreux bastions ; et devant les portes on voyait des réduits de défense, précaution que je n’avais jamais remarquée dans les villages aperçus jusqu’alors : un immense goupouilli entourait la ville.

Dès que nous vîmes le village nous nous élançâmes, et quelques gens qui travaillaient à couper du bois sur la hauteur s’enfuirent en poussant des cris d’alarme. Aussitôt, tous les habitants sortirent en armes, le tabala battit. Il était clair qu’on était toujours prêt et que le village avait dû résister à de nombreux assauts.

Mais bientôt nous fûmes reconnus à nos cris de : Taliba-bé, Taliba-bé Ahmadou cheickou (les Talibés d’Ahmadou), et la défense qui se préparait se changea en fantasia ; de notre côté, nous poussâmes une charge de toute la vitesse de nos chevaux, que nous n’arrêtâmes qu’à la porte du village. Nous y entrâmes précipitamment ; on alla à la case de Djolo, vieux Bambara de quatre-vingts ans passés, qui nous attendait sous son _bolérou_[246], et qui donna aussitôt des ordres pour que tous les captifs partissent au-devant de l’armée. Nous étions trempés de sueur, nos chevaux dégouttaient, et lorsqu’on apporta de l’eau, nous en bûmes jusqu’à sécher les calebasses. Puis, nous nous assîmes. Nous étions tous rendus, et mes compagnons, émerveillés de me voir résister aussi bien qu’eux, s’écriaient : _Ouaï Toubab Sagata_. (Oh ! les blancs braves !)

On raconta alors à Djolo notre voyage, et comme on causait en bambara, je ne pouvais savoir ce qu’on disait qu’en questionnant en toucouleur les Talibés : j’appris que les villages de Digna, de Guigué et de Mourdia avaient là des envoyés, venus pour faire leur soumission à Djolo.

Depuis le jour où El Hadj s’était emparé de Ségou, Djolo avait déclaré que, quoique Bambara pur sang, il ne trahirait jamais ce nouveau maître. Il avait tenu parole, et grâce à son énergique attitude, il avait rallié assez de partisans pour tenir tête à l’orage qui venait d’éprouver si cruellement ce pays. Aujourd’hui, il récoltait les fruits de sa politique, et je dois le dire, si c’était un serviteur fidèle de son roi, il y avait en lui une dignité incontestable qui excluait toute bassesse, et il savait garder à ses cheveux blancs une place honorable en face des princes.

Vers midi, nos hommes arrivèrent ; ils étaient des premiers, et cependant quelques-uns, et entre autres Samba Yoro, avaient assez souffert de la fatigue et de la soif pour que les porteurs d’eau l’eussent trouvé couché dans les broussailles. Comme on leur avait dit de porter l’eau à Mahmadou Abi qui était en arrière, ils refusèrent de donner à boire à mon pauvre Samba, et ce ne fut que quand Mahmadou Abi passa que Samba lui ayant crié qu’il ne pouvait plus aller sans eau, on lui en donna tant qu’il en voulut. Nous nous installâmes dans une maison, et je cherchai à trouver quelque chose à acheter, mais ici il n’y avait que le mil qui servît de monnaie et c’était ce qui me manquait le plus. Alors je commençai à mendier. Le docteur alla voir Djolo et obtint trois moules de mil, et de plus la certitude que Ouosébougou était bien le Wasibou de Mongo Park ; puis Djolo se rappelait, quand il était enfant, l’avoir vu passer allant au Niger, d’où il n’était pas revenu, disait-il. Le soir j’obtins quelques gouttes de lait de Mahmadou Falel, Poul du Bakhounou, auquel je les fis demander par Bakary Guëye. Mais l’hospitalité fut très-maigre, et Mahmadou Abi s’en plaignit pour son compte.

On se reposa une grande journée à Ouosébougou, et ce n’était pas trop. La plupart des Talibés se refusaient à marcher, leurs jambes étaient enflées, et notre route, une heure après le départ, ressemblait à une déroute tant on était espacé.

Pour moi, je me soutenais et j’étais constamment à l’avant-garde près des guides ; le docteur allait toujours à son allure paisible, aussi calme que s’il s’agissait de la chose la plus naturelle.

Pendant notre séjour à Ouosébougou un Toucouleur arrivant des bords du Sénégal annonça que Maba, le marabout qui maintenait la colonie sur un qui-vive perpétuel, était à Gandiole, c’est-à-dire aux portes de Saint- Louis, avec une armée, et qu’il avait nommé un roi du Cayor à Nguiguiss. Telle était l’interprétation donnée par les partisans de l’islamisme à la campagne que le gouverneur avait faite contre ce dangereux fanatique. Mais ce n’était pas de ce jour que je savais comment l’histoire se raconte en Afrique, je ne m’en émus pas davantage.

Avant de quitter Ouosébougou, orientons-nous. Du toit de ma terrasse, on me montrait Toumboula et Guigué en alignement au S. 40° E. _du monde_ ; Hofara était au N. 35° O. ; au N. 40° E., Siradian ruiné ; droit à l’Est, Mourdia, et droit au Sud, Seguébala dans le Bélédougou.

[Décoration]

[Note 244 : A Ségou Sikoro, mes observations de latitude, par hauteur méridienne tant du soleil que de la lune, m’ont fourni :

Latitude observée 13° 26′ 30″ N.

Longitude observée par distance luni-solaire. 1 observation 8° 40′ 00″ O.

Longitude déduite du lever topographique 8° 26′ 30″ O.

Longitude adoptée pour la construction de la carte générale 8° 33′ 00″ O.

[Note 245 : C’est de l’oxyde de fer terreux mélangé de silice, en rognons engagés dans de l’argile. J’en ai rapporté des échantillons ainsi que d’autres de fer magnétique et de sanguine ou oxyde de fer compacte.]

[Note 246 : Entrée de la maison.]