CHAPITRE XVIII.
Révolte du Macina. — Les chefs du Macina sont mis aux fers. — Ahmadou rentre à Ségou. — Projet de révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des Kountiguis, les envoie à son père qui les tue. — Derniers événements connus du Macina. — On envoie un convoi de poudre à Ségou ; il est attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses motifs. — Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. — Révolte de Sansandig. — Supplice de Coro-Mama. — Attaque de Koghé par le Sarrau. — Victoire des Talibés à Oueïna, à Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à Fantambougou. — Prise de Ségala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro arrive à Ségou. — Première expédition de Sansandig. — Politique à Ségou. — Deuxième expédition de Sansandig.
Le grand marabout, si soupçonneux d’habitude, n’avait rien deviné ; ses espions, ne parlant pas la langue Sonrhay, n’avaient sans doute pas pu comprendre les palabres de Balobo ou n’avaient pu s’y glisser. Toujours est-il que son étonnement égala sa fureur. Il fit sur-le-champ battre le tabala ; toute l’armée arriva, et, quand il fut entouré de tous les chefs, que sa garde de sofas fut rangée, que Abdoul Salam, Balobo et leurs enfants furent placés près de lui, il demanda brusquement à Balobo : « Connais-tu l’écriture de Sidy Ahmed Beckay ? » et, sur la réponse affirmative de ce dernier, il lui tendit la lettre. Les Maciniens, confondus, ne nièrent même pas, ils baissèrent la tête. Alors El Hadj, après leur avoir reproché leur ingratitude, leur disant qu’il les avait comblés de bienfaits depuis qu’ils s’étaient rendus (c’était vrai), ordonna qu’on les mit aux fers tous, et, « _il est bien malheureux_, me dit Samba Ndiaye, _qu’il ne leur ait pas fait couper le cou, car le pays ne se fût pas révolté_. »
El Hadj avait d’autant moins de peine à croire à ces projets de révolte, que déjà, quelque temps auparavant, il avait reçu, m’affirma Tambo Bakiri qui se trouvait alors à Hamdallahi, une lettre de Sidy Ahmed Beckay qui l’engageait à remettre le pays à la famille de Ahmadi- Ahmadou, lettre à laquelle était joint un cadeau de sept chevaux de belle race maure (Tambo en avait eu un que j’ai vu à Ségou-Sikoro). El Hadj n’avait pas répondu, mais il avait bien reçu le messager, qui était parent de Sidy Beckay, et il l’avait renvoyé avec de très-beaux cadeaux[135].
Toujours est-il que, comprenant enfin le véritable état du pays et voyant une révolte imminente, il renvoya Ahmadou à Ségou, en lui disant de se presser, sous peine de ne plus pouvoir y rentrer, car il venait de recevoir une lettre qui l’inquiétait.
Ahmadou fit diligence et rentra à Ségou en cinq jours, et là il apprit que les chefs bambaras avaient palabré pour se révolter, et que Tierno- Abdoul, informé par ses espions, avait prévenu El Hadj au plus vite.
Lorsque El Hadj avait quitté Ségou pour le Macina, il avait emmené la plupart des Kountiguis (chefs de captifs) et entre autres Diombokené ou Dionimbokénié qui était leur grand chef ; quand le Macina fut soumis, il les renvoya à Ségou pour tranquilliser le pays et le tenir bien soumis. Il pensait que ces hommes, qui venaient de se battre pour sa cause, lui seraient dévoués. C’était bien peu connaître le cœur humain. Les Kountiguis, comme tous les Bambaras, rêvaient la vengeance et la liberté, non la liberté réelle, puisque, esclaves de père en fils, le premier emploi qu’ils en eussent fait eût été de se donner un nouveau maître, mais en quelque sorte leur autonomie, leur culte, leur Dieu, leur eau-de-vie et le droit d’en abuser. Entre eux et les chefs du Macina, il y avait des ramifications, et le complot devait éclater partout à la fois, rendant la liberté à Ali, qu’ils se proposaient de replacer sur le trône de Ségou, en même temps que Balobo serait monté sur celui de Macina.
Tout cela devait échouer.
Mars 1863.
Ahmadou, en rentrant à Ségou, affecta de ne croire à rien ; il fit célébrer une fête, et le lendemain les Kountiguis vinrent en masse le complimenter suivant l’usage. Il les reçut très-bien, leur fit de grands cadeaux de cauris et de gourous, et leur dit : « On m’a dit que vous vouliez me trahir ; mais je n’y crois pas. » Et, comme ils protestèrent de leur dévouement, il leur recommanda de venir le jour de la fête du Cauri, qui était peu après, qu’il aurait quelque chose d’important à leur dire de la part d’El Hadj, dont il lirait une lettre ce jour-là.
En effet, le 23 mars, jour du Cauri, ils étaient là, à l’exception d’un seul[136]. Ahmadou fit le palabre avec les Talibés sous les arbres, comme d’habitude ; puis après avoir palabré avec tous les Bambaras présents, il fit faire une grande distribution de cauris aux chefs et leur dit de venir chez lui, qu’il leur ferait une communication. Ceux-ci le suivirent. Ahmadou, une fois rentré, s’assit ; peu après, il rentra un instant dans son logis, pendant que les Talibés entouraient les Bambaras de tous côtés. Ahmadou sortit alors et leur dit : « Vous avez voulu me trahir, je vais vous punir. » Un seul, Sambakénié, protesta ; mais on les saisit, et on trouva que la plupart étaient armés sous leurs vêtements. Ahmadou les fit mettre aux fers dans une pirogue, et les expédia à son père, sous la conduite de Tierno Abdoul. Huit jours après, Abdoul, arrivé en face d’Hamdallahi, envoyait demander les ordres d’El Hadj. Ce dernier ne voulut pas les voir, et on les exécuta sur le bord du Niger. Abdoul, à la suite de cet événement, passa quelques jours à Hamdallahi, puis il rentra à Ségou-Sikoro, en mai 1863. Il rapportait la nouvelle que Balobo, Abdoul Salam et son fils avaient réussi à briser leurs fers et à s’échapper, et qu’El Hadj, furieux, avait fait tuer tous les autres princes qui étaient en son pouvoir, ainsi qu’Ali, de façon à ce qu’ils ne pussent pas s’échapper. Ainsi mourut obscurément le dernier roi bambara de Ségou.
Le Macina n’était pas encore révolté, mais peu s’en fallait. Quelques jours plus tard, un certain nombre de ceux qui restaient fidèles vinrent demander à El Hadj une armée pour réduire un village qui se fortifiait et était _mourti_ (révolté). Ce dernier consentit à donner cinq cents Talibés, et la colonne partit.
Arrivés devant l’ennemi, le Maciniens, au nombre de mille, se joignirent aux révoltés et assaillirent les Talibés, dont quelques-uns à peine se sauvèrent en se jetant dans un petit village. Deux ou trois, montés sur des chevaux rapides, allèrent pendant la nuit prévenir El Hadj.
Celui-ci fit alors sortir une grande armée sous les ordres d’Alpha Oumar ; il lui confia deux petits canons en cuivre (pierriers pris à bord d’un brick de commerce français au Sénégal) ; et, le même jour, craignant de manquer de poudre, il envoya un Talibé, nommé Amadi Daouda, que j’ai connu à Ségou et dont je tiens une partie de ces détails, pour demander de la poudre au plus vite. On partit tout de suite, et cent cinquante somonos se mirent en route, chargés de barils qui variaient de cinquante à soixante livres ; ils étaient conduits par trois cents Talibés.
Ils arrivèrent sans encombre jusqu’au Bourgou[137], mais là, attaqués près de Jenné, ils virent les porteurs jeter leurs barils par terre ; les Talibés prirent la fuite, poursuivis tous par les cavaliers lanciers qui en firent un grand massacre. J’ai bien souvent vu un muet, esclave bambara, qui en réchappa, nous représenter par une mimique très- expressive cette scène d’un affreux carnage. Les Pouls du Macina ne le cèdent en rien aux Toucouleurs pour la cruauté. Quand ils avaient blessé un homme, ils s’amusaient à le piquer de petits coups de lance jusqu’à ce qu’il ne donnât plus signe de sensibilité. C’est ce que notre muet exprimait d’une façon aussi énergique qu’intelligente.
Ce massacre est de la fin de mai 1863. Depuis cette époque les communications naturelles étaient fermées avec le Macina. Pendant quelque temps encore Ahmadou avait reçu des lettres de son père ; mais à mon arrivée, en février 1864, bien qu’on prétendît que des courriers secrets lui arrivaient, bien que je l’aie moi-même souvent cru, me laissant prendre à tous les subterfuges auxquels on avait recours pour répandre cette opinion, il me paraît assuré que depuis sept mois il n’avait plus de nouvelles du Macina que par des déserteurs de l’armée paternelle ou par des captifs du Macina s’échappant ; et quant aux espions, les plus courageux dépassaient rarement les premiers villages ennemis. Il est facile de comprendre pourquoi dans cette situation politique Ahmadou ne pouvait nous laisser aller en avant et pourquoi il nous retenait sous prétexte de nous envoyer à son père, voulant laisser supposer à tout le monde qu’il avait des nouvelles du Macina et qu’El Hadj s’y trouvait toujours en bonne position.
Ce fut de cette manière qu’après plusieurs mois de séjour à Ségou nous étions encore dans l’incertitude sur le compte d’El Hadj. Au début, tout le monde nous disait que chaque jour arrivaient de Sansandig des femmes, qui annonçaient que l’armée d’Alpha Ousman venait vers Ségou ; une autre fois, c’était Alpha Oumar ; on disait que les communications étaient fermées par ordre d’El Hadj qui voulait empêcher les Talibés de revenir à Ségou, où la plupart avaient leur famille et leur maison ; que, du reste, il était maître de tout le Macina, et que s’il n’intervenait pas dans les affaires de Ségou, c’est qu’il voulait voir si, après lui, ses fils seraient capables de se diriger tout seuls.
Ces versions n’étaient pas à notre adresse ; elles émanaient du palais d’Ahmadou et se répandaient au milieu des Talibés, qui les acceptaient, ou feignaient de les accepter comme vraies.
Pendant que El Hadj était ainsi dans le Macina, occupé par la révolte du pays, voyons ce qui se passait à Ségou. En y rentrant, Ahmadou, ayant sans doute besoin de ressources, frappa un impôt sur Sansandig. Il demanda qu’on lui livrât 500 pagnes ou dampés[138]. Les gens de Sansandig vinrent le trouver et lui adressèrent quelques humbles prières pour qu’on diminuât un peu cette charge. Au lieu de leur accorder leur demande, Ahmadou leur dit : « Ce ne sera pas 500, ce sera 1000. Allez. » Et les mille pagnes furent livrés. Mais au mois d’août 1863, les Bambaras séparèrent leur cause de celle d’Ahmadou. Déjà depuis quelque temps les Talibés chargés de percevoir les impôts dans le Kaminian Dougou, avaient été obligés de rentrer à Ségou. Ils avaient signalé à Ahmadou la fermentation du pays, en demandant une armée, qui alors fût venue facilement à bout des révoltés. Ahmadou, s’appuyant sur les ordres de son père, refusa, poussé à cela par Mohammed Bobo, disent les Talibés. Enfin, après quelques mois de séparation, on entama les hostilités. L’armée du Kaminian Dougou se rassembla et vint tomber sur Bamabougou, qui, surpris sans défense, fut enlevé. Une quarantaine de Talibés qui s’y trouvaient furent mis à mort, et on prit tout ce qu’on trouva, femmes, enfants et bestiaux. Trois jours après, Sansandig se révoltait. Voici dans quelles conditions eut lieu cette révolte. J’ai recueilli ce récit au mois de septembre 1865, au siége de la ville, de la bouche de gens du village qui avaient assisté à la tuerie et au martyre qui furent la conséquence de ce soulèvement.
La révolte de Sansandig n’est pas un fait isolé. Tous les Soninkés du pays de Ségou avaient conféré entre eux, et voyant qu’El Hadj était enfermé dans le Macina et que sous le commandement du marabout ils avaient vu leurs charges augmenter au lieu de diminuer, ils avaient décidé de se révolter et de forcer Ahmadou à quitter le pays. L’impôt arbitraire levé par Ahmadou fut le dernier coup. Quelques jours avant la révolte, Koro Mama, le marabout qui avait livré la ville à El Hadj, envoyait son griot prévenir Ahmadou que la révolte était imminente et que s’il n’envoyait pas du renfort il ne répondait de rien. Koro Mama, qui avait le moins souffert de l’occupation des marabouts, était entièrement dévoué au gouvernement d’El Hadj, et il prenait des mesures pour dominer cette révolte. C’est ainsi qu’il envoyait dire à tous ses captifs, au nombre de plusieurs milliers, et composant de nombreux villages dans l’intérieur, de prendre les armes et d’arriver en ville au plus tôt. Mais il était trop tard ; le soir même où le griot arrivait à Ségou, deux armées entraient à Sansandig, appelées par Boubou Cissey. L’une était de Kalaris[139], commandée par Souqué ; l’autre venait de Sokolo, commandée par Dougaba, et en même temps les captifs de Boubou Cissey, chef du village, prenaient les armes et attaquaient les Talibés dans les rues. Quelques-uns, sous le commandement de leur chef Bakar Taco, se réfugièrent dans une maison où ils tinrent longtemps, mais où enfin ils furent tous massacrés. Après cela restait Koro Mama. Les chefs du village, réunis à ceux des deux armées de renfort, lui firent dire de venir palabrer avec eux. Il s’y refusa, et il était si bien gardé dans sa maison qu’on n’osait pas aller l’attaquer ; mais deux de ses parents, Abderhaman Couma et Baba Couma, chef des Couma, famille à laquelle appartenait Koro Mama, allèrent le trouver et le trahirent[140]. Amené devant les chefs, Koro Mama refusa de s’associer à la révolte. Musulman fanatique, il leur reprocha leur manque de religion, l’usage des boissons fermentées[141], et, menacé de mort, ne trahit pas un seul instant sa cause. Alors on décida qu’on allait le tuer.
On le mit en pirogue et on le descendit sur l’autre rive, presque en face du village de Médina, sous un groupe de beaux arbres. Il demanda qu’on lui laissât faire le salam, dire son chapelet, et cela lui fut accordé. Puis après il dit qu’il était prêt. Alors on lui coupa un poignet, puis l’autre ; et pendant ce temps on ne put lui tirer d’autres plaintes que le mot suprême des musulmans : _Lahi, Lahi, Allah. Mahammed Raçould y Allah_[142]. On lui trancha ensuite les bras, puis les épaules, puis les pieds, les genoux, et enfin, voyant qu’il était sans connaissance, on lui coupa le cou, après quoi on lui ouvrit le corps et on en retira le cœur, encore palpitant, qu’on porta aux chefs ; l’un d’eux prit son petit doigt pour en faire un gris-gris. Quant à ses biens, on les partagea, et sa famille en eut la plus grande partie.
Quelques jours après, le Sarraudougou (province de Sarrau), voyant le succès obtenu par le Kaminiandougou, rassemble son armée et vient tomber sur le village de Koghé. Pendant que cette attaque se prépare, Ahmadou, pour venger le massacre de Bamabougou, a envoyé contre Oueïna une armée commandée par Alpha Abdoul Belnabé, qui, après avoir emporté ce village de vive force, se retire et reçoit l’ordre de camper à Marcadougouba. C’est en ce moment que l’armée de Sarrau tombe sur Koghé. Le village est à demi pris, lorsque, au bruit du tam-tam et de la fusillade, arrive l’armée d’Alpha Abdoul Belnabé, qui rentre dans le village à la suite des assaillants, dont un petit nombre échappe.
Quelque temps après, Ahmadou fait sortir une armée, commandée par Tierno Alassane (Torodo)[143]. Elle va attaquer Soukourou, village du chef du Kaminiandougou, qu’elle emporte, et Soukoro Kari, le chef, et son frère Bilama, tombent en son pouvoir et sont exécutés.
Grâce à ces coups frappés rapidement et tous dans la même direction, en vue de dégager la route du Macina, Ahmadou a repris un peu de prestige, même aux yeux des Bambaras. C’est alors que Dougaba, chef de Sokolo, sort de Sansandig et vient faire diversion en pillant impitoyablement les Bambaras encore soumis à Ahmadou. Il tombe à Fantambougou, village peuhl sur la rive gauche, à hauteur de Sama Marca. Il rencontre là une armée, envoyée en toute hâte par Ahmadou, sous le commandement de Sirey Moctar[144]. Elle attendait à Sama Marca ; an premier coup de fusil, elle se jette sur les Bambaras, et Dougaba avec cent cinquante au moins des siens paye de la vie son imprudence.
Alors les Pouls, trop exposés, quittent leur village et vont camper à Kalabougou, en face de Ségou Bougou. Les Bambaras reviennent les attaquer, sont encore battus, et cette fois les Pouls eux-mêmes organisent une armée pour aller détruire Kaba, village de l’intérieur (rive gauche), à la hauteur de Sérékhalla.
Comme on le voit, c’est dans les Peuhls et les esclaves qu’Ahmadou trouva un appui.
Nous sommes au mois de novembre 1863.
Ahmadou apprend que le roi de Ségala (Sarnari), nommé Alahi, a rassemblé une armée pour attaquer Gouloumba, village du Fadougou, demeuré fidèle à El Hadj. Sans perdre un instant, il envoie une armée pour attaquer Ségala. Elle l’emporte, tue le chef et prend son frère et son forgeron, qu’on emmène à Ségou.
Quatre jours après cette nouvelle, Ahmadou reçoit un courrier de l’armée de Nioro, qui est venue attaquer le village de Dionkoloni et l’a emporté le même jour que celle de Ségou emportait Gouloumba. Sur-le-champ, il envoie porter à cette armée l’ordre de venir à Ségou pour une expédition, et reçoit ainsi un renfort important de talibés ; car, dès cette époque, Moustaf, l’esclave d’El Hadj, chef à Nioro, a su, par une politique habile, se faire une véritable armée. Les émigrants du Fouta, tous les chefs qui ont eu maille à partir avec l’autorité française et qui pourraient craindre d’être pris, se sauvent à Nioro, et s’y trouvant bien accueillis, la plupart s’y établissent, s’y marient et fondent une nouvelle famille.
L’armée de Nioro, forte de plus de deux mille hommes, arrive donc ; on la fait camper hors de la ville, où Ahmadou va la recevoir en grande pompe, et le lendemain même, réunie à l’armée de Tierno Alassane, qui déjà a combattu à Soukourou, elle va attaquer Sansandig.
A cette époque, Sansandig n’avait pas les murailles que j’y ai vues plus tard ; son tata irrégulier n’avait guère en beaucoup d’endroits que deux mètres de haut ; les portes de la ville, qui, quelques mois auparavant, n’existaient pour ainsi dire pas, n’étaient guère redoutables. C’étaient quelques planches réunies à la hâte, avec une mauvaise construction en terre à peine séchée.
Aussi, dès le premier assaut donné avec des troupes fraîches et enivrées de la double victoire qu’elles avaient remportée, on entra dans le village presque sans résistance et malgré l’armée de Bambaras qui s’y trouvait retenue par Boubou Cissey. On attaqua par l’extrémité occidentale de la ville, point faiblement défendu, parce que toutes les maisons riches sont à l’autre extrémité. Une colonne de cavalerie avait été envoyée surveiller ce qui se passait à l’autre bout du village, et une réserve restait sous le commandement de Tierno Alassane pour garder les poudres, les bagages, les chevaux des assaillants et les nombreux ânes qu’on avait amenés, malgré les ordres d’Ahmadou, pour les charger de butin.
En effet, les Talibés se répandent dans le village, et, trouvant des cases gorgées de ce qu’ils appellent des richesses, ils ne peuvent résister à la tentation et s’arrêtent à piller ; ils ramassent des pierres de sel, des cauris, des gouroux, des pagnes, du coton, des captifs, tout leur est bon, et pendant ce temps les Bambaras effrayés sortent par l’autre extrémité du village, pour s’ouvrir un passage ou pour revenir prendre les assaillants par derrière. Au premier coup de fusil des Bambaras, qui en effet reviennent attaquer par derrière, la colonne de cavalerie qui surveille cette extrémité prend la fuite au galop et retourne vers Tierno Alassane. La réserve s’effraye et s’enfuit en désordre. Au bruit que cela fait, les Talibés qui sont dans le village montent sur les toits, et, voyant l’armée en fuite, abandonnent le village avec ce qu’ils ont pris de butin et, attaqués par les Bambaras dans leur fuite, laissent plus d’un des leurs sur le théâtre du combat. L’armée rentre à Ségou dans le plus grand désordre, abandonnant en route bon nombre de captifs et surtout des fusils qu’on a jetés dans le fleuve pour pouvoir le traverser plus vite. Cette expédition est de décembre 1863.
Ce fut un grand découragement à Ségou au retour de cette colonne si maltraitée. On ne pouvait s’y dissimuler de quel puissant effet serait cet échec dans le pays. En effet, les Bambaras commencèrent à se remuer de plus belle, et beaucoup désertèrent.
Quant au combat lui-même, il fut naturellement l’objet de bien des commentaires. Chacun le racontait à sa manière, attribuant la faute à son voisin. Dans le vulgaire on la jeta sur ceux qui, s’arrêtant à piller au lieu de chasser les Bambaras, avaient permis à ceux-ci de former une attaque contre l’armée. Mais il paraît démontré que la véritable cause fut la mauvaise volonté de la cavalerie composée de Foutankè (hommes du Fouta central), qui, mécontents de voir que plusieurs fois de suite on donnait le commandement de l’armée à un homme du Toro, avaient pris la fuite après avoir refusé de se battre, disait- on.
Pour bien comprendre ce fait, qui est une de ces questions de politique intérieure si importante dans les pays nègres, il faut savoir que le Fouta sénégalais est divisé en trois parties, dont l’une, le Fouta central, commandait les deux autres, le Toro et le Damga, lesquels, bien qu’indépendants, étaient en quelque sorte vassaux. El Hadj, né dans le Toro, tâcha de relever au milieu de ses bandes le Toro ; mais s’il fut lui-même accepté par les gens du Fouta central (Lao, Ebiabé, Irlabé), il ne put jamais faire prévaloir le parti Toro sur celui du Fouta. Quand il les traitait sur le même pied, tout allait bien ; mais dès qu’il voulait deux fois de suite donner le commandement au Toro, le Fouta ne marchait pas et entraînait souvent le Damga à sa suite. De là des difficultés sans nombre dont El Hadj, profond politique, était venu à bout par la ruse et par l’appui que lui donnait Alpha Oumar Boïla, descendant d’une famille d’Almamis et qui, à ce titre, était universellement respecté.
Ahmadou, plus entêté, lui, dans ses idées, poussé d’ailleurs à la fermeté excessive et souvent maladroite par son ami Mohammed Bobo, le Fouta Diallonké, imposait Tierno Alassane comme chef. Tierno avait commandé avec succès à Soukorou, à Ségala ; on lui avait encore obéi. Mais à Sansandig on en était las, et, d’ailleurs, disons-le, car nous avons connu une grande partie des personnages qui sont en scène, Tierno Alassane, marabout dans toute la force du terme, ne savait pas se faire aimer. Il donnait peu. En outre il était mou au combat, et quoique brave il passait son temps à marmoter son chapelet, sans donner un seul ordre et laissant faire. S’il eût voulu commander d’ailleurs, il n’eût pas été écouté et il eût entendu bien des voix lui répondre qu’on était d’aussi bonne, de meilleure famille même que lui.
Comme on le voit, dans la république religieuse du Fouta il y a un grand esprit aristocratique, ou pour mieux dire, il y a cet esprit de caste qui a bien longtemps régi l’Europe et qui y a encore tant d’influence en dépit des idées modernes.
Cependant, si entêté que fût Ahmadou, il ne pouvait refuser de se rendre à l’évidence, et il fut bientôt clair pour lui que la cause de sa défaite était le mauvais vouloir des Talibés mécontents.
Il eût renvoyé le lendemain une armée sous les ordres d’un autre chef plus sympathique, qu’il eût sans doute obtenu une victoire. Mais avec la lenteur, qui, dès ce moment, caractérisa toutes ses actions, il réfléchit et réfléchit si longtemps qu’il laissa aux Talibés de l’armée de Nioro le temps d’avoir à souffrir de toutes les misères de la vie de Ségou.
A Ségou tout s’achète : pas de cauris, pas de mil, pas de viande : rien à manger.
Vainement Ahmadou donnait des captifs et un peu de sel. Ses cadeaux étaient vite dévorés par les grands ou donnés par eux aux petits, et il restait des mécontents.
De plus, Sansandig, instruit par l’expérience et s’attendant à ce qui allait arriver, se fortifiait, élevait ses murailles, perçait des meurtrières, et, qui plus est, appelait du Macina un renfort de troupes que Boubou Cissey, réuni aux principaux habitants, prenait à sa charge pour la nourriture, les habits, les esclaves, les femmes et toutes fournitures.
En février 1864, Ahmadou, après de nombreux palabres et des préparatifs qui avaient dû être, par leur longueur, connus de tout le pays, confiait enfin son armée, renforcée de celle de Nioro, à Alpha Abdoul Belnabé, qui alla de nouveau attaquer Sansandig. L’attaque fut conduite de la même manière, mais on trouva une plus grande résistance. A peine était- on entré dans le village, que tout à coup une véritable armée, non pas de fuyards cette fois, mais de gens disposés à l’attaque, sortit, comme la première fois, de l’extrémité opposée du village et, se précipitant avec force sur la réserve de l’armée, la culbuta. Tout lâcha pied, et vainement Alpha Abdoul Belnabé déploya un courage surhumain, vainement il mit pied à terre pour rentrer dans le village, vainement quelques chefs imitèrent son exemple et se firent tuer à ses pieds, vainement enfin lui-même trouva la mort : l’armée poursuivie rentra, en déroute complète, sans son chef, laissant cette fois bien plus de morts et de blessés sur les chemins et ne rapportant aucun butin.
Ce fut cette expédition dont la nouvelle me parvint dans le Fadougou. Ahmadou a _cassé_ (détruit) Sansandig, disait-on alors. C’est à cette défaite autant qu’à la révolte du Bélédougou qu’était due la fermentation à laquelle le Fadougou était en proie au moment de mon passage. Voilà quelle était la situation quand j’arrivai à Ségou, et on comprendra pourquoi Ahmadou se souciait peu de me la faire connaître.
Le trait saillant du caractère des noirs étant l’insouciance, il faut bien se persuader qu’il y avait fort peu de gens à Ségou qui appréciassent bien la position du pays. Quand ils sortaient d’un palabre d’Ahmadou, ils étaient tout à fait sous l’influence des louanges qu’un griot lui avait données, ou d’une nouvelle apportée par quelque femme qui, prise au Macina, et revenue par Sansandig, avait eu sa leçon faite à l’avance, et se serait bien gardée de dire un mot de vérité. De là ces nouvelles qui nous induisaient sans cesse en erreur et qui si longtemps nous ont caché ce qui se passait vraiment dans le pays. Si on ajoute que la plupart des Talibés ne connaissaient pas le pays, que je ne pouvais qu’à la longue savoir où étaient situés les villages dont on me parlait, on comprendra combien la connaissance de tous ces faits et de l’esprit du pays a dû être pénible à acquérir.
[Décoration]
[Note 135 : Il est curieux de rapprocher cette version de celle qui a été donnée par les Maures. (Voyez le premier chapitre : Instructions.)]
[Note 136 : Un de ceux qui s’étaient soumis, car un certain nombre avaient fui et ne s’étaient jamais rendus à El Hadj.]
[Note 137 : Le Bourgou est le pays marécageux compris entre le Bakhoy, le Niger, le marigot de Djenné et celui de Diakha ; il est très-peuplé et très-riche en cultures.]
[Note 138 : Valeur de 800000 cauris au moins. Le moindre pagne vaut de 1200 à 1500, les dampés de 4000 à 8000.]
[Note 139 : Kalaris, tribu bambara, au nord de Sansandig.]
[Note 140 : Je n’ai pu savoir comment.]
[Note 141 : L’eau-de-vie de mil.]
[Note 142 : Dieu est Dieu, Mohammed est son prophète.]
[Note 143 : Tierno Alassane était à poste fixe chef de l’armée pendant mon séjour à Ségou-Sikoro.]
[Note 144 : Frère de Sirey Adama, tué à Guémou en 1859, neveu d’El Hadj, fils de Sirey Torodo et d’Adama, sœur d’El Hadj.]