CHAPITRE XXXII.
Départ de Dina. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo et Seïni Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction des villages, du coton et du mil. — Le grand marigot du Bélédougou ou la Frina de Mongo Park. — Marches pénibles. — Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. — Ahmadou nous comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour à Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. — Visite à la case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. — Traversée du fleuve à Mignon. — Marches prolongées. — Latir malade. — Nouvelles du Macina. — Je tombe malade de gastrite. — Ahmadou commence à nous marchander les cauris. — Je me plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses.
9 avril 1865.
Le dimanche 9 avril le tabala battit. Au jour on embarqua les blessés, et à 9 heures et demie on se mettait en marche ; mais, après vingt minutes, Ahmadou fit arrêter et palabra avec les chefs pour obtenir qu’on lui remît tout de suite les captifs, au nombre de 74, qu’il envoya à Kénenkou afin d’avoir toute liberté pour sa marche. Cela ne se fit pas sans peine ; enfin, après plusieurs départs et arrêts, nous partîmes à trois heures, longeant le fleuve. Il coulait toujours du S.-O. au N.-E. ; les montagnes de la rive droite, sur laquelle nous étions, paraissaient s’éloigner un peu, tandis que celles de la rive gauche bordaient littéralement le fleuve, laissant à peine un kilomètre de plaine dans les endroits où elles s’en éloignaient le plus. Dans l’intérieur du Bélédougou on voyait un autre plan de montagnes un peu plus élevées, indiquant combien le sol est accidenté.
Notre route inclina bientôt vers le Sud ; nous écartant un peu du fleuve, nous passâmes alors un marigot profond rempli de roches, qui doit être un torrent pendant la saison des pluies. Puis à 6 heures du soir nous passâmes un petit village nommé Kéko ou Kéka ; il était désert. Notre route, après quelques sinuosités, était venue rejoindre le fleuve, et à 7 heures 55 minutes le soir nous campions à côté d’un marigot que fait le fleuve entre une île et la berge.
Une ou deux pirogues avaient suivi l’armée, et le soir on apporta à Ahmadou des poissons. Il m’en envoya deux magnifiques, qui furent d’autant mieux venus que nous faisions fort maigre chère. Nous en étions réduits à tremper le couscous avec du bouillon de viande séchée au soleil. Je prie ceux qui sont exigeants pour leur nourriture de se mettre trois jours à ce régime, et si après ils ne sont pas disposés à trouver tout bon, j’en serai bien étonné.
10 avril 1865.
Le lundi 10 avril, à 5 heures et demie, on se disposait à partir. Le fleuve se dirigeait un instant au Sud, sur les deux rives une plaine peu étendue séparait la berge des montagnes, qui ne semblaient pas fort élevées ; mais moins d’une demi-heure après le départ, les montagnes de la rive gauche bordaient le fleuve, et leurs flancs, jusqu’alors unis, s’escarpaient ; on apercevait quelques mamelons et pics peu élevés, mais qui commençaient à donner du caractère au paysage.
De nouveau le fleuve venait du S.-O. A 6 heures et demie nous passâmes trois tatas en ruine, et dix minutes après nous longions les murs de Médina, grand village soninké abandonné et ruiné. Une grande mosquée, avec sa tour ogivale, me le fit aussitôt reconnaître pour un village musulman et par conséquent de Soninkés. De l’autre côté du fleuve et au pied de la montagne on apercevait Koulicoro ; enfin, à 6 heures 55 minutes, nous campions en face de Koulicoro, mais un peu plus loin, à Gouni, grand village composé de deux tatas situés à 1 kilomètre l’un de l’autre. Il n’était abandonné que depuis quelques heures. Aussi, en arrivant en face du village, toute l’armée s’élança au pillage.
Depuis la veille les cases étaient occupées ou retenues par les hommes partis à la poursuite des Bambaras. Il ne restait plus grand’chose à ramasser, et comme on était affamé on continua jusqu’à quatre villages situés un peu plus loin, deux au bord du fleuve et deux dans l’intérieur. Une partie du monde alla à Koulicoro en traversant le fleuve, et quelques-uns fouillèrent la montagne située derrière, où j’entendis tirer quelques coups de fusil sur des Bambaras qui s’y étaient réfugiés.
On trouvait du coton en abondance ; les femmes, en fuyant, en avaient abandonné beaucoup dans les broussailles, et, dans les cases même du village, on en avait laissé de grandes quantités. L’indigo, les ustensiles de ménage remplissaient les villages, mais de vivres, point. Enfin Tambo arriva, nous rapportant un grand toulon de riz en paille qu’il avait été _bamé_ (piller) ; il avait aussi un grand sac d’arachides. D’un autre côté, nos hommes avaient fini par trouver du beurre de karité, des haricots, des calebasses et de la farine de Houl[205]. Nous étions sûrs de ne pas mourir de faim pendant quarante- huit heures.
Dans l’après-midi, le chef des Somonos de Koulicoro vint se rendre. Ahmadou le reçut très-bien et lui dit d’aller chercher tout son monde et de s’établir à Kénenkou. C’était enfin de la bonne politique ; il accueillait les populations inoffensives et productrices et faisait la guerre aux guerriers.
Dans les villages on avait fait quelques captifs, ainsi que dans les broussailles ; en somme, on paraissait content de l’expédition et on ne parlait pas de rentrer. L’opinion générale était qu’on allait s’avancer jusqu’à Bamakou, et, pour ma part, je m’en félicitais déjà, ne regrettant qu’une chose, c’est qu’on ne parlât pas d’aller plus loin. Il est vrai qu’on disait qu’une fois à Bamakou on reviendrait par l’intérieur, en traversant le Bakhoy et qu’on irait jusqu’à Touna. Tout cela était sorti de la cervelle des Talibés, mais n’était pas entré dans celle d’Ahmadou.
Vers le soir j’allai me baigner au fleuve, à l’abri d’une chaussée de roches qui le traverse, mais laisse le passage des pirogues même en cette saison. Comme dans tout son cours, le fleuve offrait des alternatives de bassins profonds séparés par des gués qui, aux plus basses eaux, gardent de 0m 50 à 1 mètre d’eau.
11 avril 1865.
Le lendemain, 11 avril, tout le monde partait dans toutes les directions pour piller et ravager. Ahmadou avait ordonné de pousser jusqu’à Manabougou, et, si on le trouvait désert, d’y mettre le feu, ce qui fut fait. Un jeune homme, nommé Ibrahim Mabo (c’est-à-dire tisserand), envoyé en mission depuis quelque temps, par Tierno Moussa, de Koniakary, campait avec nous, ainsi que le propre fils de Tierno Moussa, nommé Seïni, qui, dans ce moment, était couché, contusionné fortement par une balle dans les reins. Ibrahim partit pour Manabougou et revint l’après- midi. Il avait, avec quelques Talibés, trouvé quatre pirogues de Somonos qui s’enfuyaient avec leurs bagages ; ils les avaient forcées de venir se rendre, et après les avoir déchargées de tout ce qu’il y avait à manger, ce brave garçon m’apportait une poule, cadeau qui avait bien sa valeur en un pareil moment, surtout si on considère qu’il s’en privait pour nous la donner.
Ibrahim, de ce jour, devint un de mes amis, ainsi que Seïni, et je pus, par la suite, les récompenser tous deux du plaisir que m’avait fait le cadeau de la poule.
Dans l’après-midi j’allai voir Ahmadou qui était campé dans une case du village et se faisait masser et éventer, tout en causant avec ses intimes. Il fut gracieux pour moi, et tout en me donnant des éloges pompeux et exaltant ma bravoure, comme firent à son exemple les assistants qui naturellement surenchérissaient, il me pria de ne plus recommencer d’exercices du genre de ceux auxquels j’avais eu le bonheur d’échapper.
Le soir nous eûmes une petite pluie ; c’était la queue d’une tornade qui passait un peu loin et allait sans doute s’abattre dans les montagnes. Au commencement du grain, Tierno Alassane vint me voir et me fit présent d’environ quarante litres de riz en paille. Ce présent aurait eu une grande valeur le matin, car après tout nous avions fait maigre chère, mais, le soir, il en avait d’autant moins que, comme on partait le lendemain, j’étais en droit de me demander si Tierno Alassane n’en était pas embarrassé.
Pendant toute la journée on avait démoli les villages et brûlé le bois des charpentes. Les cavaliers avaient brûlé tous les villages abandonnés, jusqu’à Manabougou, où il ne restait plus rien à faire, et le lendemain on battait le tabala. Dès le jour, on brûlait en monceaux tout ce qui restait du village, on cassait les ustensiles et chacun chargeait son butin de coton, d’indigo, etc. A sept heures et un quart l’armée descendait dans le lit du fleuve, qu’on traversait en ayant de l’eau jusqu’à la selle sur un grand cheval. Nos cantines, sur le dos d’une grande mule, prenaient un bon bain, qui transformait nos provisions de couscous en bouillie et avariait notre poudre et nos cahiers.
Nous atterrîmes de l’autre côté, à mille mètres au-dessus de Koulicoro vers 8 heures. En cet endroit le Niger avait bien mille à douze cents mètres de large et un seul banc de sable était à découvert dans son lit.
On entra dans Koulicoro pour le brûler, et quelques instants après, au moment de se mettre en marche, Ahmadou, afin qu’on pût suivre les grandes marches qu’il se proposait de faire, ordonna de livrer au feu tout le coton ramassé. Il y en avait plus de trois mille kilogrammes dans ce que je vis. Puis il expédia une petite colonne de Sofas en avant, pour brûler tous les villages sur la route de Yamina, où nous nous rendions, afin d’éviter qu’on s’y arrêtât.
Alors on se mit en marche longeant le fleuve et on traversa successivement Soo, village abandonné, remarquable par un fruit qu’on y trouvait en abondance ; c’était un fruit sain, en grappes assez analogues à des grappes de groseille, mais beaucoup plus grosses, chaque fruit ayant la dimension d’un gros grain de raisin. Ce fruit jaune était sucré, mais un peu astringent.
Vers 11 heures 40 minutes, on quittait ce village, peu important d’ailleurs, et à 1 heure 20 minutes on entrait à Yamina (ou Nyamina), petit village ruiné et brûlé ; des greniers à mil flambaient, et en dépit des ordres d’Ahmadou, chacun en emportait des provisions. Le docteur, qui y était entré, nous rapporta du mil pour nos chevaux ; mais le soir nous nous aperçûmes qu’il était germé : c’était du mil qu’on avait mis fermenter pour faire de l’eau-de-vie.
A 3 heures 30 minutes, nous traversâmes un village désert et nous arrivâmes à l’entrée d’un grand marigot plein d’eau.
J’avais cru apercevoir l’entrée de ce marigot le jour où nous quittions Dina, mais je m’étais figuré que c’était le fleuve qui faisait un coude en formant une île ; ici, le doute n’était plus possible ; je me trouvais en face du grand marigot du Bélédougou, qui remonte dans le N.-E. très-loin. Il est très-profond, et doit, selon toute probabilité, être le marigot d’écoulement de toute la pluie de ce pays, et le même que nous avions traversé en quittant Diangounté et qu’à cette époque on nous avait dit venir tomber au Niger au-dessus de Bamakou. Il suffit d’examiner avec soin la carte du voyage de Mongo Park pour se convaincre que ce marigot est la Frina, dans laquelle il faillit se faire manger par les crocodiles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y avait pas moyen de le traverser, et le docteur qui, s’égarant, le suivit quelque temps, ne vit que ses berges à pic et il lui fallut rebrousser chemin pour venir nous retrouver.
12 avril 1865.
En arrivant à ce marigot, la colonne descendit dans le lit du fleuve, et nous traversâmes un gué qui nous conduisit sur un banc de sable placé comme une barre devant ce marigot, et de là, en traversant un autre gué, nous vînmes rejoindre la rive gauche, de l’autre côté du marigot. On campa presque immédiatement ; nous étions en face de Gouni, la nuit était presque close, j’errai quelque temps à la recherche de mes hommes, et quand je les trouvai, le docteur manquait. J’attendis un peu, puis voyant qu’il n’arrivait pas, je devinai qu’il avait suivi le marigot comme j’avais failli le faire moi-même. Et comme il pouvait y faire une mauvaise rencontre, que le passage du fleuve était de plus très- difficile, je fis prévenir Ahmadou afin qu’il envoyât à sa recherche. Peu après Quintin rentrait. Notre route avait toujours longé les berges à petite distance, il n’y avait qu’un endroit où nous avions coupé une petite montagne qui vient tomber dans le fleuve. Toute la soirée je fis sécher notre couscous, qui était en partie perdu, et qui pourtant nous était d’autant plus précieux que c’était notre seule nourriture.
Le lendemain on marcha depuis 5 heures 50 minutes jusqu’à 4 heures du soir sous une chaleur lourde et un ciel de plomb ; notre route s’écartait un peu du fleuve, nous longions une ligne d’étangs qui semblait devoir faire un second fleuve parallèle au premier, à la saison des hautes eaux. Il y avait là des spectacles magnifiques, des plaines d’herbes vertes splendides bien que nous fussions au plus fort de la saison sèche. Malheureusement ce pays, qui contient assez de pâturages pour des centaines de troupeaux, était désert et les villages que nous traversions étaient abandonnés. Le plus beau de ces lacs, que nous passâmes vers 3 heures, s’appelle Mina.
Dès qu’on fut campé, et même auparavant, Ahmadou avait fait garder la route et défendre que personne ne le précédât à Yamina, dont nous n’étions plus éloignés, et il y avait envoyé l’ordre de fermer les portes et de saisir les chevaux de tous ceux qui s’y rendraient. Ce soir encore il fallut se contenter de la maigre chère des jours précédents. On trouva dans un village nommé Konina, situé presque en face de Ségalani, quelques ustensiles avec lesquels on fit bouillir le peu de viande séchée qui restait, et on trempa le couscous. Mais il nous tardait d’avoir le lendemain une nourriture plus réparatrice, surtout après des marches aussi fatigantes.
14 avril 1865.
Le vendredi 14 avril, nous arrivâmes à 9 heures 25 minutes à Yamina, et en dépit des efforts de Billo et de ses adjoints, il se produisit une débandade générale. On arriva aux portes, qu’on trouva fermées ; alors on escalada les murailles, et on entra dans la ville comme si on la prenait d’assaut, tant on avait hâte de se loger. Depuis la veille, cédant aux sollicitations de Tierno Seïni et d’Ibrahim, j’avais promis d’aller loger chez un de leurs amis, Soninké fort riche de Yamina. Après avoir attendu à la porte du quartier où il logeait plus d’une heure, et bien au delà du temps où Ahmadou était entré dans le village, il me fallut attendre encore à la porte de sa cour, qu’il avait fermée parce qu’elle était littéralement envahie. Enfin nous entrâmes ; mais reconnaissant l’impossibilité de nous loger au milieu de ce tohu-bohu, nous ressortîmes avec Tambo et allâmes camper à la première place où nous avions campé le 22 février de l’année précédente.
Cette place, jadis ouverte, était fermée par une muraille crénelée et une porte fortifiée ; tout le village avait été ainsi transformé. Quant à la population, elle avait diminué. La maison de la fille d’Ali était encore là, plus délabrée qu’à l’époque où nous arrivâmes ; mais un Talibé, qui y avait élu domicile, avait construit dans l’angle un petit hangar proprement sablé, qu’il voulut bien me prêter et dans lequel je m’installai en me barricadant avec des nattes pour être chez moi. J’envoyai alors au marché, puis je finis par m’y rendre moi-même ; il était peu fourni, on n’y avait tué qu’un bœuf qui était hors de prix. Nous achetâmes de quoi déjeuner, et en rentrant, j’appris qu’Ahmadou avait envoyé San Farba pour me faire camper dans une case. Je le fis remercier d’avoir pensé à moi, et lui dis que j’étais assez bien où je me trouvais et qu’une seule chose nous manquait, des vivres.
Il répondit qu’il ne voulait pas que je restasse là, qu’il entendait qu’on me donnât une case à moi seul, et envoya dire au chef du village, à Fahmahra, d’en faire dégager une tout de suite, d’y faire porter un mouton, des poules, du mil et du riz. Nous changeâmes donc encore une fois de campement, et il était une heure et demie quand nous fûmes installés ; mais au moins, cette fois, nous étions à peu près bien.
Peu à peu les choses promises par le chef arrivèrent ; toutefois le mouton ne fut envoyé qu’à la troisième sommation d’Ahmadou.
Le malheureux Fahmahra, qui avait bien d’autres charges sur les épaules, en perdait la tête, mais Ahmadou ne plaisante pas et il fallut qu’il trouvât notre mouton, malgré ses protestations qu’il n’y en avait pas un seul dans le village.
De tous mes besoins celui de repos était le plus impérieux ; depuis deux jours j’étais fortement enrhumé du cerveau et le rhume venait de me gagner la gorge ; cela avait ajouté beaucoup aux fatigues déjà accablantes d’une route sous le soleil d’avril. Aussi je me couchai le soir de bonne heure, mais à 9 heures et demie je fus réveillé par Samba Yoro, qui arrivait avec la deuxième mule, nous apportant du couscous et du riz. Il avait entendu dire par les courriers qui avaient apporté la nouvelle de la prise de Dina que j’étais blessé de deux balles, et se trouvant à peu près guéri, grâce à la décoction de racines d’ipéca, il s’était mis en route avec ces courriers pour rejoindre l’armée. Partout, sur leur passage, ses compagnons avaient exploité à son profit et au leur la générosité des Bambaras, en le présentant comme un des blancs d’Ahmadou, ce qui l’avait amusé. Ils étaient arrivés ainsi gorgés de lait, d’œufs et de poulets jusqu’à Boghé, où ils avaient appris que l’armée était à Yamina.
A partir de ce moment j’étais un héros dans Ségou.
Samba Yoro me raconta que le chemin était couvert de gens chargés de pillage, qui avaient emporté force kouloulous en dépit des ordres d’Ahmadou.
J’avais pensé que le lendemain on se mettrait en route pour Ségou ; mais au lieu de cela, on envoya six cents cavaliers reconnaître Konina, centre actif de la révolte, situé dans l’Est et où s’étaient rassemblés les habitants de quatre villages.
Le soir, ces cavaliers rentrèrent ; les gens du village étaient sortis à leur rencontre, mais se voyant chargés, ils étaient rentrés au galop, et on leur avait tué quelques hommes et pris quatre femmes. La question était de savoir si on allait attaquer ce village. Bien du monde opinait pour l’attaque, mais on prétexta le manque d’eau, qui eût pu, en effet, par la chaleur écrasante, devenir cause d’un désastre, et on se décida à rentrer à Ségou.
Pendant la journée, le chef du village vint présenter à Ahmadou le cadeau des habitants, consistant en quatre cents boubous lomas d’une valeur de quatre à dix mille cauris chaque. En même temps il dénonçait un Soninké, le fils de Fili Koulou Tiguy, comme ayant refusé de participer à ce présent. Fili Koulou Tiguy était une femme colossalement riche qui était dévouée au parti bambara ; l’année précédente elle avait organisé un complot de révolte et avait prié Niansong de venir entrer dans Yamina, lui offrant de nourrir son armée, de la fournir de vêtements et de femmes, pendant plus d’un an. Ce projet avait été découvert, et pour commencer, Ahmadou avait enlevé à cette femme tout son or, mais elle restait encore très-riche. On l’avait internée à Ségou, et son fils était chef de maison.
Ahmadou le fit appeler et lui demanda l’explication de sa conduite. Il répondit que s’il faisait un cadeau, il voulait le faire seul, sans se mêler aux autres.
« Alors, dit Ahmadou, tu me donneras dix boubous lomas brodés » (qui valent de douze mille à quarante mille cauris pièce).
Quant à moi, j’allai visiter mon ancienne habitation, la case de Sérinté. Le vieux n’y était plus depuis plusieurs mois, on l’avait accusé de comploter, et il avait été appelé à résider à Ségou. Je trouvai son fils, qui commençait à être un homme, et ses femmes qui me reçurent avec effusion et me remercièrent de ma visite comme d’un honneur auquel elles ne s’attendaient pas.
Je suis sûr que dans cette maison on garde un bon souvenir des blancs.
16 avril 1865.
Le dimanche 16 avril, à 4 heures du matin, nous fûmes réveillés par les sons du tabala. On m’avait fait espérer la veille un jour de repos de plus et j’en avais grand besoin, mon rhume faisant des progrès. Au lieu de repos, une journée de vingt-quatre heures pénibles m’attendait.
Nous fîmes tout de suite charger les bagages, qu’il fallut décharger de nouveau pour sortir de la porte du village ; nous conduisîmes les animaux boire au fleuve et nous allâmes rejoindre le tabala à l’Est du village. Personne n’avait indiqué la route qu’on allait suivre, il fallait donc que le tabala se mît en marche et ce ne fut qu’à 6 heures et demie. Le chemin s’écarta tout d’abord du fleuve, dont la berge est irrégulière, coupée de marigots et inondée aux hautes eaux. Nous suivions le chemin des villages, et nous passâmes en admirant le pays, Kolimané, Gangué, Ntialo.
A ce moment nous étions au bord du marigot de Diabal, que nous laissions sur notre droite ; peu après nous arrivions aux ruines de Diabal, où de nombreux squelettes témoignaient encore du combat furieux qui y fut livré en 1860, de même que quelques tombes grossières montraient que le village ne s’était pas rendu sans faire essuyer quelques pertes aux Talibés.
On ne s’arrêta pas à Diabal et on marcha droit sur le fleuve, en franchissant le marigot de Diabal presque à pied sec ; le marigot s’enfonçait dans l’intérieur. Vingt minutes après nous étions au bord du fleuve en face de Mignon. Ce fut là qu’on traversa le fleuve, avec de l’eau jusqu’au haut du poitrail des chevaux. Ce passage dura au moins un quart d’heure, ce qui représente au moins 1500 mètres d’eau. Il était 1 heure 45 minutes, et tous les piétons tiraient la langue, car la chaleur était accablante, et sur la route on n’avait eu de l’eau que de distance en distance. Ahmadou fit halte sous les grands arbres situés à l’Est du village, où il reçut les félicitations des Bambaras et le dîner qu’ils crurent devoir lui apporter, composé de nombreuses calebasses de sanglé, de lait, de mil, dont la plupart passèrent en quelques instants par les vastes gosiers des Sofas.
Ahmadou alors commença à faire un palabre avec eux, à mon grand déplaisir, car je souffrais d’un affreux mal de tête, et je ne pouvais me reposer.
Enfin, à 2 heures 50 minutes on se remit en route, longeant le fleuve, et nous traversâmes successivement Tiécorola, Daya, Fanson.
On arriva à ce village à 4 heures 15 minutes, et comme on disait qu’on allait y camper, je choisis un arbre pour nous abriter ; mais tout à coup Ahmadou changea d’avis, et la colonne prit la route de l’intérieur. Je repartis devant avec Diali Mahmady, qui, je le supposais au moins, devait savoir où l’on allait s’arrêter. Je le suivis au petit galop jusqu’à Boumoundo, où nous arrivâmes à 6 heures du soir. Nous nous installâmes pour camper ; j’avais déjà attaché mon cheval, j’avais des sécos pour me coucher et on venait d’apporter à Diali une grande calebasse de lait aigre, lorsque arriva un Talibé qui nous dit qu’Ahmadou était arrêté en arrière. Aussitôt nous bûmes le lait, et, pour ma part, étant à jeun depuis le matin, j’en pris plusieurs litres. Puis je repris au pas la route de l’Ouest ; mon cheval ne pouvait plus courir.
[Illustration : Latir Sène, laptot de Gorée.]
J’arrivai au campement, seul, vers sept heures et demie. J’eus bien du mal à trouver Quintin au milieu des feux qui m’aveuglaient ; mais à force d’appeler je fus entendu, et j’appris que Latir et Samba Yoro, tous deux malades, étaient perdus. Latir ne pouvait plus marcher ; on l’avait placé sur la mule de Samba Yoro. J’envoyai à leur recherche et vers huit heures et demie on vint me dire qu’ils étaient dans le village peuhl qui se trouvait un peu au Sud.
Dès lors, tranquillisé sur leur compte, je ne songeai plus qu’à dormir. Il y avait quinze heures et demie que j’étais à cheval.
17 avril 1865.
J’avais compté sur une bonne nuit et je m’étais étendu avec bonheur sur quelques brassées de paille, lorsqu’à minuit le tabala nous réveilla. Ahmadou repartait. J’étais furieux. Je fis manger les hommes, et tout ce qui restait de couscous fut vite absorbé ; puis, à une heure et demie, je me mis en route très-tranquillement. A 2 heures 45 minutes nous retraversions Boumoundo. La route était couverte de gens qui, cédant à la fatigue, s’étaient couchés et ne pouvaient se relever. Moi-même, un instant vaincu par le sommeil, je m’étendis par terre tenant la bride de mon cheval dans la main, et j’y fusse resté longtemps si Souleyman, qui ne me quittait jamais, ne m’eût réveillé au bout d’un quart d’heure.
A 4 heures nous atteignîmes Somono Dougou, à 5 heures 30 minutes Dougou Kounan, et à 6 heures je repassais à Ségou Koro, devant la case où j’avais campé avant le départ ; je continuai ma route vers Ségou aussi vite que le pouvait le cheval de Samba N’diaye, grièvement blessé au garrot, et je n’y rentrai qu’à 8 heures, au milieu de l’enthousiasme général des habitants.
Les laptots ne furent tous rentrés que vers 11 heures. Latir allait mieux. Quant à moi, j’essayai de dormir.
Les premiers mots de Samba N’diaye avaient été de me dire qu’il était arrivé deux hommes du Macina, ce que j’avais appris déjà par Samba Yoro. Les chefs du Macina avaient, à leur dire, changé de position. Ils plaçaient El Hadj à Bandiagara, où décidément, disaient-ils, il avait élu domicile. Tidiani était à Saré Malal, Tierno Aimouth, autre chef, gardait Hamdallahi, tandis que Balobo et le fils d’Ahmed Beckay se disputaient à main armée le commandement du pays. Ils confirmaient la nouvelle de la mort d’Ahmed Beckay, et c’était la seule chose vraie de leur récit.
A peine arrivé à Ségou, je tombai malade : j’avais d’affreux maux de tête, je ne pouvais rien manger. Je recevais de nombreuses visites, et la première fut celle de Tambo : il venait me remercier d’avoir bien voulu me charger de toute sa compagnie qui, sans cela, aurait, comme la moitié de l’armée, souffert de la faim la plus cruelle. Les jours suivants mon état empira ; l’affreuse nourriture à laquelle était condamné mon estomac l’avait délabré, je vomissais continuellement. J’avais une gastrite : ce ne fut que le 28 avril que je recommençai à manger, et encore je ne supportais que le lait, auquel j’ai dû plus d’une fois de ne pas succomber. Mes forces étaient épuisées, et cependant j’allais avoir de nouveaux ennuis à surmonter.
28 avril 1865.
Ce furent d’abord de fâcheuses nouvelles de la route de Nioro. Deux femmes venues de Ouosébougou disaient qu’Amadi Sambouné avait chassé les Talibés de leur village, et qu’il ne voulait pas même les voir. Les Talibés avaient envoyé chercher du secours à Ouosébougou et étaient venus s’y réfugier sous la protection d’une centaine d’hommes qui étaient allés les chercher.
Cette nouvelle ne nous laissait pas grand espoir en une délivrance prochaine, mais nous allions avoir d’autres sujets de tracas.
Mai 1865.
Le 1er mai je fis demander à Ahmadou des cauris, car je n’avais plus rien de ceux qu’il m’avait donnés, et ma réserve était bien diminuée. Il demanda si nous n’en avions plus, chose qui m’étonna, car c’était la première fois qu’il me faisait une pareille question ; il ajouta qu’on revînt le trouver quand il serait chez lui.
Le lendemain on ne put le voir. Il ne sortit que pour aller chez ses femmes. Le 3 mai Samba Yoro et Samba N’diaye allèrent le trouver, et il leur dit sur un ton de mauvaise humeur qu’il n’avait pas oublié ma demande. Ils restèrent toute l’après-midi, et avant de le quitter ils la lui rappelèrent encore ; cette fois il ne répondit pas. Je n’en revenais pas. Samba N’diaye me dit qu’Ahmadou trouvait que nous avions dépensé bien vite les derniers cauris, mais qu’il irait lui parler. Je le priai de dire à Ahmadou que non-seulement j’avais dépensé ce qu’il m’avait fourni, mais 20000 cauris en plus, que j’avais en réserve.
Et pour bien montrer à Samba N’diaye que je n’avais plus de cauris, je lui en empruntai quelques mille.
4 mai 1865.
Le 4, Samba N’diaye alla trouver Ahmadou, qui était sur la place, et lui parla. Ahmadou répondit, d’un ton de mauvaise humeur, qu’il fallait venir quand il serait chez lui. Samba resta jusqu’à la rentrée d’Ahmadou, mais celui-ci arrivé à sa porte, renvoya tout le monde.
Cette fois je ne savais que penser ; ne voulait-il plus me fournir le nécessaire ? Était-il fâché contre moi ? Cependant je ne lui en avais donné aucun motif, bien au contraire ; le lendemain de son arrivée en m’envoyant un bœuf il avait témoigné de sa considération pour moi devant Samba Yoro.
Le lendemain je lui avais fait demander à acheter parmi les Kouloulous un des deux magnifiques boubous que Seïdou le courrier avait pris à Dina et qu’il venait de remettre, et Ahmadou avait répondu qu’il m’en donnerait un, car ces boubous venant d’un des chefs de captifs, et peut- être de Niansong, lui revenaient de droit. Je ne pouvais comprendre à côté de cela cette obstination à ne pas me donner de cauris. Je me décidai à aller chez lui le lendemain.
5 mai 1864.
C’était le 5 mai, à 8 heures et demie ; Samba N’diaye alla le prévenir que j’étais devant sa porte ; il déjeunait. Samba attendit. Ahmadou rentra dans ses appartements et ressortit une heure après. Samba N’diaye alors s’approcha et l’informa de notre présence. Il répondit : « Dis- leur de retourner chez eux, je n’ai pas le temps. »
Je sais qu’à sa porte beaucoup de monde se pressait, que des Bambaras lui apportaient des cadeaux de poisson fumé ; mais ce n’était pas une raison pour répondre comme il le fit, surtout sur un ton dont Samba N’diaye fut atterré.
Ma détermination fut vite prise. J’allai chez Oulibo le prier d’intervenir entre Ahmadou et moi, avant que le débat ne s’aggravât. Je lui dis que la manière d’agir d’Ahmadou ne me convenait pas, que je ne pouvais la supporter, qu’il ne voulait même pas m’écouter ni m’entendre quand j’avais besoin de lui parler, et qu’en ne me donnant pas ce dont j’avais besoin il manquait à sa parole. Quoique parlant avec calme, j’étais visiblement mécontent, et le premier soin d’Oulibo fut de m’apaiser en disant qu’il était impossible qu’il n’y eût pas un malentendu, et qu’Ahmadou était incapable de me refuser des cauris.
En effet, il alla chez Ahmadou, qui bientôt me fit envoyer 100000 cauris et du sel ; en me faisant dire que dans tout cela il n’y avait qu’un oubli, qu’il ne pouvait pas encore me recevoir, mais que dès qu’il aurait le temps il nous ferait appeler.
Cette affaire était arrangée, mais je conservais une appréhension relativement aux futures demandes de cauris que je pouvais avoir à faire, et je restreignis encore mes dépenses aux limites de la plus stricte économie. Le lendemain était le jour de la Tabaski et il me fallut faire mon deuil de mon audience pour quelque temps.
6 mai 1865.
La fête de la Tabaski fut plus gaie que celle de l’année précédente. Ahmadou alla s’installer à _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel), au petit marché, près de notre maison. Son escorte était très-nombreuse et tous les Sofas vinrent faire des danses accompagnées de coups de fusil. L’après-midi Ahmadou rentra, mais alors les Bamboulas commencèrent de tous côtés et durèrent plusieurs jours. Diali Mahmady était allé s’installer à la porte d’Ahmadou sur la place qui se trouve entre sa maison et le mur de clôture de la maison d’El Hadj, et là, les danses et la musique n’arrêtaient pas même la nuit. Son orchestre se composait de trois guitares mandingues, d’un balophon[206], et aux sons de ces instruments venait se joindre le chant d’une compagnie de femmes, dont sept au moins étaient à lui, et qui s’accompagnaient avec des cymbales de fer.
Mais ce qui était plus curieux, c’était un groupe de danseurs bambaras qui s’était établi à la porte d’Arsec. Le chef de ces danseurs était vêtu d’un boubou de filet dont chaque maille était couverte de petits morceaux de bambous suspendus par une extrémité ; son bonnet pointu était garni de graines violettes du pays ; pour toute musique, avec ses chants, il avait des calebasses creuses et percées et d’autres remplies de cailloux qu’il agitait en cadence ; ses compagnons étaient vêtus d’une façon analogue. Il est impossible de décrire l’indécence des danses de ces Bambaras ; quelques-uns n’étaient que comiques : tels étaient un pied-bot qui dansait et un individu paralysé des jambes qui dansait sur les bras ; mais d’autres hommes bien constitués se livraient à des contorsions très-caractérisées, qui avaient le pouvoir d’attirer et de faire rire toutes les jeunes filles et les femmes de la ville, sans compter pas mal d’hommes, et celles qui enfermées par leur seigneur et maître ne pouvaient venir voir, y envoyaient leurs esclaves, et se faisaient raconter et simuler dans l’intérieur des cases ce qu’on avait vu sur la place.
[Décoration]
[Note 205 : Houl. Arbre très-commun dans la Casamance, mais rare au Sénégal, appartient à la famille des légumineuses. Les gousses renferment une farine jaune sucrée qui est recherchée comme aliment et comme friandise. On en fait des pains, qu’on cuit à la vapeur et qui se conservent longtemps.]
[Note 206 : Balophon, sorte d’harmonica des noirs, qu’on peut voir au Musée des colonies.]