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CHAPITRE III.

Tentative d’exploration dans le Bakhoy. — Maka-Dougou et son chef Diadié. — Sa cupidité déjouée. — Souvenir de Mongo Park. — Ascension d’une montagne. — Retour à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de Koundian. — Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition de Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. — Départ. — Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses pirogues. — Campement en plein air. — Marche vers l’Est jusqu’à Kita à travers le Bafing et le Gangaran. — Arrivée à Makhana.

Décembre 1863.

D’après les renseignements que j’avais pris, la route directe de Bafoulabé au Niger aurait dû suivre le Bakhoy, affluent du Sénégal qui venait le rejoindre en cet endroit, apportant ses eaux blanches (_Ba_ eau, _Khoy_ blanc) aux eaux limpides du Bafing (_Ba_ eau, _Fing_ bleu et noir), d’où le nom de Bafoulabé, littéralement les deux rivières.

Je me dirigeai en canot de ce côté jusqu’à Maka-Dougou, petit village malinké, situé dans une île du fleuve. Le village véritable est Kalé, situé sur la rive gauche.

J’étais entré dans le Bambouk ; aux Pouls mêlés de Malinkés qui forment la population du Khasso, du Logo et du Natiaga, avaient succédé les Malinkés purs. M. Pascal qui avait déjà, en 1859, fait une exploration dans le Bambouk, n’avait pas eu à s’en louer. Bien avant cela leur cupidité avait fait échouer l’expédition du major Gray. Je n’étais pas sans quelques appréhensions sur l’accueil qui m’attendait. Aussi avais- je laissé mes bagages en arrière dans les broussailles, sous la garde de quelques hommes, et bien m’en prit. Nous fûmes d’abord très-bien reçus de Diadié le chef du village qui, selon l’usage, nous logea chez son forgeron. Après une nuit sous ce toit hospitalier, où nous fûmes dévorés de moustiques, nous voulûmes nous éloigner, mais nous eûmes à subir un quart d’heure de Rabelais, dont je me souviendrai longtemps. Je ne me laissai pas intimider, et je dis à ce brave homme de m’envoyer un de ses gens de confiance, que je lui ferais un cadeau, mais que j’étais venu les mains vides et que je n’avais rien à lui donner. Quand il vit que je ne m’émouvais pas plus que cela, il en prit son parti, rabattit de ses prétentions et nous nous quittâmes en bons termes, mais après une scène violente.

[Illustration : Montagnes du Bambouk.]

Ce chef est le fils de celui qui reçut Mongo Park, venant de Oualiha ; il s’en souvient encore, et me montra de l’autre côté du fleuve une montagne dont le célèbre voyageur avait fait l’ascension. J’y voulus faire un pèlerinage, et j’y montai par une pente très-rapide ; comme à toutes les montagnes de ce pays, le sommet est un plateau très-peu accidenté, sur lequel la végétation est sensiblement la même que dans la plaine. J’apercevais, de là, le Bakhoy venant de l’E. S. E., où il se perdait entre deux chaînes de montagnes qui ne paraissaient pas beaucoup plus élevées que celle où je me trouvais (soit 80 à 100 mètres de haut) ; vers l’Ouest je voyais un défilé qui conduit à Oualiha. En redescendant nous prîmes un mauvais chemin et bientôt nous fûmes obligés de descendre le long d’une muraille verticale, nous aidant des racines et des interstices des pierres. Je faillis m’y casser le cou, car une des pierres ayant cédé sous ma main je restai pendu par l’extrémité des doigts de la main gauche, et presque au même instant le docteur faillit tomber du haut de la montagne, par suite d’une douleur subite qu’il éprouva : en trébuchant, une paille lui était entrée dans l’œil. Le même soir, je rentrai à mon campement, bien décidé à ne pas m’aventurer dans cette route sans une protection sérieuse ; je savais que je devais être près d’un village soumis à El Hadj, et j’aimais mieux me remettre entre les mains de ses talibés que d’aller affronter de village en village la cupidité des Malinkés.

Je restai vingt jours à Bafoulabé, dressant le plan de la pointe, recherchant les matériaux de construction qui abondent, à l’exception de la chaux. Pendant que je me livrais à ces travaux, je reçus une ambassade de Diango, chef pour El Hadj à Koundian, qui me faisait sommer d’évacuer le pays de son maître si je n’étais pas venu pour le voir. C’était là ce que j’attendais ; j’avais enfin affaire aux Toucouleurs, et l’avenir de mon voyage allait se décider.

Je fis force questions et je finis par savoir que Koundian était une vraie forteresse qui renfermait une armée ; elle commandait à tous les pays malinkés soumis à El Hadj, et pillait les autres à main armée. Diango, le chef de ce point militaire, était un esclave d’El Hadj, et ne demandait qu’à me bien accueillir.

Son envoyé se présentait fort bien ; c’était un Tall (famille Toucouleur de Torodos à laquelle appartient El Hadj Omar). Il n’avait pas plus de 1m,60 de haut, était maigre, et avait la figure énergique et cruelle ; il avait longtemps été employé chez un traitant de Podor, et aujourd’hui était général en chef de l’armée de Koundian. Son escorte comprenait six cavaliers montés sur de bons chevaux, quoique petits, et une trentaine d’hommes à pied.

Fidèle à mes habitudes de prudence, je lui offris de partir avec lui pour Koundian, mais de laisser mes bagages, disant qu’il était nécessaire que je m’entendisse avec Diango sur la route à suivre. Je remontai encore le Bafing en canot jusqu’à Oualiha, village malinké, près duquel je fis établir mon campement dans les broussailles et je partis avec deux hommes.

La route de Oualiha à Koundian longe le fleuve à très-petite distance et vient fréquemment le rejoindre. Elle ne présente qu’une difficulté sérieuse : c’est le passage de deux marigots, l’un près de Koria, l’autre, torrent très-rapide, le Galamagui[23], un peu avant Koundian. Après avoir franchi ce torrent, on est presque aussitôt au village de Kabada. Là, notre guide, Racine Tall, nous dit qu’il allait nous quitter pour aller prévenir Diango de notre arrivée, et il nous conduisit à un autre village un peu à l’Est de celui-là, nommé Bougara.

Nous étions là depuis de longues heures, et fatigués d’attendre, nous nous étions couchés sur des sécos à l’ombre d’un arbre. A nos côtés, les enfants du village creusaient des calebasses, au moyen de couteaux grossiers, fabriqués par le forgeron de l’endroit. Un peu plus loin, nos montures fatiguées des longues marches de la veille, broutaient quelques branches d’arachides oubliées dans un champ et se roulant sur elles- mêmes de temps à autres, faisaient voler la poussière. Derrière nous, les anciens du village, perchés sur une espèce d’estrade, causaient paresseusement, attendant comme moi l’arrivée du chef en absorbant de grandes quantités de tabac à priser du pays. Dans le petit tata, régnait une assez grande agitation, les femmes préparaient le couscous pour tous ceux qui allaient venir. Racine l’avait ainsi ordonné, et ce petit village de quatre ou cinq cases allait nourrir deux ou trois cents personnes. Les femmes et les jeunes filles pilaient à l’envi le mil et le riz, tandis que d’autres, à côté, écrasaient entre deux pierres plates les arachides grillées pour faire la sauce du mafé.

L’air était calme, et nos regards se tournaient vers le défilé des montagnes dans lequel nous avions vu disparaître notre guide, quand tout à coup deux cavaliers en débouchèrent, et arrivèrent avec toute la rapidité de leurs chevaux lancés à toute bride. Ils s’arrêtèrent à côté de nous, et dès qu’ils eurent absorbé les calebasses d’eau qu’on leur présentait, haletants encore, ils dirent que Diango arrivait, qu’au moment de leur départ il était à cheval, rassemblant talibés et sofas pour venir au-devant de nous.

Je me levai aussitôt, et me préparai à le recevoir. Mais une heure au moins se passa. Le soleil baissait, et l’ombre pivotant autour de l’arbre qui nous servait d’abri, tout en marquant les progrès du jour, nous forçait à changer de place de temps à autre, pour éviter les rayons d’un soleil plus gênant encore à son déclin qu’il ne l’est au milieu du jour. Tout à coup, dans le lointain, nous distinguâmes les sons lugubres du tabala[24]. Puis le silence se fit un instant, et après un intervalle, de nouveau les sons se firent entendre, et cessèrent bientôt. Le cortége approchait, mais lentement. Vers quatre heures de l’après-midi seulement, au milieu des herbes, nous aperçûmes des turbans blancs, des canons de fusil brillants au soleil. Alors au son du tabala vint se joindre celui des cymbales de fer (qui ressemble à celui d’une cloche fêlée). Enfin quelques points rouges se montrèrent. C’étaient des chefs marabouts ou sofas. Alors eut lieu un mouvement d’ensemble, sorte de grande manœuvre.

[Illustration : Racine Tall, chef des troupes d’El Hadj, à Koundian (type de Toucouleur)]

Cette troupe se partagea en trois compagnies. Les deux des flancs marchaient précédées d’un pavillon blanc et assez bien rangées en ordre, tandis que celle du milieu portait le pavillon rouge. Elles s’arrêtèrent à environ 300 mètres de moi, et alors, après quelques mouvements de fantasia de la part des cavaliers qui voltigeaient sur les fronts, Racine Tall, lancé au grand galop, couché sur son cheval, arriva, s’arrêta à moins de 3 mètres de moi et me dit quelques mots qui me furent ainsi traduits :

Voilà Diango. Parle-lui bien franchement. Tâche de faire un _bon homme_. Puis il repartit et la fantasia recommença.

Cependant Diango approchait à pas lents, vêtu d’un burnous rouge au capuchon relevé, par-dessus un turban en étoffe du pays.

Il montait un magnifique cheval de haute taille tenu en laisse par huit esclaves armés de fusils.

Je le laissai approcher ainsi jusqu’à quatre pas de moi et alors seulement je m’avançai à pied et le saluai à la française.

Autour de nous se pressait une population de tous les pays. Pouls du Fouta Djallon, blancs à les prendre pour des Arabes, Toucouleurs, Sarracolés, Yoloffs, Malinkés, Bambaras. Princes, fils de princes ou captifs, tous semblaient impatients de voir les blancs, et mon étonnement ne fut pas mince en entendant ces mots en français :

« Dis donc, bon jour, commandant. Il n’y a pas un peu de tabac à donner. »

C’était un ancien domestique de Saint-Louis, aujourd’hui talibé.

L’accueil de Diango fut cordial, mais empreint d’une défiance dont je me rendis compte en apprenant que Sambala, le roi de Médine, venait d’envoyer piller par son armée un de ses villages, appelé Courba.

[Illustration : Vue de Koundian.]

Sambala n’ignorait pas que j’étais en voyage ; il avait même prédit à mes hommes qu’avant Bafoulabé, nous serions tous morts, et c’était dans l’intention de nous susciter des obstacles qu’il avait fait cette expédition ; car, Sambala, qui a eu sa famille massacrée en partie par El Hadj, qui a vu ce dernier venir l’assiéger et nous faire la guerre parce que nous le soutenions, ne peut accueillir favorablement nos tentatives de rapprochement, qui viendraient, en lui interdisant ses razzias, enlever une source importante de ses revenus.

Néanmoins, le témoignage de Racine, auquel j’avais fait voir mes bagages et la franchise de notre démarche qui nous livrait entre ses mains, triomphèrent des défiances, et Diango nous amena coucher à Koundian.

Après trois jours, je revins trouver mes hommes et nous prîmes de nouveau cette route, la seule praticable pour aller à Ségou, dès que deux laptots que j’avais expédiés à Médine pour y chercher des ânes et du sel me furent revenus, me rapportant la nouvelle de l’allocation de 4000 francs de plus qui m’était faite pour frais de voyage.

Janvier 1864.

Voici l’itinéraire dont j’étais convenu avec Diango : je viendrais chez lui, il me donnerait un guide qui me conduirait à Ségou, en moins de quinze jours, en passant par une route très-directe et sans difficultés. C’est cette route que je vais maintenant décrire en partie.

Koundian est la quatrième station que j’ai déterminée en latitude, astronomiquement, par la hauteur méridienne du soleil. Les premières sont :

Latitude observée. Longitude estimée.

Gouïna 14° 00′ 45″ N. 13° 30′ 14″ O.

Bafoulabé 13° 48′ 27″ 13° 09′ 46″

Oualiha, camp 13° 39′ 53″ Id.

Koundian 13° 08′ 57″ 12° 58′ 22″

La ville se compose de la forteresse et d’un village, dont les cases sont en partie maçonnées, mais couvertes presque toutes de paille.

La forteresse est un carré régulier, de 160 mètres de côté, flanqué de seize tours, dont deux ont des portes : l’une de ces portes, située à l’Est, sert à la circulation ; l’autre, qui est dans une des tours de l’Ouest est toujours fermée. Cette muraille, de 8 à 9 mètres de haut, a 1m,50 d’épaisseur à la base ; elle est en pierres maçonnées avec du pisé, et chaque année on la crépit en terre. Il ne nous a pas été permis d’en visiter l’intérieur ; mais elle contient, outre la maison d’El Hadj, dans laquelle il a une femme et que gouverne Diango, l’habitation de la plupart des sofas (esclaves guerriers) et d’une partie de talibés. Tout autour s’étend une plaine à laquelle on arrive par quatre défilés bordés de hautes montagnes. Cette place présenterait une grande difficulté, même à l’attaque de troupes régulières. Le pays est riche en mil et en or, mais il n’avait plus de bestiaux, car à la suite de la guerre, il y a eu disette et l’on a tout mangé. Aussi le cadeau d’un bœuf que me fit Diango était-il princier.

En somme, Diango était un Malinké, et les instincts rapaces de sa race se montraient souvent. Je lui fis un cadeau, il en parut mécontent ; mais quand il vit que sa colère ne m’effrayait pas et que je le menaçais de son maître, lui disant qu’il pouvait prendre, mais que je ne donnerais pas, il devint petit garçon, et il m’extorqua petit à petit du sel en assez grande quantité, des pièces de guinée, etc., etc.

D’autres côtés, on venait m’obséder de demandes. Les griots et les griotes venaient faire de la musique et danser ; les chefs venaient mendier qui un pantalon, qui un boubou ; les malades pleuvaient au docteur qui y eût épuisé sa pharmacie et qui tomba malade lui-même de fatigue. J’avais eu moi-même la fièvre à la suite d’un bain froid. Il fallait sortir de là. Je sommai donc Diango de me donner le guide promis et j’exigeai qu’il fixât l’heure du départ.

9 janvier 1864.

Le 9 janvier, Diango à cheval venait m’accompagner à petite distance, et en me quittant me remettait en signe d’amitié une petite boucle d’or d’environ douze grammes (36 francs). Je lui donnai en ce moment et de bon cœur une calotte de velours brodé en soie et m’éloignai heureux d’être débarrassé de tous ces mendiants et d’être enfin en route.

Diango m’avait assuré avoir reçu des nouvelles d’El Hadj depuis quelques jours : il disait que je le trouverais à Ségou. Je voyais ma mission presque accomplie et je croyais alors avoir franchi les plus grandes difficultés de la route.

[Illustration : Montagnes de Bafing, vue prise de Firia.]

En quittant Koundian, nous remontâmes au Nord, pour aller rejoindre le Sénégal ou Bafing que nous devions traverser en cet endroit (la route directe, à l’Est, offrant des difficultés impraticables à des animaux chargés et même à des cavaliers à cause des montagnes qui la sillonnent) ; nous vînmes ainsi, le soir, rejoindre le fleuve en face d’une île, Médina Gongou[25], où se trouve le village de Médina. Au- dessous était une chute d’eau de quelque importance et au-dessus un barrage. Cela ne fit que confirmer ce qu’on m’avait dit de l’innavigabilité complète du Sénégal dans tout son cours, fait qui m’avait décidé à abandonner mon canot à Oualiha.

Mon guide, avec lequel nous allons faire connaissance, m’offrait de coucher au village et de commencer le transbordement des bagages et des animaux le lendemain matin. Ce transbordement était, en effet, assez difficile ; il fallait l’effectuer au moyen de deux pirogues grossières, en n’ayant, pour les faire avancer, que des pagayes du pays qui se composaient d’un manche de bambou, sur lequel cinq à six petits morceaux de bambous sont fixés en travers au moyen d’une corde et figurent tant bien que mal une pelle. Quelquefois, c’était un morceau de calebasse qui est ainsi fixé. Deux pirogues servaient à faire ce transport ; elles étaient placées de chaque côté de l’île. Je déclarai aussitôt que j’entendais coucher de l’autre côté du fleuve le soir même, et on se mit à l’œuvre. Mes hommes se partagèrent en deux compagnies : pendant que les uns passaient avec une pirogue jusqu’à l’île, les autres portaient à bras les bagages au deuxième embarcadère, puis, de là, traversaient la deuxième branche. Le soir, à sept heures, j’avais franchi le Sénégal, et telle était la fatigue que j’avais éprouvée à Koundian, par suite des obsessions continuelles, que, dès ce moment, je pris la décision de ne jamais camper à l’intérieur d’un village.

Du reste, pour qui connaît les villages des noirs, j’y gagnais un temps considérable. Que ce soient des villages en terre ou en paille, fortifiés ou entourés d’une simple palissade, ou, moins encore, d’une haie d’épines, la construction du village est sensiblement la même. Une porte étroite y donne accès ; il faut décharger là, puis porter à bras les charges au logement qui est assigné souvent fort loin, et où vous êtes quelquefois fort mal ; il faut alors se séparer, aller les uns à droite, les autres à gauche ; à l’arrivée et au départ, on perd beaucoup de temps. De plus, ces intérieurs de maisons sont sales : dans les cases la chaleur est malsaine, en plein air la fumée des cuisines vous étouffe. Au lieu de subir tous ces inconvénients, je préférais camper à la belle étoile. Lorsque j’approchais d’un village, j’allais reconnaître un bel arbre autour duquel on déposait les bagages. Ceux qui connaissent les benténiers, ou fromagers, comprendront pourquoi je choisissais cet arbre de préférence. Ses racines gigantesques, semblables à des cloisons, laissent entre elles des espèces de magasins où nous pouvions serrer nos menus bagages à l’abri du vol ; un homme se couchait en travers et l’on dormait tranquille à la lueur d’un beau feu. D’ailleurs, la vie des émotions violentes était passée. Depuis Koundian, nous étions dans un pays où régnait une autorité régulière ou à peu près telle. Nous y étions sous la protection de cette autorité : que pouvions-nous craindre ? Ce n’était plus le temps où, entre Gouïna et Bafoulabé, les bêtes féroces venaient nous inquiéter presque journellement et où nous allions sans savoir ce qui était devant nous.

Le 10 janvier, je commençai ma marche vers l’Est, à travers un pays désert ; chaque pas que je faisais m’indiquait une ruine : des vestiges de tata, de vieux monceaux de pilons, quelques crânes blanchis au soleil, voilà ce qui restait. On me disait bien que les habitants avaient rétabli leur village de l’autre côté, sur la rive gauche du fleuve ; et, en effet, j’aperçus quelques colonnes de fumée, j’entrevis sur les flancs de la montagne qui borde cette rive quelques toits de cases. Peut-être un centième de la population de ces pays a-t-elle survécu à la conquête, au massacre, à la terrible famine de 1858[26] et aux mille autres maux qui sévissent sur les populations noires, plus vigoureusement que sur les autres, à cause de leur imprévoyance.

Nous traversâmes ainsi le pays du Bafing, situé sur les deux rives du fleuve. Nous longeâmes le fleuve quelque temps encore, puis nous le quittâmes pour nous diriger à l’Est, à l’endroit où ses bords font une pointe vers le Sud jusqu’au Fouta-Djallon où sont situées ses sources.

[Illustration : Niantanso.]

Nous étions, alors, dans une plaine couverte de hautes herbes vertes unies comme un beau gazon ; au Sud disparaissait, après quelques sinuosités, la haute chaîne qui, depuis Koundian, règne le long de la rive gauche, jusque sans doute dans les montagnes du Fouta-Djallon. Un peu plus sur la gauche, une chaîne parallèle, mais moins haute, bordait la rive droite et faisait un vaste circuit autour de nous.

Des troupeaux d’antilopes bondissaient dans la plaine, allant chercher un refuge dans les escarpements des roches, et c’est à peine si, au milieu des hautes herbes où nous passions, une ondulation des tiges indiquait notre présence. Nous cheminions en file. Devant était un homme à pied que je suivais, puis les bagages, les mules en tête, les ânes en file, un homme, généralement c’était Samba Yoro, à l’arrière-garde, nos bœufs sur les flancs et le docteur allant de la tête à la queue de la colonne. Tel était l’ordre ; Fahmahra, notre guide officiel, fermait la marche. Nous ne tardâmes pas à quitter le Bafing, qui n’est qu’une bande de pays sur le bord du fleuve, et nous entrâmes dans le Gangaran, pays un peu plus peuplé. C’est toujours la race malinké qui l’habite et nous retrouvâmes ce même costume, boubou[27] jaune, pantalon jaune, bonnet jaune, quelquefois blanc. Cette couleur jaune s’obtient au moyen d’un arbre nommé rat ou rhat, dont le bois est jaune. On emploie pour la teinture les racines et les feuilles ; le bois se brûle pour les usages domestiques, et les cendres, légèrement alcalines, sont employées pour avoir par lavage un mordant pour la teinture bleue de l’indigo. Les villages de Malinkés sont régulièrement entourés de champs de coton à demi récoltés. Cette culture est en grande vogue par suite de la nécessité de se suffire, car n’ayant que peu ou point de communication avec les comptoirs européens, les Malinkés ne peuvent se procurer d’étoffes et doivent se contenter des ressources du pays.

11 janvier 1864.

Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes par une pente douce à une muraille presque verticale qui nous entourait à l’Est, au Nord et au Sud. A nos pieds était un marigot vaseux dans lequel on ne trouva pas d’eau. En nous voyant, deux femmes qui étaient venues en chercher s’enfuirent dans la montagne, et ce ne fut pas sans peine que Fahmahra les décida à venir lui parler. C’est que, chaque fois qu’une troupe de cavaliers paraît à l’horizon, ces pauvres gens, sur lesquels le glaive du conquérant a pesé de tout son poids et pèse encore bien durement, se demandent si ce n’est pas la guerre qui leur arrive, et comme au fond du cœur ils se révoltent à chaque instant du jour contre le joug qui les opprime, ils se demandent, sans doute, si on ne veut pas les punir de ces coupables pensées.

Le guide nous déclara que nous étions à Firia, et les ruines d’un grand village vinrent à l’appui de cette assertion. Mais, qu’était devenu ce village ? La montagne était haute de cent mètres au moins ; nous ne pouvions songer à la franchir ce même jour, et la perspective de passer encore une nuit dans les broussailles ne me souriait guère. J’avais, depuis Koundian, considéré Firia comme un nouveau port. Et voilà que nous étions sans eau. Bon gré, mal gré, il fallut en prendre son parti. Les animaux se passèrent de boire ; quelques calebasses d’eau amère et sale furent recueillies dans le marigot, et nous nous étendîmes sur nos couvertures.

La nuit ne tarda pas à venir et vers onze heures du soir nous fûmes réveillés par un décor féerique : la montagne devant nous était illuminée. La nuit était noire, une centaine de torches éclairaient les escarpements ; quelques ombres humaines mises en relief par la lumière animaient ce tableau. Je ne me lassais pas de l’admirer : c’était le village de Firia, bâti sur le haut de la montagne, dont les habitants venaient nous apporter à souper : trente calebasses de mets du pays pour nos hommes ; et pour nous, deux poules, des œufs, et un panier de mil pour les chevaux.

De plus, il fut bien convenu que le lendemain ils viendraient aider au transport des bagages pour franchir la montagne, car je me demandais comment les animaux grimperaient sur ces roches où les hommes ne passaient qu’avec l’aide d’un bambou.

Ce passage fut en effet difficile ; à l’exception d’une mule et d’un âne, il fallut décharger tous les animaux et porter les charges à bras sur le sommet de la montagne. Mais heureusement on n’eut pas à redescendre, car nous étions sur un véritable plateau où se croisaient diverses montagnes, elles-mêmes assez élevées ; je compris alors la configuration du pays : nous avions quitté la vallée du Sénégal.

[Illustration : Sambou, griot Malinké à Niantanso.]

12 janvier 1864.

Le jour même nous allâmes camper à Niantanso, village fortifié, situé au milieu d’un estuaire de montagnes, dans lequel nous parvînmes par une gorge étroite et très-accidentée. De magnifiques baobabs, situés près du village, devinrent notre campement naturel. Cet arbre, on le sait, est un des plus utiles que la nature ait distribués sur la terre des noirs ; il croît dans tout le Soudan avec une profusion remarquable. Il fournit un fruit nommé pain de singe, très-astringent, dont la farine sucrée et acide, mêlée au lait, constitue un remède très-efficace contre la dyssenterie, ainsi que j’en ai fait l’épreuve, et qui, outre cela, est un rafraîchissant agréable. Dans quelques cas de famine, j’ai vu les noirs en faire du couscous. La feuille séchée et pilée fournit le lallo, poudre verte impalpable qui est l’accompagnement indispensable du couscous des Yolloffs et du lack-lallo des Bambaras, ces deux principaux plats de la cuisine du Soudan ; enfin, son écorce battue fournit des fils d’une certaine ténacité et d’une belle couleur, avec lesquels on fait des cordes très-régulières mais de peu de durée.

Grâce à notre guide, nous fûmes bien accueillis à Niantanso. On vint nous construire une case en secos (sorte de nattes grossières en paille tressée). On nettoya la place de notre campement, on nous apporta un grand vase en terre cuite qu’on remplit d’eau reposée et claire, et nous pûmes prendre un instant de repos.

Puis, vinrent les visites des chefs de villages environnants, la plupart apportant un petit contingent de provisions. Nous eûmes ainsi la visite des chefs de Diakifé et de Bambandinian. Celui de Firia m’envoya trois poules ; le chef du village m’en donna deux et une calebasse de beau riz. J’achetai quelques poules pour les hommes de mon escorte, à raison d’une poule pour deux poignées de sel environ et trois litres de riz pour cinq charges de poudre.

Je fis l’ascension d’une montagne, située à l’Ouest du village ; je vis l’horizon très-court à l’Est, fermé par une chaîne de montagnes que nous devions traverser le lendemain. Ces montagnes, comme presque tout le sol du Bambouk, sont ferrugineuses, et les habitants fondent le fer par un procédé qui se rapproche de la méthode catalane et que nous décrirons plus tard. Chez eux, le fer n’a que peu de valeur, et j’achetai un grand couteau pour Bara, qui avait perdu le sien, moyennant une tête de tabac (50 cent.).

Le soir, le griot du village, armé de sa grande guitare mandingue, instrument à douze ou quinze cordes, vint me saluer de ses chants. Je le dessinai, et il fut très-étonné de voir que tout le monde le reconnaissait. Quant à lui, qui, peut-être, ne s’était jamais vu dans une glace et qui n’avait entrevu son image que réfléchie dans l’eau, il est très-probable qu’il ne comprenait pas comment cette feuille de papier noirci pouvait lui ressembler. C’est, du moins, ce que son air hébété semblait me faire comprendre, et plus tard, j’ai eu quelquefois l’occasion de faire une remarque analogue.

13 janvier 1864.

Le lendemain nous retrouva en route ; nous franchîmes un marigot, puis une petite montagne, un second marigot, et nous arrivâmes à une haute montagne de 150 mètres aux pentes rapides, mais que cependant on put gravir sans mettre pied à terre, non sans peine, à cause des bambous qui la couvrent et qui sont entrelacés au point de fermer par moments tout passage. Lorsque je fus au sommet, je m’aperçus que nous passions par une sorte de col et que cette chaîne, la plus considérable que j’aie traversée dans mon voyage, était la ligne de faîte qui sépare la vallée du Bafing d’avec celle de ses affluents. La descente fut rapide : le plateau sur lequel nous arrivions était à mi-hauteur de la montagne, qui, de ce côté, n’avait pas plus de 80 mètres.

Nous entrions alors dans des plaines cultivées ; aux pays déserts que nous avions vus depuis notre départ succédait enfin, pendant quelques jours au moins, l’apparence du bien être. Le soir nous couchions au village de Makhana.

[Décoration]

[Note 23 : Ce torrent, énorme dans les hautes eaux, est une défense de la place de Koundian. En 1857, l’armée d’El Hadj, s’échappant de Médine, le passa à la nage et plusieurs centaines d’hommes y périrent.]

[Note 24 : C’est, on le sait, le tambour de guerre, caisse hémisphérique en bois recouverte d’une peau de bœuf, sur laquelle on frappe lentement et en cadence avec une pomme de cuir emmanchée sur un manche flexible.]

[Note 25 : Médina Gongou (île de Médina).]

[Note 26 : En 1858, à la suite de la guerre, aucun des pays du haut Sénégal n’ayant pu faire de cultures, la famine fut si abominable que dans les rues de Bakel on voyait jusqu’à quinze et vingt individus, femmes, enfants et même hommes, mourir de faim en une journée, en dépit de la charité publique et des secours de l’autorité.]

[Note 27 : Boubou, sorte de blouse musulmane très-ample offrant de l’analogie avec le puncho de l’Amérique.]