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CHAPITRE II.

Départ de Gouïna. — Navigation entre Gouïna et Bafoulabé. — Mode de voyage par terre. — Chasse à l’hippopotame. — Marigot de Khasso-Fara, limite du Khasso. — Marigot de Kétiou. — Un caïman depuis Gouïna. — Arrivée à Bafoulabé. — Journée pénible. — Sidi et Yssa à la découverte.

1er décembre 1863.

Le 1er décembre, nous avions campé sur la berge de la rive gauche, en allumant de grands feux pour éloigner à la fois les bêtes féroces de l’intérieur et les hippopotames, dont le grognement sourd nous avait bercés toute la nuit. Ces monstrueux amphibies, troublés pour la première fois, depuis bien des années, dans des eaux où ils régnaient en maîtres, fouettés le jour par les balles de nos carabines et blessés quelquefois, semblaient nous suivre à la piste.

Nous choisissions d’ordinaire pour camper les plages de sable fin, qui sont aussi généralement les endroits par lesquels ils gravissent les berges pour aller paître l’herbe ; mais la même raison qui les attirait près de ces pacages nous les faisait choisir afin d’y trouver l’herbe nécessaire aux nombreux animaux de la caravane. Aussi, lorsque, conduits par l’habitude et par l’instinct, ils venaient pour débarquer, ils se trouvaient en face de nos feux, et leurs sourds grognements sortant de dessous l’eau venaient nous témoigner de leur fureur. Puis ils sortaient leurs têtes de l’eau et respiraient bruyamment en soufflant de l’eau. Ces bruits, dans le calme de la nuit, mêlés aux cris lointains de l’hyène, à la voix imposante du lion, et aux mille soupirs d’une nature qui a bien sa grandeur, ne nous empêchaient pas de reposer. Et cependant, il faut bien le dire, l’inquiétude me travaillait. Bien qu’à vraiment parler les noirs n’eussent pas encore subi de privations, le changement de vie, l’énormité du travail que je leur imposais, semblaient les aigrir, et, dans leurs rapports entre eux, je constatais chaque jour des symptômes alarmants. Aussi, sous le poids de ma responsabilité, je passai plusieurs nuits éveillé, et par la suite mon sommeil devint léger. Bien qu’entre mon compagnon et moi il y eût peu d’expansion alors, j’observais avec bonheur qu’en dépit de son calme il ne négligeait aucune des précautions indispensables pour une pareille vie. C’est ainsi qu’il couchait, comme moi, la main sur son revolver, et que le danger, soit qu’il provînt des hommes, soit qu’il vînt des animaux ou de toute autre cause, l’eût trouvé prêt à lui faire face.

2 décembre 1863.

Le 2 décembre, j’embarquai une partie de mes vivres dans le canot, et particulièrement de magnifiques giraumons que les noirs de Tamba-Coumba- Fara étaient venus me vendre pour un peu de poudre, et, pendant que M. Quintin, aidé de Samba-Yoro et de cinq hommes, se frayait avec les animaux une route par l’intérieur ; avec les quatre autres laptots, je cherchais à remonter par eau jusqu’au grand barrage reconnu depuis l’avant-veille. Rappelons, en quelques mots, la composition de la caravane au moment de ce départ : Deux officiers, dix hommes travaillants, deux mules, trois chevaux, quatorze ânes, cinq bœufs, dont un porteur. Quand quatre hommes étaient dans le canot, il en restait six pour conduire tous ces animaux. Alors nous attachions les mules et les chevaux en file ; un homme était mis aux bœufs, et les trois ou quatre restants conduisaient les quatorze ânes. On conçoit qu’ils n’avaient pas de temps à perdre pour retenir les charges qui tombaient encore de temps à autre, surtout au passage de marigots à peine desséchés. Combien de fois, dans ces occasions, fûmes-nous obligés de mettre pied à terre pour aider au rechargement des bagages ! Mais ce n’était pas tout : il n’y avait pas de sentier à travers ces herbes, hautes de dix à douze pieds ; il fallait se frayer un chemin. On tombait quelquefois dans des fourrés de mimosas épineux, dont on ne sortait pas sans y laisser quelques lambeaux de vêtements ou de peau. On conçoit que la marche ne pouvait être rapide ; les tours et détours prenaient du temps. Souvent, en face d’une ravine, on était obligé de revenir sur ses pas pour aller tourner par l’intérieur ; puis, on revenait au fleuve, et, après l’avoir suivi quelques instants, il fallait recommencer le même exercice.

[Illustration : La montagne aux Singes.]

En quittant notre campement, à six heures cinquante et une minutes, nous passâmes entre la berge et une île longue, couverte de baobabs et de palmiers ; le fleuve venait du Sud, et nous marchions avec une vitesse que j’estimai de 5 kilomètres à l’heure. A sept heures quatre minutes, je m’engageai dans un groupe d’îles, où je trouvai le fleuve barré sur toute sa largeur ; il se brisait dans des roches qui montraient leurs têtes, avec une vitesse de plus de 7 milles. Je fis mettre les hommes dans l’eau, et là, marchant péniblement en traînant le canot sur des roches glissantes, tombant pour nous relever et retomber encore, nous recommençâmes ce que nous avions déjà fait tant de fois. Dans ces occasions, je le constatai avec bien du plaisir, tant que durait le danger, chacun y apportait un véritable courage, une obéissance passive indispensable, chacun de mes ordres était exécuté à la parole, quelquefois avec un véritable dévouement, car celui sur lequel pesait, par exemple, le canot tout entier, entraîné parfois par la violence du courant ou par suite de la chute d’une partie des hommes, courait danger de la vie, et un faux mouvement pouvait faire chavirer le canot et perdre les vivres, accident bien grave dans un pays où on ne peut les renouveler. Après ce barrage, nous en franchîmes un insignifiant ; puis un autre assez difficile, mais dans lequel je pus faire haler le canot de terre avec une cordelle. La différence de niveau y était de 80 centimètres, et la violence du courant sur le rapide devait être de 10 nœuds au moins. Enfin, après une navigation difficile, dans laquelle, de minute en minute, je relevais la direction du fleuve, la vitesse, les montagnes environnantes et les marigots, nous arrivâmes au grand barrage qui était le but de la journée. Ce barrage, dont je pris un lever, a 2m,50 de chute.

Une chaussée part de la rive droite et ferme presque entièrement le cours, ne laissant qu’un canal de 25 à 30 mètres de large, dans lequel se précipitent les flots torrentueux, creusant des lames de plus d’un mètre de profondeur, se brisant sur des rochers dont les têtes seules paraissent au milieu des flots d’écume. Ce canal a près de 250 mètres de long ; sur la gauche, en le remontant, on trouve une autre chute, bien plus rapide, mais formant une série de petits bassins étagés, et dont le volume d’eau est bien moins considérable. C’est par ce passage que je fis hisser le canot, d’échelons en échelons, jusque sur le bassin supérieur, après avoir préalablement transporté son chargement à bras dans le lieu que j’avais choisi pour campement sur la rive gauche, droit en face du plus fort du torrent.

En cet endroit, le fleuve varie en largeur totale de 150 à 200 mètres.

3 décembre 1863.

En partant, au jour, de notre campement, nous y laissions nos hommes, les animaux et bagages, et allions à la découverte. Nous découvrîmes d’abord dans une île, formée par un marigot, sur la rive gauche, les traces d’un village. Puis, en continuant, nous remontâmes le fleuve dégagé pendant quatre lieues ; nous trouvâmes alors un petit barrage, puis, peu après, une chute d’eau verticale de 4m,50, devant laquelle nous fûmes contraints de nous arrêter. Je redescendis au campement pour faire transporter sur ce point les bagages. Tout le long de la route, nous chassions les hippopotames et les pintades, qui sont en quantités innombrables. Nous avions remarqué que les montagnes de la rive gauche se rapprochaient du fleuve au point de venir s’y baigner en un endroit situé à moitié route. La montagne, étagée, de couleur rouge et noire, découpée par les massifs d’arbres qui sortaient de toutes les crevasses, était littéralement couverte de singes à tous les étages ; sur toutes les fentes horizontales, ils étaient établis les uns à côté des autres ; les arbres pliaient sous leur poids, et, à notre passage, ils nous saluèrent par des gambades incroyables et des aboiements forcenés. En affirmant que ce quartier général ne renfermait pas moins de six mille cynocéphales, je ne crois pas exagérer.

Derrière cette montagne était un marigot profond qui devait offrir un passage difficile ; je m’étais donc décidé à accompagner le convoi dans cette partie, où d’ailleurs j’avais dressé le cours du fleuve. Pour en faciliter la marche, je fis, le soir, transporter par le canot un chargement de matériel.

Pendant ce temps, avec quelques hommes, je faisais allumer des feux dans les herbes sèches, afin de dégager la route.

Quand vint l’heure de rentrer les animaux, on chercha les bœufs qu’on avait mis à paître ; mais ce ne fut que très-tard qu’on parvint à les trouver ; ils s’étaient couchés dans des herbes épaisses, et hautes de 4 à 6 mètres ; cela nous donna bien de l’inquiétude. Ensuite, le canot eut du retard ; enfin, à sept heures du soir, la chanson des laptots se fit entendre dans le lointain, puis des détonations, et, à huit heures, nous étions tous réunis. Le canot, dans son retour de nuit, avait été littéralement cerné par les hippopotames ; on les touchait des avirons, et on ne s’en était dégagé qu’à coups de fusil. Ces animaux, d’ailleurs, sont plus effrayants que terribles, et bien qu’ils m’aient souvent poursuivi, ils ne m’ont jamais attaqué.

[Illustration : Cynocéphales du Sénégal.]

4 décembre 1863.

Après une nuit très-humide, en dépit des feux que nous avions allumés, nous nous réveillâmes couverts de rosée : il était cinq heures et demie ; les hommes étaient engourdis et rechignaient un peu à entrer dans l’eau. Néanmoins, je fis charger le canot et les animaux, et à sept heures deux minutes, le canot était en route par eau, lorsque nous nous mîmes en marche.

A onze heures, nous arrêtions sur ce barrage, que nous supposions être Malambèle. Je copie ici textuellement mon journal de route ;

« La route a été horrible. De temps à autre, un bout de sentier impraticable, indiquant l’arrivée et le départ des anciens villages, ruinés aujourd’hui, et dont quelques morceaux de bois, quelques pierres, ayant servi d’assise aux cases, indiquent seuls aujourd’hui la place.

« Le reste du temps, malgré les feux allumés depuis deux jours, on ne peut passer qu’à grand’peine à travers les épines. Arrivés à la montagne du Palais-des-Singes à neuf heures et demie. Impossible de noter la route. »

En effet, avant cette montagne, nous eûmes à passer le marigot encore vaseux ; des traces de lion toutes fraîches témoignaient de sa présence à peu de distance ; dans le fond du marigot, tous les singes s’étaient réfugiés dans une montagne circulaire, dont ils occupaient tous les étages. J’étais descendu le premier dans le marigot, et ayant mis pied à terre, à cause de la rapidité des berges, je marchais avec précaution pour ne pas être surpris par le lion, dont je suivais les traces. Lorsque j’arrivai en vue de la montagne, un concert semblable à celui d’une meute en chasse, mais d’une meute immense, me salua. J’étais déjà de mauvaise humeur, à cause des difficultés sans cesse croissantes de cette route. Bafoulabé semblait s’éloigner de moi comme à plaisir. Ces animaux, hurlant, gambadant, m’exaspérèrent ; je pris une carabine, et je tirai dans un groupe ; j’en vis un tomber, et, en un clin d’œil, les autres se précipitant, l’enlevèrent, et la montagne fut déserte. Il nous fallut alors gravir la berge opposée. Elle était tellement roide, que la plupart des charges tombèrent. Nous eûmes alors à nous frayer un chemin dans les anfractuosités de la montagne. Nous apercevions sur le fleuve le canot nageant contre le courant. Mais ce ne fut qu’après bien des tours et détours, tenant les chevaux par la bride, et après les avoir vus s’abattre plus d’une fois, que nous fûmes en bas de cette montagne des Singes.

J’allai immédiatement camper sur la berge, où le bruit de la chute d’eau nous conduisit. Le canot, n’ayant pas assez de monde, était arrêté au petit barrage. J’allai le faire passer.

Lorsque nous arrivâmes, avec le canot, dans le bassin supérieur, très- peu profond en cet endroit, nous fûmes surpris par le spectacle très- curieux d’une bande d’hippopotames à demi plongés dans l’eau et n’ayant pas assez de fond. Les vieux se précipitèrent aussitôt dans les eaux profondes ; mais un jeune, voulant suivre sa mère, se trouva à ma portée, et je lui logeai trois balles de revolver dans la tête ; bien que son sang coulât, il atteignit un instant sa mère ; mais, sans doute épuisé, il la quitta et fut entraîné par le courant dans le rapide.

Je me souviendrai toujours de ce qui se passa : la mère, s’élevant par un effort incalculable, découvrit la moitié de son corps, et voyant son petit emporté par le flot, s’y précipita avec une incroyable rapidité ; elle l’atteignit sur la crête du torrent, à l’endroit où il se précipite, et ils roulèrent ensemble dans la chute pour ne plus reparaître.

Il y avait, dans ce spectacle de dévouement d’une mère à son petit, quelque chose qui nous attendrit tous, même les noirs de l’expédition, ce qui ne les empêcha pas d’aller à la recherche des deux amphibies, dont ils espéraient faire un régal.

Si, dans ce voyage, bien que j’y aie vu et côtoyé plus d’hippopotames que dans tout le cours de mes autres pérégrinations en Afrique, il ne m’a pas été donné d’en _goûter_, je suis cependant à même de renseigner au sujet des qualités de cette viande, dont j’ai mangé une fois en Casamance. La viande proprement dite ressemble à celle du bœuf ; la texture en est plus grosse, mais c’est une bonne nourriture ; quant à la graisse, elle a toujours un goût un peu rance.

Dès que le canot fut sorti du grand courant, laissant le gros des hommes transporter le matériel au lieu choisi pour le campement, je partis pour explorer le fleuve devant nous. Nous fîmes ainsi environ six lieues en embarcation sans trouver d’obstacles à la navigation. Le fleuve se resserrait, s’encaissait entre deux murailles verticales d’une espèce de grès noir. Les différentes assises de ces pierres étaient horizontales ; l’eau filtrait à travers et suintait par toutes les fissures ; il y avait des endroits où elle formait de petites cascades. Dans les fentes horizontales, un nombre énorme de pigeons sauvages, gris, à l’œil rouge, avaient élu domicile. Nous y aperçûmes aussi quelques poules d’eau et des rats gris (le surmulot).

[Illustration : Chute du Sénégal dans le Bambouk (le 4 décembre).]

Néanmoins, cette espèce de canal était d’un aspect triste ; nous étions dominés des deux côtés par ces berges noires, verticales, unies, sur lesquelles ne se voyait presque aucune végétation. Le courant était très-fort, et une illusion d’optique, dont je n’ai pu me rendre compte, nous faisait paraître la surface du fleuve comme un plan incliné très- prononcé ; tellement même qu’il me fallut faire appel au raisonnement, et me souvenir que des pentes de quelques minutes rendent un fleuve innavigable, pour ne pas appliquer une fausse appréciation à cette partie de son cours.

Après avoir reconnu un lieu de campement pour le lendemain, nous rentrâmes, car la nuit s’avançait ; elle nous surprit même, et nous ne parvînmes qu’à grand’peine à chasser les hippopotames. Craignant ensuite d’être entraînés par le courant près de la chute d’eau où nous avions dressé notre campement, je fis atterrir à environ 500 mètres au-dessus. A cet endroit, la plage était faite de cailloux énormes, roulés, sur lesquels la dernière crue du fleuve avait déposé un limon verdâtre très- glissant ; d’autres étaient unis comme une glace et semblaient recouverts de verglas. La nuit était très-noire ; pour parcourir les 500 mètres qui nous séparaient du camp, nous mîmes près d’une heure : chutes sur chutes, et quelques-unes assez malheureuses pour occasionner de fortes contusions. Nous rentrâmes moulus et bien découragés ; car le cinquième jour, depuis notre départ de Gouïna, était arrivé, et nous avions acquis la conviction que nous ne verrions pas Bafoulabé ce jour- là, et qu’il y avait encore d’autres barrages devant nous.

5 décembre 1863.

J’envoyai le canot porter un chargement à environ 4 lieues, puis, à son retour, nous partîmes pour nous rendre à ce nouveau campement. La route par terre fut moins difficile que d’habitude : nous campâmes vers quatre heures et demie, et on s’occupa de brûler les herbes. En cet endroit, la montagne venait se baigner au fleuve, et, devant nous, on entendait le sourd grondement d’un nouveau barrage.

Pendant la nuit, notre feu s’éteignit, et les hippopotames sortirent à moitié de l’eau ; mais en voyant tant de monde, ils s’y rejetèrent, et leur bruit réveilla une partie des hommes.

6 décembre 1863.

Les journées du 6 et du 7, nous passâmes une série de rapides que je désigne sous le nom de barrages de Malambèle, car nous retrouvâmes sur la berge et sur les bancs du fleuve des traces de villages. Ces barrages furent presque tous franchis à la touline. Le courant était violent et l’opération fort délicate, car les berges étaient loin d’être unies comme un chemin de halage. Il nous arriva même, à un moment où trois des hommes allaient tourner une roche, pendant que le quatrième s’arc- boutait pour maintenir le canot, qu’il fut entraîné et tomba à l’eau. Aussitôt le canot vint en travers et fut entraîné avec la rapidité d’une flèche. M. Quintin et moi étions seuls dedans. Je tenais le gouvernail ; nous essayâmes d’armer l’aviron pour redresser le canot, mais la violence du courant ne le permit pas.

Nous descendîmes le rapide, et voyant que nous arrivions nous briser sur les roches, je n’eus qu’une ressource, ce fut de me jeter en dehors du canot, pour _étaler_, comme disent les marins. Le choc fut bien diminué de violence, et nous pûmes arrêter et reprendre l’opération.

7 décembre 1863.

Enfin, le 7, après bien des fatigues, j’écrivais sur mon carnet ces mots :

« Un caïman a essayé d’attraper nos bœufs pendant qu’ils buvaient. Depuis Gouïna, c’est le premier que nous voyons ; serait-ce un indice que les barrages sont terminés ? Le fleuve paraît dégagé devant nous. J’espère être demain à Bafoulabé. »

Néanmoins, nous eûmes encore trois barrages à franchir, dont un présentait une chute verticale de 1m,50. Plus tard, quand je fus à Oualiha, on me le désigna sous le nom de Doumoudamo-Dioubé ou passage de Doumoudamo. Un marigot aboutit en cet endroit au fleuve, faisant suite à une série de lacs ; nous campâmes près du point où il se jette dans le fleuve. Ce marigot, le Khasso-Fara, nous a-t-on assuré, marque la limite du Natiaga, et, par conséquent, du Khasso, si tant est qu’il y ait jamais eu de limites bien établies entre deux pays nègres.

[Illustration : Caïman essayant de saisir un bœuf.]

[Illustration : Pointe de Bafoulabé.]

Un peu avant ce marigot, nous en avions passé un autre sur la rive droite, désigné sous le nom de marigot Kétiou, qui, nous dit-on, descend du Tomora, apportant les eaux des pluies auxquelles il sert d’écoulement.

9 décembre 1863.

Enfin, le 9 décembre, je partis en canot, et, après avoir reconnu un dernier barrage qui devait présenter peu de difficultés, j’aperçus devant nous le fleuve se séparant en deux branches : c’était Bafoulabé. J’atterris sur la rive droite, et je remontai à pied par des sentiers d’hippopotames, jusqu’à ce que je pusse bien voir cette pointe tant désirée. Il était temps, au reste, que cette bonne nouvelle vînt ranimer le courage de nos hommes, car les choses allaient mal. Sous l’empire de la fatigue, les caractères s’aigrissaient de plus en plus ; une animosité croissante s’était déclarée entre Samba Yoro, capitaine de rivière, et Bakary Guëye, mon homme de confiance, que je me savais dévoué. Les choses étaient arrivées à tel point que j’avais dû intervenir pour les empêcher de se battre, et mettre Bakary en faction, seule punition que je pusse infliger. En dehors de cela, Bara, un de mes hommes les plus courageux et les plus habiles, venait de se blesser cruellement. Dans un barrage, au moment où il supportait tout le poids du canot, il avait glissé dans un de ces trous désignés, au Sénégal, sous le nom de baignoires, dont les bords, travaillés par les cailloux roulés et les eaux, sont souvent tranchants comme un couteau, et il avait eu une entaille profonde à la jambe.

Mamboye, sergent de tirailleurs que j’employais surtout à terre, éprouvait de fréquents accès de fièvre, et la plupart des hommes avaient, par suite des travaux alternatifs dans l’eau et dans les broussailles épineuses, les jambes très-abîmées.

Cependant, avant d’atteindre ce point, il me restait une rude journée. Voici comment j’en rendais compte dans mon carnet de notes :

10 décembre 1863.

« La nuit a été très-belle, par exception ; nous n’avons pas eu d’humidité. Le temps est clair au jour ; mais avec le soleil se lève un peu de brume, qui cache peu à peu des montagnes un peu élevées qu’on aperçoit dans le N. E.

11 décembre 1863.

« Les contrariétés de la journée d’hier ne m’ont pas laissé le temps d’écrire. A sept heures et demie, les bêtes étaient chargées ; j’envoyai quelques hommes aider au chargement du canot.

« Pendant ce temps, je conduisais les deux mules et deux chevaux chargés en file, pour chercher un passage au marigot de Khasso-Fara, dont les berges étaient impraticables. Je remontai assez loin et m’égarai. Quand je parvins à retrouver les ânes, toutes les charges étaient en bas ; les hommes envoyés pour aider au chargement du canot n’étaient pas revenus. Enfin, Alioun Penda, que, la veille, j’avais envoyé pour chercher un passage, nous conduisit au seul point où il l’eût trouvé praticable. De fait, il n’y avait qu’un grand pas à faire ; mais les mules, d’ordinaire si calmes, s’effrayèrent : une se renversa avec sa charge, imitant les chevaux, qui déjà en avaient fait autant. Nous restions seuls, le docteur Quintin, Bara et moi, pour réparer tout cela. Il nous fallut mettre pied à terre, débâter les mules, les chevaux, les recharger, et cela avec Bara blessé, qui cependant marchait à pied. Fort heureusement, nos cantines n’étaient pas brisées, et en cette occasion comme en bien d’autres, il a fallu qu’elles fussent solides pour résister[22].

« Enfin, une fois sortis de ce mauvais pas, je réunis les hommes et les animaux, et je partis devant, cherchant une route à travers des fourrés très-épais.

« Un peu plus loin, nous passâmes sans grande difficulté un marigot, dont les eaux très-fraîches alimentaient le fleuve, tandis que le Khasso-Fara est, au contraire, alimenté par le fleuve aux hautes eaux.

« Vers neuf heures et demie, je me trouvais sur le bord du fleuve, près de l’embouchure du Bafing. Voyant le canot devant, je cherchai à le rejoindre, et je tombai alors dans un fourré d’épines, véritable labyrinthe, dont je ne pus sortir qu’en laissant des lambeaux de vêtements aux branches, et la figure et les mains en sang. Un peu plus tard, j’étais dans des hautes herbes de neuf à dix pieds. Je vis bondir devant moi deux magnifiques antilopes ; j’armai mon revolver pour tirer, mais mon ardeur cynégétique se calma devant le rugissement d’un lion qui, à dix pas, se dressa dans les herbes où il était tapi et peut-être en chasse. La mule que je montais m’emporta, et alors je laissai aux épines des morceaux d’habits, la moitié de la coiffe de mon chapeau, trop heureux de n’être pas poursuivi par le superbe roi de ces forêts.

« Enfin, à onze heures et demie, je hélais pour la quatrième fois, lorsqu’on me répondit ; j’étais à côté du canot. Une demi-heure après, Bara arrivait avec le docteur. J’avais déjà commencé, à coups de couteau de chasse, à élaguer les broussailles pour faire un campement. A une heure et demie, les hommes arrivèrent ; mais un âne manquait ainsi que la peau de bouc contenant les effets de Mamboye. Samba Yoro et Alioun étaient à la recherche de l’âne. A deux heures, Alioun arriva sans avoir rien trouvé ; à trois heures, ce fut le tour de Samba Yoro, rendu de fatigue. Je fis alors partir tout le monde, et, pendant ce temps, la mule blanche rompit sa corde et se sauva, suivie de deux chevaux.

« Enfin, à sept heures du soir, tout le monde arriva ; on avait retrouvé la charge de l’âne, la mule et les deux chevaux ; mais l’âne manquait. »

La mule avait repris le chemin de Médine, et plus d’une fois elle nous joua le même tour par la suite.

11 décembre 1863.

Après une journée comme celle-là, on a besoin de repos, et cependant le 11, au matin, on repartait à la recherche de l’âne. A onze heures, on l’avait retrouvé, ainsi que la peau de bouc de Mamboye. Le reste de la journée fut employé à installer des branches pour faire sécher de la viande, à nettoyer le camp et mettre de l’ordre dans nos bagages. Puis, ayant trouvé, en rôdant aux alentours, des traces fraîches d’hommes qui se préparaient à prendre le miel d’une ruche, et sans doute avaient fui au bruit des coups de fusils dont nous accompagnions souvent notre marche, il fallut songer à la prudence, et je fis disposer autour de notre campement des épines au milieu des herbes, de manière à former une défense à l’abri de laquelle nous eussions pu tenir tête à une centaine d’hommes.

12 décembre 1863.

Puisqu’il y avait traces d’hommes, le village ne devait pas être loin, et, dès le lendemain, je fis partir Sidi avec Yssa à la recherche d’un village. Sidi était Khassonké et devait se trouver en pays de connaissance ou de parents ; je l’avais chargé d’assurer de mes intentions pacifiques, de dire que j’étais venu voir le pays, et au besoin commercer ; mais que j’avais assez de force pour être sûr qu’on ne pût me faire de mal.

Laissons ces voyageurs s’avancer, et donnons une idée de notre séjour à Bafoulabé. Car j’étais à Bafoulabé, et ce n’était pas sans un vif plaisir.

J’avais déjà abordé l’inconnu, je n’avais pas entamé mes marchandises, et j’avais parcouru quarante lieues de fleuve inexploré, remonté ou franchi par terre trente barrages ou chutes d’eau.

[Décoration]

[Note 21 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.]

[Note 22 : J’avais eu la précaution de les faire visser au lieu de les clouer.]