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CHAPITRE XXVII.

Le jour de l’an 1865. — Cadeaux à Ahmadou et à divers. — Visite du fils de Samba Oumané. — Les nouvelles qu’il apporte. — Nouvelles de Bakary. — Arrivée de Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. — Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je l’accompagne. — Munitions de l’armée. — Arrivée à Marcadougouba.

Janvier 1865.

Enfin le 1er janvier 1865 arriva, et, d’après ce principe que les petits cadeaux entretiennent l’amitié, j’envoyai à Ahmadou 100 fr. d’argent, une filière d’ambre no 4 et une de corail no 6 (en tout environ cent quatre-vingts francs), en lui faisant expliquer que c’était le premier jour de notre année, et qu’il était d’habitude parmi les blancs de faire des présents ce jour-là.

Je fis distribuer cinq cents cauris à chacun de mes laptots et je leur donnai une calebasse de miel en ruche, qu’Ahmadou m’avait envoyée, puis je distribuai à toutes les femmes de la case deux cents cauris chacune, et aux captifs quelques centaines de cauris à partager.

Samba N’diaye, à sa grande joie, et d’autant plus qu’il ne l’espérait pas, eut un boubou de coton blanc, d’une valeur de six mille cauris au moins à Ségou ; et j’en donnai également un au vieil Abdoul, pour le remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue de lui à ses lougans.

Ahmadou avait paru enchanté de son cadeau, surtout de l’argent, et avait promis qu’il me ferait appeler, dès qu’il serait un peu dégagé des occupations qui l’accablaient. En effet, il y avait diverses questions pendantes, et d’abord celle de la formation de l’armée, qu’il cherchait à réunir sans succès ; puis, une querelle suivie de bataille, qui avait eu lieu au marché de Bamabougou, entre les Bambaras et les Talibés, qui avaient voulu prendre des marchandises sans payer, ce qui leur valut par la suite cinquante coups de corde à chacun, donnés par l’ordre d’Ahmadou. Enfin différentes razzias s’opéraient, et l’une avait ramené cent quatre-vingts bœufs, enlevés autour de Sansandig.

2 janvier 1865.

Le 2 janvier je reçus la visite du fils de Samba Oumané, qui a joué et joue encore un rôle dans les affaires du Toro (Sénégal). Samba Oumané, on le sait, avait fait assassiner par son fils le Lamtoro[188] nommé par le gouverneur, et voyant qu’il allait avoir maille à partir avec la justice des blancs, il s’était enfui. Il était venu à Nioro, et son fils arrivait à Ségou pour y chercher fortune. Il me disait que son père et lui aimaient bien les blancs, que leurs disputes étaient entre eux et les gens du Toro, noirs comme eux, mais qu’ils n’avaient rien contre nous ; au contraire. Je le reçus froidement, car, bien que de sa part ce fût plus excusable peut-être que de la part de tout autre, il s’était en somme rendu coupable d’un assassinat de sang-froid.

Il m’apportait quelques nouvelles, entre autres que l’armée de Koniakary, commandée par Tierno Moussa, était venue à Nioro, et qu’avec ces deux armées réunies on avait attaqué le Bakhounou révolté. Comme toujours, lorsqu’un noir raconte une bataille à laquelle il a pris part, on avait remporté la victoire, à Bollé et à Barsafé. Son père était resté avec l’armée de Nioro à Bagoyna.

Mais ce qu’il ne put me dire, c’est ce que venaient faire des envoyés de Tierno Moussa qui étaient arrivés depuis quelques jours.

A force de le faire causer, je finis cependant par savoir que Tierno Moussa, après avoir attaqué, avait été attaqué à son tour par les révoltés de Ouaïnka et de Bassakha et qu’il avait été forcé de se réfugier à Bagoyna. Il était donc probable que son envoyé venait apporter une lettre pour demander du renfort.

Ces bruits n’étaient qu’à demi rassurants, et le retard de Bakary compliquait notre situation. Ahmadou, à qui j’avais fait demander des cauris, avait, en me les envoyant, refusé de répondre à ma demande d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary ; sa grande préoccupation était de faire faire de bons tatas dans tout le pays et il distribuait des cauris aux Talibés des maisons de Ségou.

8 janvier 1865.

Le 8 janvier, nous eûmes, par un individu qui avait accompagné Bakary jusqu’à Médina, près Koniakary, la certitude que celui-ci était arrivé au Sénégal. Cet homme disait avoir quitté Nioro le 13 décembre et n’avoir pas eu de nouvelle du retour de Bakary. Cependant, à Yamina, il avait entendu, dans les derniers jours de décembre, des hommes du Bakhounou dire que les envoyés des blancs étaient en route pour revenir et qu’on les avait vus à Serro.

Ceci nous donnait bien peu d’espoir et je commençais à croire que la route du Bakhounou était fermée et qu’on me le cachait, lorsque le 10 janvier Daouda Gagny, chef de Bagoyna, arriva à Ségou. Je mis Seïdou en quête de nouvelles, et tout d’abord il n’apporta rien de bon : on n’avait pas entendu parler de Bakary. Mais le 11 janvier, un de nos amis nègres, un Massassi de Bongourou, nommé Diocounda, député près d’Ahmadou par son père, vint nous faire le récit suivant : « Daouda Gagny, avant de se mettre en route, a envoyé son captif de confiance à Nioro, où il a trouvé, chez Mustaf, deux envoyés des blancs qui portent un bonnet comme on n’en a jamais vu dans le pays. Le lendemain ce captif a quitté Nioro, et trois jours après son arrivée à Bagoyna, Daouda est parti. » C’est au docteur que nous étions redevables de cette bonne nouvelle, car Diocounda était surtout son camarade à lui, et c’était lui qui l’avait envoyé en quête d’événements.

Tout compte fait, il y avait dix-neuf jours que nos messagers étaient à Nioro. Cette nouvelle nous fut confirmée par Samba N’diaye, qui alla voir Daouda Gagny en personne. Quant aux événements du pays, on disait que Tierno Moussa avait été battu à Bollé, et que, n’ayant pas voulu rentrer à Bagoyna, il était à Touroungoumbé, dans le Kingui. On disait aussi que la route de Nioro à Bagoyna était difficile à cause des pillages des Maures, et que de Bagoyna à Ouosébougou elle l’était à cause des Bambaras.

Avec tout cela nous ne soupçonnions pas la vérité et nous nous réjouissions. Sans doute Bakary allait arriver, chaque jour je l’attendais et je n’attachais plus d’importance aux fausses nouvelles qui arrivaient du Macina. Enfin, le 19 janvier, je fis de nouveau prier Ahmadou d’envoyer au-devant de Bakary. Il répondit qu’il l’attendait lui-même chaque jour, et que si dans quelques jours il n’arrivait pas on pouvait revenir lui parler.

Ce fut à ce moment que la situation changea de face à Ségou même, et qu’il nous fallut dévorer notre impatience en face des dangers qui venaient nous assaillir.

Au moment où Ahmadou cherchait de plus en plus à réunir son armée, luttant contre les nombreux mécontentements, surtout contre ceux de gens tels que Amadi Boubakar, Tambo, etc., qui, arrivés depuis peu, se plaignaient de n’avoir ni maison, ni femme, ni moyen d’existence, et de ne pouvoir rentrer chez eux, retenus qu’ils étaient comme moi par Ahmadou ; au moment où il venait de donner l’ordre que personne ne quittât la ville pendant deux jours parce qu’il avait des nouvelles à donner à l’armée, un cavalier arriva bride abattue de Koghé, annonçant qu’un homme, parti pour la chasse, avait rencontré une armée campée à Toghou, près de ce village.

Aussitôt le tabala battit à la mosquée, et dès qu’un peu de monde fut réuni, Ahmadou alla à la grande place des palabres, sous les grands arbres des Somonos, et l’armée partit, comme d’habitude, à la débandade.

Le soir, cette nouvelle, à laquelle peu de gens croyaient, était confirmée.

24 janvier 1865.

Le 24 janvier, on savait que c’était l’armée de Mari qui était venue à Toghou. On disait que ce village avait refusé de le recevoir. En attendant, il partait de nouveaux renforts pour l’armée. Ahmadou avait donné l’ordre de cerner le village, si l’ennemi s’y trouvait renfermé, et de le prévenir ; si, au contraire, on le trouvait dans la campagne, on devait le chasser et le poursuivre. Les uns disaient que Mari n’avait que ses captifs, les autres, qu’il avait une forte armée. Les uns racontaient qu’il était aux abois, ayant été chassé de Sarrau, de Sansandig, et qu’il n’osait plus rentrer dans le Baninko dont la population, fatiguée de ses exactions, lui était hostile ; d’autres que le village de Toghou l’avait appelé au nom de tous les Bambaras du pays.

Tout cela, ajoutai-je sur mon journal, ne m’amène pas Bakary, et si Tierno Moussa, comme on le dit, est retourné chercher des renforts à Koniakary, c’est notre seule chance de le voir bientôt. Malheureusement jamais je n’avais mieux jugé.

Dans l’après-midi, on vint demander de la poudre. Ahmadou fit partir cent vingt barils portés à tête d’homme. Le soir deux cavaliers arrivèrent et après avoir parlé avec Ahmadou, repartirent tout de suite avec ordre de ne dire mot à qui que ce soit. C’était mauvais signe.

Aussitôt Ahmadou fit appeler les chefs, et leur palabre dura une partie de la nuit.

25 janvier 1865.

Le 25 janvier, on disait que les Bambaras avaient repoussé l’armée en plaine après lui avoir enlevé son tabala et ses poudres, et étaient rentrés ensuite dans le village de Toghou. On disait aussi que le pavillon avait été pris et que Tierno Alassane, le chef de l’armée, ayant eu son cheval tué, avait failli être pris. Plus tard on niait la prise du pavillon, et on racontait qu’au premier choc le porteur du tabala ayant été tué, les Bambaras (Somonos), qui portent la poudre, avaient jeté leurs barils et s’étaient sauvés ; que c’est à cela qu’on avait dû la perte des poudres et du tabala ; mais que, dès que le gros de l’armée était arrivé, on avait chassé les Bambaras, qui s’étaient sauvés dans le village où se trouvait Mari.

On rapportait aussi qu’on avait tué cent Bambaras et pris vingt chevaux, et qu’on n’avait perdu que trois hommes.

Mais nous ne tardâmes pas à apprécier la gravité de la situation. Ahmadou, furieux de son nouvel échec et comprenant peut-être qu’il jouait sa dernière partie s’il la perdait, s’était décidé à prendre le commandement de l’armée en personne. Il avait envoyé chercher des renforts de tous côtés jusqu’à Kenenkou, où se trouvaient les Djawaras, et en attendant qu’il s’y rendît en personne, il avait envoyé Oulibo et Tierno-Abdoul à l’armée. Tout le monde, à part quelques vieillards impotents, faisait ses préparatifs de départ ; la situation était grave ; Ahmadou battu ne fût peut-être pas rentré dans Ségou, je n’aurais peut-être su sa défaite qu’en tombant au pouvoir des Bambaras, et dans ce cas ma mort eût été immédiate. Ces réflexions me décidèrent à lui demander de partir avec lui. Cela ne pouvait que lui être agréable, et, en cas de désastre, nous étions plus en sûreté avec son escorte que seuls et sans chevaux dans Ségou. Ahmadou accueillit notre demande avec plaisir ; il en fut même flatté, mais il ajouta qu’il ne partait pas encore.

Néanmoins je me préparai à tout événement. Je mis en état mes harnachements et tout mon bagage portatif de voyage ; je mis mes carnets de notes et mes papiers en bon ordre, donnant mes instructions à tout le monde pour le cas où il m’arriverait malheur, afin que ces papiers ne fussent pas perdus. Puis je rassemblai mon peu d’argent, d’ambre et de corail, avec un peu d’or que j’avais acheté pour avoir une valeur portative, et j’attendis.

Le 26, les sofas de Yamina et les Pouls de Ségou arrivèrent.

Le 27, les détachements de Kenenkou se rallièrent à leur tour, et Ahmadou demanda deux cents hommes de bonne volonté pour former une avant-garde. Quand il les eut choisis, il en prit cent pour garder la ville sous le commandement d’Oulibo.

28 janvier 1865.

Le 28 janvier, nous fûmes réveillés par le tabala ; nous nous hâtâmes de faire nos préparatifs. Le docteur, qui, quand il m’avait vu décidé à accompagner Ahmadou, m’avait simplement dit de demander aussi un cheval pour lui, était prêt ; on assurait qu’Ahmadou partait à deux heures, et, comme il avait dit à Samba N’diaye de me prêter son cheval, je lui en fis demander un second, et il répondit de le demander à Aguibou, mais qu’il allait d’ailleurs m’envoyer Oulibo.

En effet, vers une heure, Oulibo vint me dire qu’Ahmadou craignait pour nous les fatigues et les dangers de l’expédition, et que si nous voulions rester à Ségou, nous ne manquerions de rien ; que si nous voulions partir, il ne nous en empêcherait pas, mais qu’il fallait que nous sussions qu’il allait se battre jusqu’à la victoire et qu’il ne reculerait pas devant les Bambaras, _Ché-Allaho_.

Il était évident qu’Ahmadou ne demandait pas mieux que de nous voir l’accompagner ; les Talibés qui étaient avec Oulibo ne le cachaient même pas. J’insistai et ne trouvai pas de résistance. Il avait seulement voulu mettre sa responsabilité à l’abri en cas d’accident.

A deux heures, le second cheval arrivait, et à deux heures et demie nous allions rejoindre Ahmadou sous les arbres de la place, dont il ne bougeait plus depuis trois jours. On assemblait devant lui la poudre et les balles, et, à quatre heures, après le salam, on en fit la distribution aux porteurs qui commencèrent tout de suite à se mettre en marche. J’emmenais tous mes hommes, à l’exception de Boukary Gnian, qui, ayant un gros abcès, ne pouvait marcher.

Les munitions se composaient de :

140 barils de poudre du pays, d’environ 30 kilogrammes l’un ; soit 4200 kilogrammes.

33 sacs de poudre d’Europe de 15 à 20 kilogrammes.

27 paquets de 4 fusils chaque, pour rechange.

9 gros toulons de pierres à fusil.

150 sac de 1000 balles de fer chacun, soit 150,000 balles.

A cinq heures et demie, le tout était chargé et en route, sur la tête de plus de trois cents Somonos, dont quelques-uns ployaient sous le faix ; quelques-uns, plus riches, avaient chargé des ânes de leur fardeau et n’avaient que le soin de les conduire. Enfin, une douzaine d’énormes calebasses représentaient le bagage d’Ahmadou et ses provisions. Quant à nous, nous n’avions qu’un toulon de couscous, deux de _bourakié_ ou couscous mélangé de miel et d’arachides pilées, un sac de sel et des peaux de bouc pour l’eau. La marche fut d’abord lente ; l’armée, qui accompagnait Ahmadou, occupait un immense espace, et à travers la poussière, éclairée des rayons du soleil couchant, les costumes bigarrés, cette énorme foule mélangée de piétons, de chevaux et même d’ânes, présentaient un coup d’œil magnifique. Je voulais d’abord me tenir près d’Ahmadou, mais comme il marchait au milieu de sa garde de Sofas à pied, il me fallut y renoncer sous peine d’en écraser quelques- uns.

A Soninkoura, le premier village après Ségou, on fut obligé d’arrêter un instant. Là, deux Talibés se prirent de querelle et menaçaient d’en venir aux coups. Ahmadou mit le holà par ces simples paroles : « Ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut se battre. Gardez votre courage pour demain, cela vaudra mieux. »

En effet, nous supposions tous que le lendemain Ahmadou attaquerait l’ennemi.

Après Soninkoura, la marche devint plus facile ; je me décidai à m’en aller tout tranquillement, et comme, dans les ténèbres, mes laptots, en voulant me suivre, se déchiraient les jambes dans les épines, je les renvoyai, leur disant que je les retrouverais au campement. Le docteur était parti de son côté. Je laissai mon cheval marcher à son pas, et bientôt je rattrapai les porteurs de poudre de l’avant-garde. Nous passâmes successivement les villages de Koghou Mbébala, Banancoro, Nérecoro, Dialocoro, Bafoubougou, et là nous quittâmes le bord du fleuve que nous avions suivi jusqu’alors. Les sons d’une musique composée de tamtams et de flûtes se firent bientôt entendre ; puis nous aperçûmes de nombreux feux au milieu des arbres ; nous étions à Marcadougouba, où se trouvait campée en dehors du village l’armée de Tierno Alassane, et c’était Fali, le chef des sofas, qui se donnait un bal pour se distraire et se consoler de la défaite. Après avoir erré quelque temps au milieu de ces feux et des divers groupes, je finis par rallier mes laptots, puis enfin le docteur et nous campâmes au pied du premier arbre que nous trouvâmes sur le bord de la route. Le difficile était d’attacher les chevaux qui, animés par le grand air, par la vue des juments, s’échappaient et parcouraient le camp en hennissant. Par trois fois le mien s’échappa ; enfin je perçai un trou profond en terre en forme de cône renversé ; un bâton fut mis en travers au fond et une entrave fixée dessus nous fournit un point d’attache suffisant. Nos laptots trouvèrent un amas de cannes de mil dans le village, et sans plus de façon, imitant l’exemple des Talibés, ils s’en emparèrent, de telle sorte que nous eûmes un feu comme tout le monde. Au surplus, ce n’était pas du luxe, car la nuit était fraîche et nous n’avions emporté qu’une couverture pour tout campement, pensant que le lendemain serait jour de combat.

[Décoration]

[Note 188 : Lamtoro, chef du Toro (province du Fouta).]