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CHAPITRE XXII.

Je vais voir Ahmadou. — Notre départ devient de plus en plus problématique. — Tentative près d’Ahmadou par l’intermédiaire d’Alpha Ahmadou, son cousin. — Insuccès. — Partage des prises de Fogni. — Bases du partage. — Nouveaux mensonges de Tierno-Abdoul. — On désarme le pays. — Bamabougou est attaqué par l’armée de Mari. — Scène entre Diali Mahmady et Alpha Ahmadou. — Les coups de corde de la justice musulmane. — L’éducation musulmane chez les nègres.

20 mai 1864.

Néanmoins, ne prenant ces propositions que pour ce qu’elles devaient être et étaient en effet, un désir _dont il fallait se rapprocher le plus possible_, je n’hésitai pas à aller voir Ahmadou pour lui faire _proprio motu_ les compliments du gouverneur, qui ne gâtaient rien à la chose, et lui dire qu’en réponse à mes lettres de Koundian, dans lesquelles j’avais fait savoir la bonne réception qui m’y avait été faite, le gouverneur améliorait encore les propositions que j’étais chargé de lui soumettre ; qu’il me disait de rentrer avant la saison des pluies, mais que puisque l’armée de Nioro était arrivée, j’allais sans doute partir pour le Macina, et que je demandais à partir le plus tôt possible.

J’avais, en effet, toujours considéré l’arrivée de l’armée de Nioro comme notre port de salut, relativement à notre départ. Samba N’diaye m’avait affirmé de la manière la plus péremptoire que, dès qu’elle serait là, nous partirions, et comme j’avais hésité à le croire, il m’avait dit qu’il ne pouvait me citer celui de qui il le tenait, mais qu’il n’en doutait pas et ne pouvait en douter. La veille encore il me l’avait répété à peu près dans ces termes : « Eh bien, tu dois être content, voilà l’armée de Nioro, tu vas partir. »

Aussi je disais cela avec confiance, mais je n’obtins pas de réponse, et en sortant de l’audience j’appris qu’Ahmadou, en m’entendant lui dire que l’on m’avait affirmé que l’armée de Nioro arrivée je partirais, avait demandé très-bas à Samba N’diaye : Qui lui a dit cela ? — Moi, dit Samba. — Pourquoi te mêles-tu de mes affaires ? avait répondu Ahmadou. — Parce que Bo (Oulibo) me l’a dit, avait répondu Samba N’diaye. Et ce petit entretien avait échappé pendant que je terminais ce que je lui disais. Ensuite Ahmadou avait paru embarrassé, ses réponses avaient été pleines de réticences et il m’avait congédié, sous prétexte que l’heure du salam était arrivée (le salam du soir se fait entre cinq et six heures).

Le soir je reçus la visite du Peuhl qui avait conduit Seïdou et Yssa jusqu’à Damfa, où il les avait laissés. En route, ils avaient rencontré un parti de Bambaras au nombre de quinze. En voyant les marques du passage des chevaux tout le monde avait voulu, disait le guide, se jeter dans les broussailles ; mais Yssa s’y était refusé, et, après avoir préparé ses cartouches, il s’était assis au pied d’un arbre, en disant : « Si vous vous cachez, moi, j’attendrai là. » Alors ils étaient revenus et avaient continué leur route sans être inquiétés. Tout le monde admirait ; mais ce qui m’importait le plus c’est que mes envoyés étaient en route, et je calculais déjà le moment où des nouvelles certaines de notre situation viendraient rassurer le gouverneur et nos familles. Quant à cette jolie histoire d’Yssa, j’appris plus tard qu’elle n’était vraie qu’approximativement et qu’elle avait été embellie, augmentée pour me faire plaisir afin d’exciter ma générosité en vantant la bravoure de nos hommes, ce qui ne pouvait que m’enorgueillir. Pour un noir, pour un de ces individus auxquels certains esprits malades ont voulu retirer la qualité d’homme, et qu’on a placé à un niveau inférieur au nôtre dans l’échelle des êtres, il faut avouer que ce n’est pas trop mal.

21 mai 1864.

Le lendemain, 21 mai, je fis demander à Ahmadou d’aller de nouveau lui parler, ainsi que nous en étions convenus la veille avant de rompre le palabre. Mais bientôt Samba N’diaye, qui, depuis notre arrivée à Ségou, avait toujours été notre intermédiaire pour ces sortes de demandes, revint me dire qu’Ahmadou ne voulait pas encore me mettre en route.

Comme on le pense, je n’acceptai pas cette réponse avec plaisir ni avec calme, et puisque Samba N’diaye était intermédiaire, je le chargeai, en termes très-vifs, de dire à Ahmadou que j’étais loin d’être satisfait de ses procédés.

En effet, il nous devenait de plus en plus difficile de voir Ahmadou ; nombre de fois j’avais demandé jusqu’à trois et quatre jours de suite à le visiter, sans obtenir d’audience. Il refusait pour un motif ou pour un autre.

Un jour il palabrait sous les arbres de son père au milieu d’une foule telle que je ne pouvais lui parler d’affaires, ou bien il était chez les femmes de son père, ou dans ses magasins, etc., etc.

De guerre lasse, fatigué de lutter contre cette force d’inertie qui est la grande force des noirs en toute circonstance, j’avais plusieurs fois renoncé à ces audiences. Ma fierté d’Européen se révoltait à l’idée de faire antichambre à la porte d’un noir et de ne pouvoir obtenir d’être admis. Hélas ! par la suite j’ai dû en rabattre et apprendre à mes dépens qu’en pays nègres, quand on n’est pas le plus fort il faut être humble, et tâcher seulement, ce qui n’est pas facile, de l’être sans bassesse.

Samba N’diaye, bien entendu, ne fit pas ma commission. Cela devait être. Aussi, un peu plus tard, en y réfléchissant, je fis demander au vieil Alpha Ahmadou, notre voisin, de venir me parler en confidence. Il n’était pas chez lui ; il se tenait généralement une bonne partie de la journée sous un doubalel[167] magnifique, situé près la porte de l’Ouest et à l’ombre duquel il dissertait et commentait le Coran en présence de vieux talibés et de quelques élèves, parmi lesquels était son fils Ousman. Il y avait près de là une mosquée en plein air, c’est-à-dire un espace entouré de branchages secs, bien nettoyé, sablé, ayant du côté de l’Est une saillie pour le marabout qui fait la prière, et à côté un cimetière sans aucune autre indication que le relief des buttes de terre qui recouvrent les tombes et quelques épines posées sur les plus récentes, pour les garantir des griffes des hyènes et des souillures des animaux domestiques.

Peu après que je l’eus fait demander, le vieux marabout arriva avec un empressement de bon augure. Il marchait encore d’un pas allègre bien qu’âgé de soixante-sept ans à cette époque ; mais par contenance bien plus que par nécessité, il s’appuyait sur une grande canne à grosse pomme de fer ressemblant beaucoup à une canne de tambour-major, mais dont le bout qui touche à terre était garni d’une douille terminée par un morceau de fer plat[168]. Un vieux bonnet rouge très-sale couvrait son chef religieusement rasé ; le reste de ses vêtements, semblables à ceux de la foule (c’est un boubou et un _toubé_[169]), étaient propres quoiqu’en mauvais état. Alpha Ahmadou était fils d’une sœur de Seïdou, le père d’El Hadj.

Je le fis entrer dans ma case, et là, seul avec le docteur et Samba Yoro, je lui expliquai ma position. Je lui dis que son âge et sa parenté lui donnaient le droit de parler sévèrement à Ahmadou, qui ne se conduisait pas bien à notre égard : que j’étais malade, fatigué, et qu’il me fallait une réponse ; que je le priais, lui qui avait vécu parmi les blancs, de mener cette affaire à bien.

Le vieux marabout entra avec zèle dans notre cause, promit d’admonester Ahmadou, qu’il blâma hautement de sa manière d’agir ; disant de lui-même que dès notre arrivée on eût dû envoyer des courriers au Macina demander des ordres à El Hadj relativement à nous, et nous renvoyer à Saint-Louis ou traiter avec nous.

Puis il me dit, comme Tierno-Abdoul, de me méfier de Samba N’diaye, qui avait tout intérêt à nous garder pour vivre sur nos ressources et d’ailleurs n’osait pas parler franchement à Ahmadou.

Comme on le voit, le marabout, tout en entrant dans notre parti, nous disait qu’on eût dû envoyer des courriers au Macina. Selon lui, qu’il le crût ou affectât de le croire, El Hadj était donc là, il était donc possible d’y aller. Et le soir, pour fortifier cette opinion, on venait d’autre part nous dire que le palabre de la veille entre Ahmadou et Oulibo avait pour cause l’arrivée de deux courriers du Macina.

22 mai 1864.

Aussi nous espérions toujours. Le 22 mai, le docteur, qui continuait d’avoir confiance en Tierno-Abdoul, alla le relancer, et, trouvant chez lui Alpha Ahmadou, chercha à leur faire combiner leur influence en notre faveur.

Ces deux individus allaient s’entendre comme larrons en foire ou plutôt en vrais Toucouleurs ; c’étaient d’ailleurs deux vieux roués qui avaient couru un peu le monde, et l’un d’eux au moins, Tierno-Abdoul, avait pris part à la tentative de Dilé[170], ce marabout, qui, après avoir tenté de jouer, en 1839, le rôle qu’El Hadj joua plus tard avec succès, fut pendu dans le Cayor, et avant son supplice, but un verre d’eau-de-vie, comme un simple griot.

Abdoul prétendit qu’Ahmadou ne nous voulait que du bien, qu’il s’occupait de notre départ, que (_Che Allaho_) nous allions partir bientôt, que les nouvelles du Macina étaient des meilleures, que les courriers arrivés l’avant-veille devaient repartir le jour même, mais qu’avant leur départ, Ahmadou, pour un motif qu’on ignorait, voulait rassembler une armée qui serait prête dans deux jours.

En dépit des promesses, des espérances, non-seulement Ahmadou ne rassemblait pas d’armée, mais il s’occupait simplement de faire le partage des prises de Fogni. Voici sur quelles bases s’opèrent toujours ces partages.

L’armée est composée de Talibés, de Sofas et de Toubourous (on nomme ainsi les Bambaras, Djwaras, Massassis, Khassonkés, Peuhls et autres qui se sont soumis contraints par la force).

Dans chacune de ces compagnies on calcule le nombre d’hommes et de chevaux, en comptant un cheval pour deux hommes. De là une première base d’appréciation qui fournit un partage en trois parts proportionnelles aux nombres ainsi trouvés. Alors sur la part des Talibés, Ahmadou prélève un cinquième, sur celle des Toubourous la moitié, et le tout sur les Sofas, qui sont ses esclaves personnels.

Quant aux Sofas ou esclaves appartenant aux Talibés, ils comptent parmi les Talibés et marchent avec eux en compagnie.

Après ce partage, il y a la répartition entre les divers groupes de Talibés dont se compose l’armée, Toro, Irlabés, Gannar, pour le Fouta, puis les Soninkés, Khassonkés, Yoloffs ; puis les Maures de Sidy Abdallah, l’armée de Nioro, les Fouta Diallonkés de Boubakar Mahmady Diam et de Bobo, etc., etc.

On opère de même entre les groupes de Toubourous ci-dessus mentionnés ; après quoi dans chaque groupe on fait le partage par case, après avoir généralement prélevé sur le tout un cadeau pour le chef du groupe, qui, malgré cela, touche sa part proportionnelle aux nombres d’hommes et de chevaux sortis de sa case.

[Illustration : Vue de Ségou, prise de la terrasse de la maison de Samba-N’diaye.]

Il en résulte que tel chef qui est resté à Ségou, comme Samba N’diaye, touche autant de parts individuelles qu’il a envoyé de captifs et de chevaux, à raison de deux parts par cheval.

Mais ce partage ne s’opère que sur les captifs ou prises en nature que chacun, une fois rentré à Ségou, rapporte à Ahmadou, et on ne se fait pas faute de cacher qui un captif, qu’on laisse sur la route dans un village, qui de l’ambre, qui des gourous que l’on mange, un fusil que l’on vend, etc. Aussi le résultat de ce système est que chacun n’a qu’une préoccupation, piller le plus qu’il peut, afin, tout en rendant une bonne part au partage général, de pouvoir cacher le plus possible de Kouloulous (c’est ainsi qu’on nomme tout ce qui est soustrait au partage). Pour remédier à cela, Ahmadou, avant Fogni, avait supplié les Talibés de ne pas s’occuper de pillage, mais bien de se battre, leur promettant, en cas de victoire, un présent sur la part qui reviendrait aux Toubourous.

En conséquence de cette promesse, Ahmadou rassembla les Talibés et leur dit qu’il était prêt à la tenir, mais que cela allait mécontenter les Toubourous, qui s’étaient bien battus. Les Talibés alors répondirent qu’il fallait partager comme d’habitude sans avoir égard à ce qu’on leur avait fait espérer. Alors Ahmadou leur fit cadeau de ce qui lui revenait personnellement sur les Toubourous, et naturellement ils furent enchantés.

On peut juger des prises par ce fait que la compagnie de Samba N’diaye (les Sarracolets du Kaméra et du Guoy) reçut quatorze captifs pour environ soixante-quinze hommes libres, chefs de case.

Naturellement, Alpha Ahmadou n’avait pu parler à Ahmadou le jour du partage ; ce fut du moins ce qu’il me répondit quand il me vit venir le soir pour apprendre le résultat qu’il m’avait promis.

Le lendemain ce fut de même. La chaleur était accablante et, bien qu’il n’y eût eu qu’un peu de pluies, la crue du fleuve avait commencé. Je la faisais observer journellement, mais les premiers mouvements ascensionnels sont alternés de baisses.

25 mai 1864.

Le 25 mai, Samba N’diaye nous racontait qu’une femme, venue du Macina, avait vu El Hadj et annonçait son arrivée prochaine, et que c’était sans doute pour cela qu’on ne nous faisait pas partir.

Quant à Alpha Ahmadou, il me dit qu’il fallait que j’écrivisse une lettre à Ahmadou ou que j’allasse moi-même le trouver parce que lui ne pouvait plus lui parler, et j’appris qu’en effet aux premiers mots qu’il avait prononcés de notre affaire, Ahmadou l’avait engagé à ne pas se mêler de ce qui ne le regardait pas.

Pour ce qui est de la nouvelle donnée par Samba N’diaye, nous n’y croyions pas, mais nous craignions que ce ne fût un nouveau prétexte.

Restait Tierno-Abdoul, et, si j’étais découragé, le docteur avait encore foi en lui. Le vieux lui disait bien que la femme du Macina avait menti, mais il soutenait qu’on s’occupait de nous, et que dès que le partage de Fogni, qui n’était par terminé, serait enfin fini, nous partirions.

Pour moi, je ne croyais pas à Tierno-Abdoul ; j’étais découragé. Je ne croyais pas davantage à Samba N’diaye, mais je sentais que je ne pouvais plus retourner à Saint-Louis par suite des menaces de l’hivernage qui chaque jour s’annonçait par des tornades avortées, des coups de vent, un temps lourd et les autres signes connus de l’hivernage du Sénégal.

Quant aux laptots, jusque-là si résignés, ils commençaient à s’aigrir et demandaient à partir ; et convaincu que personne ne comprenait ce que nous souffrions, j’étais presque content de les trouver dans cette disposition, espérant que lorsqu’on verrait que nos noirs même souffraient, on apprécierait mieux notre situation.

Alors je m’écriais : « Que je comprends ce que Barth a dû souffrir pendant sept mois à Tombouctou !... » Et pourtant, il y trouvait plus de ressources que nous n’en avions, mais sous bien des rapports sa position était semblable à la nôtre.

Cependant, Abdoul persistait dans ses affirmations.

29 mai 1864.

Le 29 mai il disait, en expédiant devant le docteur deux courriers à Yamina pour rappeler l’armée qui s’y trouvait, que nous allions partir, que la lettre qui l’annonçait à El Hadj partait le jour même ; que, comme Sansandig était à craindre, on mettrait avec nous six cents chevaux et neuf cents fantassins ; sur ce nombre deux cents chevaux et quatre cents hommes reviendraient, une fois ce village passé. D’un autre côté, Samba N’diaye rapportait qu’Ahmadou venait de faire rappeler tous les hommes de l’armée qui couraient dans le pays pour palabrer. Tant est grand le besoin d’espérance, que je me pris à croire à notre départ. En présence de ces affirmations si positives, si détaillées, je me laissai gagner par la confiance de Quintin. On disait qu’El Hadj s’était rapproché et que nous le joindrions avant d’arriver à Hamdallahi.

Et cependant, l’état politique du pays ne s’améliorait pas. Ce même jour, on annonçait que Bamabougou était pris ou attaqué par les Bambaras, que quatorze Talibés avaient été tués par l’armée de Mari, qui traversait le fleuve pour aller à Sansandig, et toute l’armée sortait au bruit du tabala, sous le commandement de Tierno Alassane. Le soir tout était démenti, mais il était évident qu’il y avait eu quelque chose. Ce n’étaient que des désertions de villages entiers qui fuyaient, laissant leurs approvisionnements de mil, et allaient grossir les rangs de l’armée de Mari ; et, deux jours après, j’apprenais qu’Ahmadou faisait enlever les fusils, les arcs, flèches, lances et jusqu’aux sabres et grands couteaux des Bambaras soumis, tant on craignait une révolte générale.

Au milieu de ces alternatives d’espérance et de crainte, ma santé s’altérait de jour en jour ; à pied, j’avais à peine la force d’aller jusqu’au marché ; à cheval, la tête me tournait ; et l’hivernage était décidément arrivé.

1er juin 1864.

Le 1er juin, le fleuve était monté de vingt-deux centimètres et je constatais que les fruits du shé commençaient à mûrir. Quoique verts encore, ils étaient sucrés et commençaient à arriver au marché, après avoir été mûris artificiellement dans la paille.

Le même jour, Abdoul prétendit que notre départ était fixé au 27 de la lune, c’est-à-dire au lendemain, que l’armée de Yamina était en route, et que dès qu’Ahmadou aurait palabré avec les chefs, le soir il nous ferait appeler et nous préviendrait. J’y croyais avec bien de la peine, mais Quintin avait une telle confiance qu’elle me gagnait par moments. En attendant, le soir une violente tornade venait enfin dissiper nos doutes sur le début de l’hivernage. Les laptots ne pouvant plus tenir sous leur hangar couvert de paille, ils se réfugièrent, avec les captifs de la case, dans les bilours[171], couverts en terre, mais où la pluie fouettait par des portes mal bouchées au moyen de nattes ou de peaux de bœufs. Des toits, l’eau chargée de limon, descendait par les gouttières en grosses colonnes qui eurent bientôt transformé notre petite cour en un lac, faute d’écoulement suffisant. De la toiture mal couverte de notre case, une eau sale suintait et tombait sur nous goutte à goutte. C’était le prélude de ce qu’on a à souffrir pendant cette saison.

Le lendemain, le docteur attendait, plein d’espérance ; mais l’armée de Yamina n’arriva pas. Vainement, montés sur le toit de la maison, nous interrogions d’un œil inquiet l’horizon à l’ouest, en respirant les effluves de l’atmosphère rafraîchie par la pluie torrentielle de la veille. Nous ne vîmes rien, si ce n’est sur les nombreux toits de la ville, des gens occupés à réparer les dégâts de la pluie. Les retardataires qui, avec leur insouciance habituelle, avaient attendu jusque-là, se hâtaient d’étendre sur les toits une couche de boue mélangée de fumier, afin que ce mastic infect, promptement séché par les rayons ardents du soleil, les abritât contre l’humidité.

3 juin 1864.

Le 3 au matin, le docteur, un peu désappointé, courait chez le vieux Abdoul, qui lui donna une explication toute naturelle. On avait trouvé l’armée de Yamina répandue dans la campagne, entre Yamina et Banamba, et elle ne pouvait venir que le lendemain.

Le soir, on n’eut pas de nouvelles par lui ; Samba N’diaye nous dit qu’Ahmadou demandait une armée, mais que les Talibés ne voulaient pas partir sans un cadeau de cauris, parce qu’ils n’avaient rien à laisser à manger à leurs femmes et à leurs enfants. Ce n’était pas la première fois que j’entendais de pareilles doléances. Généralement on se plaignait de l’avarice d’Ahmadou, qu’on rejetait sur le dos de ses conseillers ordinaires Bobo, Sidy Abdallah et Oulibo.

Cependant le jour même il avait donné pour l’armée de Nioro deux cent mille cauris et dix pierres de sel ou bafals, et de plus à chaque chef une femme (esclave destinée à être épouse[172]), et une captive. Mais en somme, quand il faut partager dix bafals et deux cent mille cauris entre plus de mille personnes, la part n’est pas grosse et on ne vit pas longtemps là-dessus.

Le 4, l’armée de Yamina n’arriva pas, et Tierno-Abdoul, sans doute à bout de raisons, ne bougeait plus de ses lougans, situés à une lieue et demie au Sud-Ouest de Ségou. Le docteur le guettait en vain.

[Illustration : 2e Vue de Ségou du haut de la terrasse de Samba N’diaye.]

7 juin 1864.

Ce ne fut que le 7 juin, deuxième jour du grand anniversaire musulman, qu’il parvint à le joindre. Avec son air tranquille ordinaire et toujours souriant, le vieux lui dit qu’Ahmadou était un enfant, qu’il disait une chose et l’oubliait après, qu’il ne finissait de rien et qu’après avoir remis jusqu’à aujourd’hui, il avait dit ce matin que nous serions partis avant Tamkarette (fête musulmane), qui tombe le 15 ; que l’armée de Yamina était occupée à ramasser les armes dans les villages, mais que sous peu cela serait terminé et que le 10 elle serait ici. Comme le docteur lui signalait mon impatience, alléguant que l’époque que j’avais fixée au gouverneur comme date de mon retour approchait, et que je voulais aller le dire à Ahmadou, Abdoul insista pour qu’on prît patience trois jours encore, affirmant que cette fois l’armée était bien pour nous et qu’on ne s’occuperait de rien avant notre départ. Il ajoutait qu’Ahmadou était si pressé, qu’il lui avait défendu d’aller coucher à ses lougans, avant que l’armée ne fût en route.

Les jours suivants nous acquérions la certitude qu’on désarmait le pays, et on nous faisait espérer qu’une fois ce désarmement terminé, nous pourrions partir.

J’envoyai Samba Yoro chez Ahmadou, mais sans obtenir une réponse catégorique, et par-dessus le marché nous étions de plus en plus malades. A l’hépatite avaient succédé des clous. Aujourd’hui, je souffrais encore de faiblesse et de maux de tête continuels, et le docteur avait quelquefois la fièvre.

12 juin 1864.

Enfin, le 12 juin on annonçait de nouveau l’arrivée de courriers du Macina. Tierno-Abdoul prétendait avoir une lettre de son fils ; la veille, Mohammed Bobo avait dit à Samba N’diaye qu’avant huit jours on aurait des nouvelles du Macina.

Abdoul soutenait toujours que nous allions partir le 15 ; il affirmait avoir vu la lettre d’El Hadj, écrite de Tenenkou (Macina), dans laquelle il ordonnait de nous conduire avec une armée.

Mais pour faire diversion, le même soir on attaquait Bamabougou, et le bruit courait que l’assaillant était Mari en personne. L’armée sortit en toute hâte, et l’après-midi on disait que Mari était pris avec sa femme et ses bagages.

Le soir on démentait la prise de Mari, et on allait même jusqu’à avancer qu’il n’était pas là. Mais ce qui restait démontré, c’est qu’on avait attaqué Bamabougou, et que sans les secours de Ségou qui étaient arrivés à temps, ce village eût été pris ; car c’était bien l’armée de Mari qui était là tout entière ; elle avait déjà fait des trous dans le tata et arrêté les secours venus de Koghé ; Mari, qui réellement se trouvait présent, s’en alla en pirogue pendant que ses cavaliers traversaient le fleuve.

Outre ces nouvelles, nous avions pour occuper nos loisirs des études de mœurs qui ne manquaient pas d’un certain intérêt.

Quelques jours auparavant, Diali Mahmady, ce griot dont j’ai parlé, parcourait les rues à la tête d’une bande d’autres griots, allant mendier de case en case, sa guitare à la main et accompagné de ses femmes frappant des cymbales de fer et chantant. Le vieil Alpha Ahmadou se trouva sur son chemin, et Diali l’ayant importuné, soit en mendiant soit d’autre façon, ce vieillard lui fit des reproches sur le manque de dignité de sa conduite, lui rappelant qu’étant interprète officiel d’Ahmadou pour le Bambara, il n’était pas convenable qu’il allât ainsi mendier, et promener des femmes par la ville au lieu de les garder à la maison, comme doit le faire un bon musulman.

Diali Mahmady, en vrai griot, au lieu d’accepter cette admonestation, se remit à railler le vieillard sur son avarice et sur sa manière de vivre, et finalement mit les rieurs de son côté, puis, voyant son succès, il continua à bafouer le vieil Alpha en public. Celui-ci, furieux, alla porter plainte de la façon la plus énergique à Ahmadou, qui, avec ses habitudes de justice expéditive, donna l’ordre de saisir Diali Mahmady et de lui couper le cou.

Diali Mahmady, qui savait fort bien qu’il était dans son tort, prévenu à temps, alla se réfugier chez le vieil Alpha lui-même et implora sa grâce. Au fond Alpha n’était pas méchant ; il alla plaider la cause de celui qu’il avait attaqué, et Diali Mahmady eut à subir les effets de la clémence royale : on lui administra cinquante coups de fouet.

Diali Mahmady était libre, mais il paraît qu’il avait voulu deux fois retourner en son pays, malgré El Hadj et Ahmadou, et cette trahison l’avait fait passer au rang de captif au point de vue de la justice, vu qu’ayant, au jugement d’Ahmadou, mérité la mort, c’était pure clémence de ne pas le tuer. Quant aux coups de corde, personne à Ségou ne peut s’en racheter comme dans d’autres pays musulmans en payant l’amende : les jugements soit d’Ahmadou, soit de Tierno Boubou, kadi de la ville, étaient sans appel. C’est ainsi qu’Oulibo s’étant un jour permis chez Tierno Boubou une observation sur un jugement que celui-ci venait de prononcer, fut, séance tenante, condamné à recevoir cinquante coups, qu’il reçut en effet malgré sa qualité de second chef de Ségou et de remplaçant d’Ahmadou durant ses absences.

[Illustration : Talibé enfant allant à l’école des marabouts.]

Une autre fois j’appris des princes eux-mêmes, un jour qu’ils étaient venus me voir, que comme ils s’étaient disputés et qu’Aguibou avait appelé Abdoulaye (Touré) en justice à ce sujet, ce dernier avait été condamné à vingt coups de corde, sentence qui fut exécutée sans retard.

Du reste en fait de mœurs ce pays, par suite du mélange des races rassemblées sous l’étendard du conquérant, présente toute la variété possible et sur le tout se sont incrustés les usages musulmans. C’est ainsi que les enfants _fils de chefs_ et autres vont à l’école des marabouts et entre leurs leçons vont de porte en porte une calebasse à la main mendier quelques grains de mil pour leur marabout dont ils sont serviteurs pendant toute leur éducation.

Que peut-on attendre de ces enfants élevés à mendier, habitués à voir la cruauté élevée à la hauteur d’une vertu, le fanatisme à l’état de sainteté et la femme libre ou non avilie et traitée en esclave ?

Telle est en quelques mots l’éducation musulmane chez les nègres.

[Décoration]

[Note 167 : Arbre toujours vert.]

[Note 168 : Telles sont les cannes des marabouts du Macina.]

[Note 169 : _Toubé_, pantalon à la mode arabe ou turque.]

[Note 170 : Voyez la _Notice sur le Oualo_, par M. Azan. (_Revue maritime et coloniale_, 1864, février, p. 357.)]

[Note 171 : Sorte de corps de garde à l’entrée des cours.]

[Note 172 : Ce sont en général des femmes ou filles de chefs prises à la guerre et qui, échues en part à Ahmadou, sont destinées au diomfoutou (harem) pour en faire des présents à l’occasion.]