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CHAPITRE VI.

Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. — Ennuis et tracasseries. — On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai gain de cause. — Suite du voyage. — Madiga. — Observations et latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de Tinkaré. — Tinkaré. — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des queues de girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté. — Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son voyage. — Les routes de Diangounté à Ségou.

5 février 1864.

Le 5 février je me réveillai après une mauvaise nuit ; je craignais, je ne savais pourquoi, de nouvelles entraves. De plus, je m’affaiblissais de jour en jour d’une façon bien notable. J’avais eu avec notre guide deux ou trois scènes, dont le motif avait été de ma part de garder mon autorité de chef de la bande, sur laquelle il voulait empiéter, s’opposant aux temps d’arrêt, voulant régler la marche, etc., etc. Or, comme je ne partais jamais sans m’être renseigné sur les villages que je devais trouver, sur leur distance, et cela jusqu’à deux et trois jours à l’avance, je ne voulais plus, une fois en route, qu’on vînt par caprice déranger ce que j’avais réglé. Ses velléités d’empiétement m’avaient irrité contre lui : en outre je constatais qu’il ne m’était que de très- peu d’utilité, maintenant que j’étais dans les pays dépendant du chef de Farabougou. C’était une bouche de plus, sans compter les quatre hommes qui l’accompagnaient, et nos provisions commençaient à diminuer. Toutes ces réflexions m’avaient assailli dans cette nuit d’insomnie, et je me trouvai au jour fort mal disposé.

Vers sept heures, Tierno Ousman vint faire palabre. Il avait pris des dehors encore plus hypocrites que la veille. Il venait me dire qu’il fallait que j’allasse à Nioro trouver Mustafa, grand chef placé par El Hadj, qui pourrait m’aider à franchir la route de Ségou, qui était fort difficile et peu sûre par Diangounté. Ce n’était que quatre jours de retard, me disait-il.

On peut se figurer l’effet que fit sur moi cette déclaration. Je le laissai causer une demi-heure, m’efforçant de rester calme. — Après tout, n’avais-je pas prévu ce qui arrivait ? — Quand il eut fini, je pris la parole et lui répondis que je n’avais rien à faire à Nioro, qui n’était pas sur ma route, que je n’étais pas venu pour voir Mustafa, que j’allais à Ségou, que j’étais parti parce que je croyais le pays soumis à El Hadj, que j’avais trouvé une première route fermée, que si la deuxième l’était, je n’en irais pas chercher une troisième, mais que je partirais pour Saint-Louis et non pour Nioro. — J’ajoutai que lui avais déjà demandé un guide pour Diangounté, que s’il ne m’en donnait pas je partirais quand même le lendemain, et que je me plaindrais à El Hadj de tous ces retards et de la mauvaise volonté qu’on nous aurait montrée.

Il insista ; mais voyant que j’étais bien décidé, il se rabattit sur une autre proposition : c’était d’aller à Farabougou, où se trouvait un sofa[41] d’El Hadj, qui avait envoyé pour me saluer un homme qui assistait au palabre, et qu’on me présenta alors. Devant cette insistance, je laissai éclater ma mauvaise humeur, et je déclarai très- vivement que j’irais à Diangounté ou à Saint-Louis, et nulle part ailleurs.

Quand il me vit si décidé, Ousman se prit à avoir peur de ce que je pourrais dire ; il devint plus doux, et me dit du ton le plus gracieux qu’il m’avait proposé cela pour m’être agréable, mais que je n’en ferais que ce que je voudrais, et que personne, à coup sûr, ne me contrarierait. Ce fut la fin de ce palabre. — A peine Ousman était-il parti, que Fahmahra vint me dire que j’avais bien fait, que l’on avait voulu m’éprouver, savoir si j’étais venu pour visiter le pays, ou si, sérieusement, je voulais voir El Hadj, en un mot, qu’on était venu me tendre un piége.

Était-ce vrai ? Dans tous les cas, cela prouverait que chez les noirs la défiance, même la plus absurde, est tellement instinctive, qu’ils l’appliquent à tout le monde, sans exception, et en toute circonstance ; du reste, tous sont tellement menteurs, qu’on ne peut chez eux se fier à rien, et il n’est pas étonnant que la conscience de leur propre fausseté les ait rendus défiants.

[Illustration : Dandangoura, chef de Farabougou.]

A première vue, Tierno Ousman m’avait été antipathique ; plus je le connaissais, et plus il me déplaisait ; l’enthousiasme de nos laptots pour ce grand marabout, qui peut-être ne savait pas un mot d’arabe, mais qui marmottait si bien ses prières en défilant les grains du chapelet avec élégance, avait aussi un peu décru en voyant qu’ils ne recevaient plus le souper habituel, qui est presque une obligation envers les voyageurs, et qui n’avait que bien rarement manqué, même dans les villages les plus pauvres. — Boubakary Gnian surtout, Toucouleur dans toute la force du terme, c’est-à-dire effronté, ayant le verbe haut, la langue bien pendue, et se croyant l’égal de tout autre, était assez monté, et lorsque, après mon déjeuner, je reçus la visite de Dandangoura, le chef de l’arabougou, il s’offrit, prévoyant un orage, à me servir d’interprète. Il parlait, du reste, très-bien le toucouleur et le soninké, et par la suite, dans les occasions difficiles, ce fut lui en effet qui me servit d’interprète.

Dandangoura était un gros homme, qui m’offrait pour la deuxième fois le spectacle curieux d’un captif chef. Laissé par El Hadj pour garder sa maison, touchant les impôts, et commandant les sofas, il jouissait d’une fortune qui lui attirait une foule de partisans, lui permettait d’acheter de nouveaux esclaves, des chevaux, des fusils, et mettait à sa disposition au gré de ses caprices jusqu’aux hommes libres, jusqu’aux tiers talibés qui ne trouvant pas chez eux ni chez leurs chefs pareil bien-être, venaient le chercher chez un esclave. Monté sur un magnifique cheval de haute taille et de race maure, suivi d’une vingtaine de cavaliers, et coiffé d’un fez rouge entouré d’un turban, Dandangoura portait pour vêtements le pantalon de Haoussa (son pays natal) à longues jambes étroites dans le bas, brodé sur les coutures, et le boubou lomas brodé de soie, sur un autre petit boubou, connu sous le nom de Turkey, qui est presque le vêtement national des Bambaras : Il était, bien entendu, accompagné de son griot, de son forgeron et d’un certain nombre de talibés. Il vint s’asseoir dans ma case accompagné de tout son monde, avec un sans-façon qui me déplut tout d’abord. La case était petite, nous y étions les uns sur les autres. La chaleur était étouffante, tellement, qu’il ne tarda pas à se débarrasser de son turban et que je vis qu’il ruisselait dessous. L’odeur de tous ces nègres devenait insupportable, et les discours que j’entendais n’étaient pas faits pour diminuer mon malaise et ma mauvaise humeur. Il commença par me dire qu’il fallait attendre qu’on allât rassembler une armée pour me conduire, parce que les chemins étaient mauvais. — Ma réponse fut la même qu’à Ousman : — Demain je partirai pour Diangounté ou pour Saint- Louis. — Croyant peut-être m’intimider, il me dit alors qu’il était sofa d’El Hadj, qu’il commandait le pays, et qu’il n’avait pas confiance, qu’il voulait voir si j’avais des lettres pour son maître. Je les lui montrai immédiatement ; mais comme il voulut les ouvrir, je me mis en colère comme je l’avais fait à Koundian en pareille occasion, et je déclarai que je ne le souffrirais pas, et que je saurais, au risque de ce qui pourrait arriver, me faire respecter. Cette contenance lui en imposa. Au fond, avec les noirs, c’est souvent celui qui parle le plus haut qui a raison. Il baissa de suite le ton et me dit que j’étais chez moi, que je ne ferais que ce qui me plairait ; qu’on ne me demandait pas cela pour m’ennuyer, mais dans mon intérêt, qu’on voudrait que j’allasse à Nioro trouver Mustaf (Mustafa), ou tout au moins que je restasse quelques jours à Farabougou. J’avais encore trop présentes à la mémoire les scènes de cadeaux de Koundian, pour aller me mettre entre les mains d’un sofa. Je fus donc ferme, et j’obtins gain de cause. Mais on ne levait pas la séance. Nous étions vingt-quatre dans une case de 3m,80 de diamètre. Je fis dire à Fahmahra que je le priais de faire évacuer la case, que je ne pouvais plus y tenir. Mais Dandangoura déclara qu’il était venu pour me voir, et qu’il resterait avec moi, et ce disant, il s’étendit sur ma natte sans plus de façons. J’avais bien envie de le chasser, et aujourd’hui pareille chose ne m’arriverait pas sans que je fisse sortir l’intrus à coups de bâton ; mais je m’étais promis de rester calme et de ne rien compromettre par la violence. Je lui dis donc que j’avais à écrire, et que s’il n’avait plus rien à me dire, je le priais de me rendre ma natte et de me laisser tranquille. Mais ce fut comme si j’avais parlé à un sourd, il ne bougea pas. Voyant cela, je me levai et j’allai me promener en plein soleil, lui disant que puisque je n’étais plus le maître chez moi, je lui laissais la case. J’allai examiner les chevaux, quelques-uns étaient très-beaux. Je cherchai à en marchander un, mais on m’en demanda la valeur de 40 pièces de guinée (plus de 900 francs) ou huit captifs. Il n’était pas possible d’accéder à un pareil prix, malgré tout mon désir de fournir un cheval au docteur qui se fatiguait beaucoup à âne. Après une longue discussion sur le prix, je rentrai dans la case, et voyant que Dandangoura et sa bande l’occupaient toujours, j’allai trouver Fahmahra et je lui dis que je me plaindrais à son maître. Presque aussitôt Dandangoura vint me dire lui- même que ma case était libre. Je le quittai sans lui répondre et je rentrai me reposer.

Au fond, je n’étais pas dupe de tous ces politiques : ils s’étaient entendus comme larrons en foire pour m’extorquer des cadeaux, et ils venaient naïvement me dire : Je ne te demande rien, je n’ai pas besoin de cadeaux ; si tu m’en fais je les prendrai, mais je ne t’en demande pas. Puis, plus tard, voyant que je n’avais pas mordu à tous ses hameçons, Dandangoura me fit dire qu’il ne me demandait qu’un bonnet rouge. En toute autre occasion, je l’eusse accordé, car je savais combien les cadeaux donnent de prestige, mais j’étais vexé, tourmenté, agacé ; je refusai avec entêtement, et j’eus le plaisir de voir repartir Dandangoura les mains vides de mon bien. Seulement ne pouvant rien avoir de moi, il avait extorqué à Fahmahra son pistolet d’arçon.

Le soir, j’eus une autre scène avec Tierno Ousman. Je lui reprochai vertement la réception qu’il me faisait et le menaçai de me plaindre à qui de droit. Il n’en fut que plus humble et employa toute son éloquence à me demander un bonnet rouge, de la poudre, du papier et des pierres à fusil. Je lui accordai le bonnet, un peu de poudre, mais je refusai le reste, et je lui rappelai le guide promis. Le lendemain matin, le guide n’étant pas arrivé, je fis charger les montures, décidé à partir quand même. Alors Ousman arriva ; je l’apostrophai vigoureusement par l’intermédiaire de Boubakar. Il répondit qu’il allait me chercher un homme et aussitôt il rentra dans le village.

Vers sept heures trois quarts, ne voyant rien venir, je payai avec une pierre à fusil un homme pour me mettre dans la bonne route et je partis. Un quart d’heure après, Fahmahra m’amenait le guide ainsi qu’un marabout qui l’accompagnait.

De Guémoukoura, nous relevions Farabougou et Nioro presque en alignement au Nord 18° Ouest, d’après la direction qu’on m’indiqua. Farabougou, que je n’ai pas vu, mais qu’un de mes hommes a visité bien plus tard, a un tata en pierres solidement construit ; il n’est guère qu’à huit lieues de Guémoukoura ; Nioro serait à une quarantaine de lieues, c’est-à-dire à quatre jours de marche.

La plaine s’accidente à mesure qu’on remonte vers le Nord, le pays devient un peu plus boisé, on y voit bon nombre de figuiers sauvages et de roniers. Trois heures de marche nous conduisirent à Madiga, village riche en mil, mais composé de quelques pauvres cases en paille. J’étais rendu de fatigue en y arrivant, et considérant l’éloignement de Tinkaré, le premier village que je dusse rencontrer sur la route de Diangounté, je me décidai à y coucher. A midi, je pris la hauteur méridienne, et j’en déduisis 14° 22′ 15″ de latitude Nord ; ce qui me démontra, une fois que j’eus tracé ma route, que j’avais estimé trop peu de chemin depuis ma dernière observation[42].

Le temps fut très-couvert toute la journée ; j’essayai d’acheter un cheval pour le docteur, mais je ne pus parvenir à conclure un marché. Nos forces s’en allaient sensiblement. Déthié-N’diaye, l’un de mes compagnons, était malade ; c’était un homme très-courageux, et s’il se plaignait, c’est qu’il souffrait beaucoup. Mamboye avait bien mal aux pieds, il ne pouvait plus conduire sa mule, qui elle-même était blessée au garot.

Le soir, un petit Maure Tenoïjib, qui était berger du troupeau du village, vint m’apporter du lait et causer avec nous ; il m’amusa beaucoup ; mais comme je savais par expérience qu’un Maure ne fait pas un cadeau sans en attendre un en retour, je lui demandai ce qu’il voulait, et je finis par lui donner un petit couteau.

7 février 1864.

Le 7 février, au jour, quand je voulus repartir, on me dit qu’on ne pouvait pas faire lever notre dernier bœuf ; j’en fis présent au village, et la curée en fut faite immédiatement.

Quatre heures de route nous conduisirent à un marigot que nous traversâmes, et peu après nous fûmes au bord d’un lac magnifique ; des myriades d’oiseaux blancs échassiers tranchaient sur la verdure et les hautes herbes ; moins de trois quarts d’heure après, nous étions à Tinkaré, village composé de quelques cases en paille et d’un tata en construction dans lequel nous allâmes nous loger.

La pêche dans le lac est pour ce village une grande ressource. Le lac est très-poissonneux ; les indigènes font sécher les produits de leur pêche et vont les vendre assez loin. Mais dans ce moment il nous fut impossible de nous procurer du poisson frais ou sec.

Le chef vint nous apporter trois poules et des niébés (haricots indigènes) pour les animaux. Tout le monde alla se reposer. Mamboye et Alioun allèrent à la chasse et nous rapportèrent trois pintades ; la nuit on donna onze calebasses de couscous aux hommes, et tout s’annonçait bien, n’eussent été les moustiques, lorsqu’on nous ramena Samba Yoro, qui, sorti du tata, était tombé dans un trou et s’était luxé légèrement le genou. Il fallut lui faire soutenir la jambe sur un coussin. Je lui donnai donc mon maigre matelas, et le lendemain, et pendant longtemps encore, il ne put continuer la route qu’à cheval ou à âne.

8 février 1864.

Le 8 février, je fus réveillé le matin par un lion qui était en chasse ; j’étais sorti un instant du village lorsque je l’entendis rugir près de moi ; il faisait à peine jour ; je me hâtai prudemment de rentrer. Le soir, des Maures vinrent m’apporter des queues de girafes à acheter, et me dirent qu’il y avait beaucoup de girafes dans cette région.

Après trois heures et demie de marche nous arrivâmes à Dianghirté ; c’est ainsi qu’El Hadj a baptisé d’un mot du Coran, disent les noirs, le village de Diangounté, dont l’ancien nom ne sert plus que pour désigner le pays de Diangounté, dans lequel nous étions entrés.

Je n’en repartis que le 10 février. Ici je recopie textuellement mes notes de route ; on verra combien fut cordiale la réception qu’on nous y fit.

Peu d’instants après notre arrivée à Ghiangounté (ou Diangounté ou Dianghirté), Tierno Boubakar Sirey, qui est chef du grand village, est venu me trouver à cheval, suivi d’une foule de talibés, au milieu desquels étaient plusieurs individus parlant un peu le français, et entre autres un nommé Boubakar Diawara, de Saint-Louis, qui nous dit que sa femme, Maram Tiéo, était encore à Saint-Louis, ainsi que sa fille Roqué N’diaye, qui était bien connue de mes laptots comme une des jolies filles de l’île.

Le palabre d’arrivée commença par le récit que nous fit Fahmhara, en toucouleur, de notre voyage depuis Koundian, et des raisons pour lesquelles nous passions à Dianghirté. Je pris la parole ensuite, et je me plaignis de l’insistance qu’on avait mise à me faire aller à Nioro. Alors Tierno Boubakar me répondit simplement que j’étais le bienvenu et qu’il ferait pour moi tout ce qu’il pourrait. Puis il répéta en bambara, au chef des Kagoros, nommé Lagui, ce qu’il venait d’apprendre, et celui- ci le répéta à haute voix à ses hommes, avec de courtes mais énergiques protestations en faveur d’El-Hadj et de ceux qui venaient vers lui. Ensuite ils allèrent s’entendre entre eux et me quittèrent.

Tierno Boubakar Sirey est un vieux Toucouleur de Fouta Toro, un Torodo de la famille des Li. Lorsque El Hadj fonda une maison (comme on dit ici) sur les ruines du village pris aux Bambaras, après avoir tué Niéma Niénancoro Diam, leur chef, il en confia le commandement à Boubakar. Sa figure est avenante et ses traits sont empreints d’une grande bienveillance ; il nous plut tout d’abord, et ses actes n’ont pas démenti notre bonne opinion.

Déjà le vieux Boubakar Diawara s’était établi notre compagnon ; il était venu m’apporter des œufs, des poules et des guertés (arachides, pistaches de terre).

Peu après le palabre, les Bambaras vinrent nous construire deux cases en nattes. Le procédé est bien simple : on perce des trous de 30 à 40 centimètres en terre, disposés en cercle ou en carré ; on y plante des piquets, dont l’extrémité est en forme de fourche ; on réunit ces diverses fourches par des bâtons plus ou moins droits, plus ou moins gros, toujours très-irréguliers, et on couvre le tout avec les sécos empilés sans beaucoup d’ordre ; quelques cordes en écorce d’arbre terminent et consolident le tout.

Ces Bambaras travaillaient avec un désordre qui me frappa ; ils criaient, se disputaient. Personne ne conduisait l’ouvrage, ils faisaient, défaisaient, et malgré leur ardeur, une case fut très-longue à construire ; c’était bien l’image de leur vie et de celle des nègres en général : le désordre sous toutes ses formes !

J’achetai alors un joli mouton pour 10 coudées de guinée, et deux bouteilles de beurre pour 6 coudées. Vers quatre heures, le chef nous envoya deux poules et du riz, en nous faisant dire que c’était pour notre souper seulement. Une heure après, il vint lui-même m’amener un jeune bœuf, grand comme un âne, s’excusant de donner un aussi petit bœuf en prétextant la rareté des bestiaux. Puis il me donna un énorme toulon[43] de mil pour les chevaux et les animaux porteurs, et me dit qu’on s’occupait du souper des hommes, et qu’il m’enverrait du lait le soir.

En effet, à la nuit, mes hommes reçurent un plantureux couscous, et moi environ six litres de lait ; nous nagions d’autant plus dans l’abondance, que Fahmhara recevait de son côté des cadeaux. Le lendemain matin, j’étais à peine éveillé après une nuit réparatrice, que je reçus une calebasse de lait, et vers neuf heures du matin, le vieux Tierno vint me faire sa visite et m’apporta mon déjeuner, trois poules et une calebasse du riz du pays de très-belle qualité. Il amenait à la visite du docteur une foule de malades. Il serait trop long d’en faire l’énumération ; outre les maladies impossibles qu’ils vous décrivent, il y avait des blessés dont quelques-uns l’étaient depuis deux et trois ans, des ulcères, des ophthalmies, dyssenteries, maladies de peau, etc. Nous eussions aisément épuisé notre pharmacie, dont les ressources étaient nécessairement limitées. Il fallut compter, et s’il y eut beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus.

La bonne nuit avait reposé tout le monde ; en entendant chanter les perdrix, nos chasseurs se mirent en marche, et telle est l’abondance de ce gibier, auquel les Bambaras, par exception, ne donnent pas la chasse, que sans quitter de vue le camp on en tua plusieurs très-belles.

Le Diangounté, Ghiangounté de Raffenel, qui n’a pu y parvenir, est un pays qui fut toujours indépendant, bien que tributaire du Ségou, dont on le considérait comme une province ; il est peu étendu. De l’Est à l’Ouest, il n’y a que deux jours de marche pour le traverser, et moins que cela du Nord au Sud.

Dianghirté, où je me trouvais, en était la seule ville importante. Sa situation géographique est assez remarquable : au Nord, à l’Ouest et au S. O. il est limité par le Kaarta, au N. E. par le Bakhounou, à l’Est par le Ségou, au S. E. par le Bélédougou, autre État tributaire du Ségou, et enfin au Sud par le Foula-Dougou, qui fut longtemps aussi tributaire du vaste empire du haut Niger.

Je ne lui ai point vu d’autre industrie que celle de tous les pays noirs ; d’autres ressources que ses cultures de riz, mil, maïs, arachides, coton, indigo et haricots, quelques tomates, oignons, et le tabac (tancoro ou tamaka).

Le village de Dianghirté, par endroits, est entouré de hautes murailles ; la porte principale était jadis surmontée d’un étage qui tombe en ruine ; le tata, somme toute, est mal entretenu. — 540 talibés et leurs familles habitent la ville, dans laquelle la construction la plus remarquable à l’extérieur est la maison d’El Hadj ; elle est en terre comme le reste du village, ornée de deux tours carrées très-bien entretenues ; certaines parties du tata et le haut des tours sont surmontés d’un ornement à dents ou festons, dans le genre mauresque. Les maisons ordinaires sont celles des anciens Bambaras du village, aujourd’hui relégués dans six petits villages en paille, aux environs et en vue, de manière à pouvoir être surveillés. Elles sont à toits en terrasse ; les portes en sont tellement basses, qu’il faut se plier en deux pour y entrer ; elles sont ogivales ; souvent l’intérieur de la case est plus bas que la rue. Si on réfléchit que tout cela n’est que de la boue sèche, on peut se figurer ce que cela doit devenir sous les pluies torrentielles de l’hivernage.

[Illustration : Maison d’El Hadj, à Dianghirté.]

Cependant, au moment où je le visitai, le village était assez propre ; à côté de la mosquée, sous un hangar couvert de cannes de mil, le chef du village et les principaux marabouts se livraient à la lecture du Coran, tandis que le tamsir corrigeait les feuilles d’un exemplaire de ce livre qu’il venait sans doute d’écrire.

Bien entendu, je ne pus obtenir d’entrer dans la maison d’El Hadj. Je me souviens même de la singulière figure que fit le tamsir de l’endroit, auquel j’avais fait cadeau de quelques feuilles de papier, lorsque m’ayant invité à entrer chez lui je passai le premier, et que peu au courant des usages je pénétrai dans la cour où étaient les femmes, qui se sauvèrent en me voyant. Cette sauvagerie musulmane est une des innovations apportées par El Hadj dans les mœurs des Toucouleurs, et en général des Sénégaliens, dont les femmes ne se cachent jamais.

A Dianghirté, j’étais à une journée à peine de Kandiari[44], que je relevai bien, à peu de chose près, dans la direction indiquée par Raffenel, qui, on le sait, ne put dépasser ce point et dut revenir sur ses pas. Il se croyait à trois journées de Ségou.

Lorsque, dévoilant encore une des ruses dont il était victime depuis son entrée dans le Kaarta, il s’écrie : « Être parvenu au dernier village du Kaarta, à trois journées de marche de Ségou, à quinze de Tombouctou, et m’en retourner ainsi mystifié, bafoué, chassé par ces coquins ! » ce cri du cœur, qui révèle une des souffrances intimes du voyageur, nous émeut, car, comme lui plus tard, n’avons-nous pas été bafoué, trompé, dupé, et nous savons aussi bien que personne que la prudence, l’intelligence et l’énergie sont souvent en défaut ; mais cela ne doit pas nous empêcher de relever l’inexactitude de son appréciation de la distance de Ségou et de Tombouctou. Un seul coup d’œil sur sa carte fait voir que lorsqu’il la construisit il ne pouvait plus se faire d’illusions sur la distance véritable de Ségou, qui, sur sa carte, était à vol d’oiseau de plus de 80 lieues.

De plus, nous signalerons son erreur en longitude sur la position qu’il donne à Kaïndara, 10° 30′, c’est-à-dire un degré plus à l’Est que nous. Je pense que cette erreur doit être attribuée à une appréciation exagérée de la route estimée, qu’il pouvait à la rigueur corriger en latitude par des observations, mais non en longitude.

Du reste, lorsqu’on constate qu’après être resté si longtemps dans le Kaarta, Raffenel n’a même pas pu se faire indiquer le nom des provinces de ce pays, on n’est pas étonné qu’il ait été induit en erreur dans les informations qu’il pouvait se procurer, tout en appréciant le mérite, l’énergie et la patience qu’il lui a fallu dépenser pour recueillir les nombreux renseignements qu’on lui doit.

Mais laissons Diangounté et son bon vieux chef, et occupons-nous de notre départ. — Trois routes sont usitées pour se rendre de Diangounté à Ségou : l’une, la plus directe, entre presque de suite dans le Bélédougou, qu’elle traverse pour venir rentrer dans le Ségou, à Médina ou à Banamba. On m’en indiqua les villages, qui sont très-rapprochés les uns des autres, et souvent depuis j’ai pu vérifier l’exactitude des renseignements qu’on m’avait fournis. Cette route nous était fermée par la révolte du Bélédougou, révolte dont il n’était plus possible de douter, mais qui ne nous inquiétait pas beaucoup jusque-là, tout le reste du pays paraissant parfaitement soumis à El Hadj. Une autre route, celle que nous devions prendre, traversait le Diangounté de l’Ouest à l’Est, et entrait sur le territoire de Ségou par la province de Lambalaké, pour rejoindre la première route à Médina.

Enfin, une troisième allait rejoindre à Hofara le Bakhounou, puis redescendant par Ouosébougou (Wasibou de Park), aboutissait au Lambalaké et à la deuxième route, à Toumboula.

[Décoration]

[Note 41 : Le sofa est un esclave guerrier, ou plus exactement un esclave mâle employé soigner les chevaux ou à accompagner son maître à la guerre.]

[Note 42 : En pareil cas, après avoir tracé la route estimée, je la réduis à l’échelle voulue par la méthode graphique des carrés.]

[Note 43 : Toulon, sac de cuir.]

[Note 44 : Kandiari ou Kaïndara.]