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CHAPITRE XXIX.

Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. — La bataille et l’assaut du village. — Incidents divers. — Exécution. — Ali le bourreau. — Alioun Penda blessé. — La nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le sourire des morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de vieilles femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. — Mort d’Alioun. — Son enterrement.

31 janvier 1865.

Ahmadou, quittant sa garde, alla passer la revue de toutes ses compagnies, parlant à chacune rapidement. Je le suivis dans ce mouvement et je m’applaudis de l’avoir fait, car sans cela je ne me serais pas bien rendu compte de ses forces. Il y avait bien là quatre mille chevaux et six mille fantassins au moins. Ahmadou donna ses ordres pour la formation des colonnes d’assaut, et on se remit en marche. Les colonnes se formaient rapidement en ordre grossier et plutôt groupées qu’alignées. A neuf heures, on faisait halte en vue du village de Toghou, dans une grande plaine. Je me portai à l’avant-garde d’Ahmadou, suivi du docteur et de mes hommes. Nous n’étions pas à six cents mètres de l’ennemi. Mari, sorti du village, avait rangé son armée à cinquante pas en avant de la face des murailles. La ligne des fantassins était très-grande ; trois à quatre cents cavaliers occupaient la gauche, et, derrière cette armée, on voyait sur les murailles et sur les toits des maisons une deuxième ligne de défenseurs. Je fis aussitôt offrir à Ahmadou de démonter à coups de carabine les cavaliers qui faisaient de la fantasia, mais il avait son plan et me fit prier de ne pas tirer avant qu’il eût donné le signal des coups de fusil.

Cinq colonnes de fantassins s’étaient formées, composées des hommes à pied et d’une grande partie des cavaliers qui avaient mis pied à terre.

A la droite, c’était une colonne de Talibés _Irlabés_, au pavillon noir, commandée par Tierno-Abdoul. Venaient ensuite : une colonne de Sofas, au pavillon rouge, conduite par Fali et Yougoucoullé ; la colonne du milieu du Toro, au pavillon rouge et blanc, commandée par Tierno Alassane, et devant laquelle marchait aussi Mahmadou Dieber, le Fouta Diallonké ; puis la colonne de Toubourous, sans pavillon, et enfin, à la gauche, les Talibés du Gannar, conduits par Tierno Abdoul Kadi, l’un des Talibés les plus braves de l’armée, dont j’ai déjà parlé.

Ces colonnes, aussitôt qu’elles furent formées, s’avancèrent vers l’ennemi, en marchant au pas, et les Talibés chantant en cadence : _Lahilahi Allah, Mohammed raçould y Allah_[193].

L’ennemi ne bougeait pas. Les Bambaras étaient accroupis par terre, attendant sans doute qu’on tirât pour se lever et se précipiter sur les Talibés désarmés ; mais on ne leur en laissa pas le temps. Les colonnes s’avancèrent jusqu’à moins de cent pas de l’ennemi et se précipitèrent en courant, jusqu’à ce que les Bambaras effrayés se levassent en masse. La fusillade commença alors, au signal donné par un homme désigné à l’avance par Ahmadou dans chaque compagnie. On tirait à bout portant sur une foule folle de terreur, qui cherchait à rentrer dans le village. Entassés aux portes et surpris par la mitraille que vomissait chaque fusil des Talibés, achevés à l’arme blanche, les Bambaras tombaient en rangs serrés les uns sur les autres, et les Talibés, entrant sans coup férir, poursuivaient sur les toits, dans les rues, les nombreux fuyards. Quant à la cavalerie, au premier coup de fusil elle avait pris la fuite, en tournant le village de toute la vitesse de ses chevaux, et était allée rejoindre Mari, qui, au milieu d’une garde peu nombreuse, était sur une colline, laissant à ses esclaves le soin de sa cause.

En moins de trois minutes, les cinq colonnes étaient dans le village et les Bambaras défendaient en vain leurs maisons. Dès que je vis ce résultat, je revins au galop vers Ahmadou lui annoncer la victoire, puis je partis à la recherche de mes hommes, qui, eux aussi, emportés par l’ardeur guerrière et par l’amour-propre, s’étaient avancés au premier rang. Je n’en trouvai d’abord aucun.

La défense du village était plus sérieuse que je ne l’eusse cru.

Les Bambaras et, entre autres, toute une compagnie de Sofas de Mari, réfugiée dans une case, faisaient arme de tout. Sachant, par l’exemple du passé, qu’ils n’avaient pas de quartier à attendre, ils se défendaient jusqu’à la mort. Un instant la colonne des Djawaras et des Toubourous fut repoussée en désordre. En vain, avec quelques chefs, je me portai devant eux pour les ramener à l’ennemi ; ils étaient effrayés, et ce ne fut qu’après un quart d’heure qu’ils se remirent.

Quelques bandes de Bambaras s’enfuyaient sur la gauche, où je m’étais placé pour voir à mon aise. Ils allaient se réfugier, en déroute, dans des broussailles épaisses ; personne n’osait les y poursuivre. Entraîné un instant par des cavaliers qui semblaient les charger, je partis avec le docteur, qui s’exposait beaucoup et qui, sous prétexte qu’il avait la vue basse, s’approchait sans cesse, malgré mes prières ; mais bientôt nous fûmes abandonnés de tous les cavaliers, et comme j’étais à bonne portée de pistolet, voyant toute une bande qui s’enfuyait de mon côté, je la détournai en lui envoyant les six coups de mon revolver ; un homme tomba blessé, mais quelques instants après il parvint à se sauver.

On avait fait des prisonniers, qui semblaient hébétés et fous de terreur ; les uns disaient que Mari était dans le village, d’autres qu’il avait fui. On prit une de ses griotes qui, à la suite de la prise de Ségou par El Hadj, avait déjà été prisonnière, puis s’était enfuie ; elle était couverte d’or et elle se mit à chanter Ahmadou, qui lui fit grâce. En revanche, deux chefs du village, faits prisonniers dans leur propre maison, entre autres celui qui portait le titre d’Almami de Toghou, furent exécutés tout de suite. Je n’étais pas là, et, quand je revins, j’aperçus devant Ahmadou deux corps sans tête, étendus sur le ventre, avec les jarrets et les articulations coupés et un coup de sabre en travers sur les reins, qui leur avait tranché l’épine dorsale. Ces mutilations avaient été faites après coup. Mais la journée ne se passa pas sans que je visse l’atroce spectacle d’une exécution, et ce souvenir restera gravé dans ma mémoire. J’en vois encore les moindres détails. C’était un jeune Sofa de Mari, qu’on avait retiré vivant de dessous un tas de cadavres. Au lieu d’être rasé comme tous les musulmans, il portait les cheveux tressés en casque, comme ceux des femmes, et à la mode bambara ; on lui avait attaché les coudes derrière le dos de manière à lui disloquer en partie les épaules. Il était debout. Après qu’on l’eut dépouillé de tout vêtement, un Sofa, accroupi, se plaça derrière lui. Il regardait de tous côtés d’un air inquiet, quand Ali Talibé, en grand honneur à Ségou, et qui alors était bourreau en titre, homme athlétique, mais à la figure bestiale et à l’œil féroce[194], s’avança par derrière, et d’un seul coup de sabre lui fit voler la tête. Le corps tomba en avant ; deux longs jets de sang s’élancèrent du col ; quelques convulsions agitèrent encore ce qui avait été un homme, et pendant qu’Ali essuyait son sabre dans l’herbe avec un calme atroce, tout mouvement cessait.

[Illustration : Soldat de Mari conduit au supplice.]

Cependant je m’inquiétais de ne pas voir revenir mes hommes ; dans le village on se battait toujours, une case se défendait, et malgré le feu qu’on introduisait par les toitures, l’ennemi ne se rendait pas encore ; ce ne fut que lorsqu’ils furent attaqués par les flammes que les malheureux défenseurs essayèrent de fuir et tombèrent un à un en sortant de leurs cases, frappés par la mitraille des fusils.

Vers une heure, je vis Samba Yoro rentrer épuisé, portant deux fusils ; je devinai un malheur. Alioun, le plus brave peut-être de mes hommes, était tombé ; il avait une balle dans le crâne. Cependant il respirait encore, il fallait le secourir. Je dis à Samba Yoro de chercher ses compagnons, il ne tarda pas à les réunir dans le village ; Dethié avait reçu une brique sur la nuque, il avait été contusionné par l’explosion d’un baril de poudre, avait eu ses vêtements traversés par les balles, mais c’était tout ; les autres n’avaient que des balles mortes. Vers trois heures, on m’apporta Alioun sur une porte de case qui servait de brancard. Il avait repris connaissance, mais il souffrait beaucoup ; la balle était logée dans l’os du crâne au beau milieu de la tête, et tellement encastrée, que d’abord le docteur crut qu’elle n’avait fait que déchirer la peau.

Vers quatre heures, les Bambaras avaient tous succombé ou à peu près ; dans le village on ne tirait plus que de rares coups de fusils. Quelques ennemis étant encore cachés dans les cases, on n’osait y pénétrer à cause de l’obscurité qui y règne, et on attendait qu’ils s’échappassent. Ahmadou se porta sur la gauche, puis derrière le village, sur la colline où la veille encore campaient les Bambaras. Je lui fis demander s’il y passerait la nuit, afin d’y transporter mon pauvre blessé, et sur sa réponse affirmative, j’envoyai chercher celui-ci ; mais presque aussitôt on commença la fusillade sur les broussailles. Les Bambaras qui s’y trouvaient avaient essayé de fuir dans l’Est, mais ils avaient rencontré les Peuhls, qui les avaient rejetés sur le village. Ils ne cessèrent de tirer que vers la nuit, et le _tabala_ résonna constamment. Néanmoins on était harassé, on n’avait rien mangé depuis la veille, à l’exception de quelques gourous, ressource précieuse qu’on avait trouvée en abondance dans les cases du village. Malgré l’effet excitant de cette nourriture, chacun de ceux qui ne gardaient pas le village ou qui n’étaient pas au combat d’avant-garde dormaient d’un profond sommeil. A minuit on eut une alerte : deux Bambaras venaient d’être saisis ; ils poussaient des cris perçants. On crut un instant à une attaque du camp par les Bambaras ; une immense rumeur s’éleva au milieu des chevaux frissonnants. Quelques- uns s’échappèrent et leur galop à travers le camp ajouta à l’illusion. Surpris dans notre sommeil, la main sur nos armes, nous fûmes aussitôt debout, et mon premier soin fut de sauter près de mon cheval qui était tout sellé, afin de l’empêcher de s’échapper. Mais bientôt tout se calma, et la voix des griots s’éleva dans le calme de la nuit, criant de rester en repos. Dès lors le silence ne fut plus troublé que par quelques coups de fusil dans le village ou aux avant-postes, par le son redoublé du tabala ; et la fusillade des Bambaras se ralentit, indiquant l’épuisement de leur poudre.

Mon pauvre blessé allait mieux, nous conservions encore l’espoir de le sauver et j’achevai ma nuit sans me réveiller, malgré les impressions d’horreur dont j’avais fait provision pendant cette journée.

1er février 1865.

Le jour paraissait à peine que toute l’armée se transportait dans les broussailles pour en finir ; on y trouva les Bambaras sans défense et on en fit une horrible boucherie. Une bande de quatre-vingt-dix-sept, espérant peut-être dans la clémence des vainqueurs, posa les armes et sortit d’une broussaille en criant : Pardon ! (_Toubira !_)

Ils furent aussitôt conduits à Ahmadou, entre deux rangs pressés de Sofas. On les interrogea longuement. Ils dirent qu’ils avaient été envoyés de Sansandig ; d’autres avaient dit être venus de Boushé, de Sarrau et même de Ségou-Sikoro. Tous furent livrés au bourreau, et Ahmadou, supposant que ce spectacle pouvait m’intéresser, envoya un Talibé me prévenir afin que je pusse y assister ; mais je ne me sentais pas le cœur de supporter une pareille émotion. Les exécutions déjà trop nombreuses de la veille m’avaient agité et je me privai de ce spectacle ; seulement le soir, en voulant me rendre compte du nombre des morts, je passai près du champ des suppliciés ; on les avait conduits là, tous bien serrés par la foule et tenus simplement par des bras humains ; au milieu du cercle s’était placé le bourreau, qui avait commencé à abattre les têtes, au hasard, sans ordre, comme elles passaient à portée de son bras. Quelques-unes n’étaient même pas détachées du tronc, et, chose curieuse, elles avaient presque toutes le sourire aux lèvres. Les yeux qui n’étaient pas fermés avaient dans leur immobilité une expression indéfinissable qui me fit longtemps réfléchir. Faut-il donc croire qu’au seuil d’une autre vie, ces martyrs de la barbarie et de l’islamisme, qui se battaient sans savoir pourquoi, qui ont été massacrés si cruellement, ont eu une apparition, qu’une lueur immense s’est produite dans leur intelligence et qu’un horizon nouveau s’est étendu devant leurs yeux ?

Cette pensée m’obséda longtemps et je ne me détachai pas facilement de ce lieu d’horreur.

Au jour j’avais commencé avec le docteur une tournée de blessés ; déjà la veille il en avait opéré bon nombre ; malheureusement, manquant d’instruments et réduit aux ressources de sa trousse, il y en avait beaucoup pour lesquels il ne pouvait rien. Je l’aidais de mon mieux dans ces extractions de balles toujours si douloureuses pour le patient. J’eus là l’occasion de remarquer encore une fois combien le système nerveux des noirs est moins développé ou moins sensible que le nôtre ; c’est à cela qu’ils doivent de supporter facilement les opérations, de même qu’ils doivent au climat d’en guérir d’une façon merveilleuse et dans des cas désespérés.

Tout en secourant les blessés, nous visitâmes le village, opération non sans danger, car dans quelques rares maisons on tirait encore et on était exposé à recevoir une balle destinée à un Bambara fuyant. Mais depuis la veille trop de balles avaient sifflé à nos oreilles pour que cela nous arrêtât, et bien que leur musique m’ait toujours fait secouer la tête ou saluer, comme on dit vulgairement, elle ne m’a jamais empêché d’aller où j’avais l’intention de me rendre.

Il est impossible de décrire le spectacle que présentait Toghou. Dans les maisons, dans les rues, les cadavres étaient étendus dans toutes les positions. Dans le réduit où l’on s’était si longtemps défendu, chaque case était transformée en un charnier infect. Les toitures enflammées par le haut avaient brûlé des centaines de malheureux, dont les cris sourds avaient seuls révélé l’agonie. Dans quelques cases on s’était pendu de désespoir ; à une porte de la ville plus de cinq cents cadavres étaient couchés les uns sur les autres ; c’était la porte attaquée par les Talibés. Plus tard j’allai dans les broussailles ; on peut dire que tout le village et ses environs n’étaient qu’un champ de morts, et le lendemain, lorsque de dessous les décombres enflammés du village on eut tiré ces cadavres à demi brûlés et qu’on les eut portés dans la plaine, l’odeur infecte qui s’en exhalait empestait l’air à une longue distance. Certes, c’est rester au-dessous du vrai que de dire que deux mille cinq cents Bambaras avaient péri là, et plus tard, quand les Peuhls revinrent à cheval, leurs lances encore sanglantes témoignèrent des coups portés par eux aux fugitifs. Ahmadou envoya visiter le terrain de leurs exploits, et on m’affirma qu’ils en avaient tué beaucoup. En somme, d’une voix unanime on reconnaissait que depuis le commencement des guerres d’El Hadj, sauf à Oïtala, on n’avait pas vu pareil massacre. Quant aux pertes d’Ahmadou elles étaient presque insignifiantes : on ne comptait pas cent morts et deux cents blessés.

Il faut, du reste, avoir vu les fautes commises par les Bambaras pour comprendre cette disproportion de pertes. S’ils eussent attendu derrière leurs murs, le résultat eût été bien différent, et Ahmadou fût peut-être retourné à Ségou avec un échec de plus, car ce village était prodigieusement riche et pouvait soutenir un long siége. Il y avait de la poudre et du mil en quantités immenses, sans compter toutes les autres substances nutritives, telles que haricots, riz, etc.

Pendant toute la première nuit, on avait mangé dans le village les poules, les chèvres et les moutons, et quand on songe qu’une armée de plus de dix mille hommes avait vécu là-dessus, on ne s’étonnera pas que le lendemain je n’aie pu trouver un seul poulet. En revanche, tout le monde mâchait des gourous. Beaucoup avaient rempli leurs sacs de cauris, et le butin était tel, qu’on ne pouvait l’emporter.

[Illustration : Une exécution à Ségou.]

Ahmadou entra dans le village vers dix heures, et vint s’installer dans la case du chef. Nous habitions en face de lui, et on disait qu’il allait passer là trois jours. Chacun appréciait à sa manière le résultat de la victoire ; l’opinion générale était que Mari était à tout jamais perdu et qu’il ne pourrait plus réunir d’armée. C’était aussi la nôtre, mais nous comptions sans les fautes d’Ahmadou. Si, profitant de sa victoire, il fût allé en ce moment avec une armée enthousiaste tomber sur Sansandig, il l’eût sans doute enlevé, et alors il était maître du pays ; mais dès le lendemain, cédant aux sollicitations de tous ses amis, avides de partager le butin, il rentrait à Ségou.

Ahmadou m’avait fait remercier de ce que j’avais fait pour sa cause et il s’était occupé de nous procurer de quoi manger, ce qui n’était pas facile dans un village pareil. Après nous avoir envoyé une jambe de bœuf, il donna sa canne à Souleyman pour qu’il parcourût le village et prît pour nous ce qu’il trouverait, sel ou autre chose. En somme, nous n’eûmes qu’à nous louer de lui, et, au moment du départ, il nous fournit une compagnie de Sofas pour porter mon pauvre Alioun, que je fis placer sur un lit (tara) du pays. Sans doute, tout cela ne se faisait pas facilement, mais cela se faisait, et c’était beaucoup. Le départ du village fut difficile. Chacun se chargeait de bagages ; quelques-uns avaient envoyé chercher des ânes pour porter le butin, et c’était un spectacle bien curieux que ces guerriers de la veille transformés en marchands de vieille ferraille. Tout leur était bon : ceux-ci portaient des calebasses de hautes formes, ceux-là des sacs de mil, des chandeliers du pays, tiges de fer munies d’une ou plusieurs coquilles, dans lesquelles on brûle une mèche de coton qui trempe dans l’huile d’arachides ou le beurre de Karité ; d’autres enlevaient une porte, des fusils, des lances, des haches ou des outils de forgeron et de tisserand. Les uns avaient du coton, d’autres du tabac ou des boules d’indigo ; et puis venaient la file ou plutôt les files de captifs. Dire ce qu’il y en avait, je ne le pus qu’à Ségou quand on fit le partage. Environ trois mille cinq cents femmes ou enfants étaient là, attachés par le cou, lourdement chargés, marchant sous les coups des Sofas. Quelques femmes, trop vieilles, tombaient sous leur fardeau, et refusant de marcher, furent assassinées. Un coup de fusil dans les reins et ce fut fini ; je fus contraint de voir cela et il me fallut rester calme et ne pas faire sauter la tête au misérable qui venait de commettre ce crime. Nos laptots et quelques Talibés même en étaient indignés, mais c’était l’exception, et la masse passait, et avec un geste de dédain ne trouvait que cette épitaphe : Keffir ! Et ceux qui commettaient ces atrocités, qu’on le sache bien, c’étaient eux-mêmes des Keffirs, des Bambaras, des esclaves de père en fils, d’anciens esclaves des Massassis du Kaarta ou des Courbaris de Ségou qui avaient eu leur sauvagerie et leur cruauté doublées d’une teinte d’islamisme tel qu’on le prêche en Afrique. Que ces quelques mots puissent servir à faire apprécier la situation intérieure de ces pays et soient utilisés par ces philanthropes qui veulent laisser la civilisation marcher d’elle-même et se refusent à l’imposer par la force ! Nous passâmes ce même jour devant Marcadougouba. Ahmadou refusa de s’y arrêter ; on entendait pleurer dans le village : c’étaient les mères et les veuves des Bambaras révoltés, car ce village avait, comme tous les autres, fourni ses contingents à Mari, et du moins les vainqueurs n’empêchaient pas, comme nous l’avons vu faire en Europe, les sœurs et les mères de pleurer leurs frères et leurs enfants. On continua la marche jusqu’à Bafoubougou, où l’on campa dans les broussailles. Mon premier soin fut de me baigner au fleuve ; puis après, il fallut préparer le souper, assez maigre d’ailleurs. Une poule tuée _in extremis_ trempa notre couscous, et telle était notre fatigue que le soir, Ahmadou nous ayant envoyé un superbe poisson, personne n’eut le courage de le faire cuire. Au milieu de ses épreuves, notre pauvre blessé allait mieux et nous avions bon espoir.

3 février 1865.

Le 3 février au jour, on se mit en route ; la marche était triomphale : à chaque village on faisait de la fantasia ; des députations venaient féliciter Ahmadou, et les griots s’égosillaient à chanter sa victoire. Tandis que les coups de fusil des villages répondaient en sourdine aux coups éclatants des fusils des Sofas qui, chantant et dansant, tourbillonnaient autour du roi ; tandis que les Talibés venaient à tour de rôle le saluer, Ahmadou, à cheval, son turban relevé sur la bouche, restait calme, et un pied passé par-dessus la selle, récitait son chapelet ; mais son œil brillait et la joie du triomphe illuminait ce qu’on voyait de sa figure.

Enfin, à Ségou-Sikoro, où nous arrivâmes vers dix heures, Oulibo sortit avec tous ceux qui étaient restés à la garde de la ville et vint au- devant d’Ahmadou. La ville était en délire : sur le toit des maisons, les esclaves chantaient, dansaient, battaient des mains, et c’est à peine si, au milieu de la joie générale, on faisait attention à celles qui pleuraient un frère ou un époux. La fusillade devenait de plus en plus vive et dangereuse, car les fusils chargés outre mesure rendaient le bruit du canon, mais éclataient et blessaient ceux qui les tiraient, ainsi que leurs voisins. Je me séparai de la foule, et, suivi de Boubakary Gnian qui était venu au-devant de moi, je tournai le village et rentrai par la porte de l’Ouest. Dans la rue, les femmes et même celles qui jusqu’alors nous avaient à peine regardés, nous donnaient la main par-dessus les murs de leurs maisons ; d’autres, des voisines, venaient nous saluer ; enfin, on peut dire que ce jour on n’aurait trouvé personne à Ségou qui ne nous fût sympathique, sauf peut-être Mohammed Bobo.

10 février 1865.

Ce ne fut que vers deux heures qu’Alioun arriva avec ses porteurs. Je le fis installer immédiatement. Avec les tentes, on lui fit une chambre sous le hangar ; le docteur le pansa, et ce ne fut qu’alors qu’on reconnut l’existence de la balle dans le crâne où elle s’était incrustée. — Le lendemain, elle fut extraite, mais, hélas ! notre pauvre compagnon ne devait pas aller loin ; le 10, après une mauvaise nuit, une hémorragie terrible se déclara, le cerveau s’embarrassa, peu à peu le froid gagna les extrémités ; à 11 heures, il était sans connaissance, et à 1 heure 3 minutes, la respiration sifflante, le hoquet disparurent, et le cœur cessa de battre. J’envoyai tout de suite prévenir Ahmadou. Il répondit qu’il prierait Dieu pour Alioun, qui était mort, comme un musulman doit mourir, en combattant pour Dieu ; et vers deux heures et demie, arrivèrent deux marabouts qui n’étaient rien moins que Tierno Alassane, chargé de laver le corps et de l’ensevelir, et Alpha Ahmadou, qui devait faire les prières. On traitait mon pauvre compagnon comme un chef ; il allait être conduit en terre par un général et un prince. Je donnai une belle pièce de coton blanc pour servir de suaire ; on enleva le corps et on le porta en plein air près de la petite mosquée d’Alpha Ahmadou. Il fut posé sur une claie au-dessus d’un grand trou, et pendant qu’on creusait une fosse très-étroite d’un mètre de profondeur, Tierno Alassane lava le corps avec ses adjoints. Puis, il l’enveloppa dans l’étoffe de manière à former une espèce de bonnet sur la tête. La prière alors commença : le vieil Alpha se mit devant, debout ; tous nos amis qui avaient suivi le corps se placèrent sur deux rangs derrière lui. Il récita les prières à haute voix, et je remarquai que, si on les accompagne de mouvements analogues à ceux du salam, il n’y a pas de génuflexions. Puis, une fois cela terminé, on descendit le corps dans la tombe, en le plaçant sur le flanc droit et la figure tournée vers l’Est ; ensuite, on remplit la fosse de terre qu’on pila fortement, et on mit des épines dessus. Pendant toute la cérémonie, je m’étais tenu un peu à l’écart ; je suivais des yeux la dépouille de mon pauvre compagnon, et c’est un devoir pour moi de rendre à sa mémoire un hommage mérité.

Alioun était doux, fidèle, dévoué, c’était un modèle sous tous les rapports ; musulman fervent, il avait apporté dans le combat où il avait succombé, un courage qui avait fait l’admiration de tous, et son souvenir restera parmi tous ceux qui l’ont connu comme celui d’un brave.

Une fois mon pauvre compagnon en terre, je rentrai à la case, où j’eus à acquitter les frais de son enterrement, qui, discutés par Samba N’diaye, furent ainsi réglés :

2000 cauris à Alpha Ahmadou pour les prières ;

3000[195] à Tierno Alassane et aux gens qui avaient lavé le corps ;

1500 à ceux qui avaient creusé la fosse.

Dès le 4 février, on avait commencé à compter le butin et à en faire le partage. Ahmadou fit durer ce partage, car il réclamait des captifs volés par les Sofas ; après les captifs, on partagea les chiffons, satalas et ustensiles qui avaient été rapportés. Pour moi, je fis remettre à Ahmadou les lances, fusils, haches pris par mes hommes aux Bambaras tombés sous leurs coups, et, de plus, deux captives ramassées par Dethié N’diaye. Ahmadou voulut nous en faire cadeau, mais je lui répondis que je ne pouvais autoriser mes hommes à vendre des captifs pour s’en partager la valeur. Il dit alors qu’il leur ferait un cadeau, et plus tard, les deux captives furent données à Samba N’diaye.

Dès que nous fûmes rentrés à Ségou, je m’inquiétai d’avoir des nouvelles de Nioro et de Bakary Guëye, et rien de bon n’apparut de ce côté. Une ou deux fois on nous dit qu’une caravane arrivait de Nioro, et nous espérions que Bakary serait avec elle ; mais au bout de quelques jours, la caravane devenait un conte, comme il s’en fait tant dans ce pays. Ce qu’il y avait de plus positif, c’est que les caravanes qui, de Yamina, allaient faire du commerce à Touba et à Kiba, étaient souvent attaquées par les rôdeurs bambaras, qui ne craignaient pas de s’avancer jusqu’auprès des villages d’Ahmadou.

Le vieil Abdoul, que nous allions voir de temps à autre, nous affirmait que Bakary était avec l’armée de Tierno Moussa, et que si ce dernier ne craignait qu’il fût pillé, nous l’eussions vu arriver depuis longtemps ; mais toutes ces paroles ne l’amenaient pas, et nous connaissions maintenant assez le vieux Tierno pour savoir ce que valaient ses assurances. Pendant de longs mois, nous attendîmes en vain, toujours bercés d’espérances qui s’évanouirent peu à peu jusqu’au jour de la délivrance.

[Décoration]

[Note 193 : Prière musulmane : « Dieu est grand ; Mahomet est son prophète. » Je l’écris comme on prononce à Ségou.]

[Note 194 : Il est assez intéressant d’étudier la mobilité de la physionomie des noirs. Cet Ali, qui, dans ce moment, m’avait paru avoir le regard féroce, était habituellement l’homme le plus calme de Ségou, et son regard voilé avait une douceur incroyable.

Il en était de même d’Ahmadou, qui, dans certains moments, avait une grande douceur, dans d’autres, une grande dureté de physionomie.]

[Note 195 : On donne généralement un bœuf, qui vaut au moins 5 à 6000 cauris.]