Chapter 21 of 77 · 4935 words · ~25 min read

CHAPITRE XXI.

L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est malade et a peur. — Je suis malade du foie. — Les exécutions et le champ des exécutés. — Les morts et les enterrements à Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour aller au Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les nouvelles s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno-Abdoul, ses confidences et ses mensonges. — L’armée se rassemble. — Exécutions nombreuses. — Expédition de Fogni. — Visite d’Aguibou. — Première visite de Sidy Abdallah. — Fête de la Tabaski. — Exécution de trente-sept prisonniers et de deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro. — Nous recevons une lettre du commandant de Bakel et des instructions nouvelles du Gouverneur.

Cependant l’hivernage était arrivé, le temps était gris, la température, quoique ne dépassant pas 38 degrés, était écrasante — et nombre de noirs eux-mêmes ressentaient l’influence de la saison. Samba N’diaye, notre hôte, fut pris de maux de ventre et j’eus l’occasion de voir combien sa religion, dont cependant en temps ordinaire il était un sectaire fanatique, et qui, en raison de ses doctrines, eût dû lui fournir de grandes consolations, lui donnait peu de courage. Il se croyait mort, et même après avoir été guéri, il se regardait encore comme malade.

Moi, je me sentais attaqué du foie, j’avais par moments une vive oppression, des douleurs lancinantes dans le côté droit ; c’était, à n’en pas douter, une reprise d’hépatite ; heureusement elle fut légère et quelques purges de calomel[156] me soulagèrent promptement. — Je repris le plus tôt possible mes promenades à cheval.

Dans l’une d’elles, revenant vers le marché, je traversai le champ des exécutions. C’était la première fois.

Dans un rayon de cinquante mètres, situé à moins de cent pas des boucheries du marché, où j’apercevais des bœufs vivants, gisaient plus de cinquante squelettes incomplets, étendus sur le sol, blanchis par le soleil. Plus de deux cents crânes éparpillés, avec des masses d’ossements et les cadavres des gens tués tous les jours précédents étaient à demi-rongés par les hyènes la nuit, et le jour par les vautours et les corbeaux, qui, à mon approche, s’élevèrent de dessus ce festin dégoûtant. A ce moment ce coup d’œil me révoltait, je n’y étais pas fait, mais c’est l’usage dans tous les pays musulmans du Soudan de ne pas enterrer les corps des ennemis tués, soit à la guerre, soit en leur qualité de prisonniers.

Quant aux morts de maladies, les Talibés enterrent les leurs, selon les rites musulmans, dans des fosses étroites, où le corps, placé sur le côté et enseveli, est tourné vers l’Est ; mais, faute de creuser suffisamment ces sortes de fosses, les hyènes, lorsque les cadavres manquent au champ des suppliciés, viennent les déterrer et les enlever. On peut le remarquer en passant dans le cimetière placé sous les murs de la ville, à Ségou-Sikoro, entre les deux portes du marché.

Quant à ce qui est des keffirs esclaves chez les Talibés, on les traîne simplement dans la plaine ou au bord du fleuve, et tout est dit.

Quelquefois les Bambaras, esclaves de Bambaras, sont enterrés par leurs maîtres, mais alors c’est le plus simplement du monde. Rien n’indique leur sépulture, et il peut arriver de passer dessus sans s’en apercevoir.

Nulle part dans mon voyage je n’ai rien vu qui ressemblât à un cimetière. Dans quelques villages de Soninkés musulmans, j’ai remarqué au milieu du village des tombes sur lesquelles on avait fait un tas de sable et placé d’énormes pierres debout ; mais à l’exception de ces tombeaux, de marabouts pour la plupart, je suis porté à croire que c’est dans leur maison même que les Bambaras enterrent leurs parents.

29 avril 1864.

Le 29, je profitai d’un moment où Samba N’diaye allait prévenir Ahmadou que le dernier bœuf qu’il m’avait donné était mangé, et je le chargeai de faire une nouvelle démarche pour obtenir qu’on me laissât partir pour le Macina, non avec une armée, mais incognito avec deux ou trois de mes hommes.

Ahmadou donna l’ordre de délivrer un bœuf vivant aux laptots, mais il rejeta ma seconde demande. J’en fus d’autant plus fâché que les nouvelles n’arrivaient plus. On n’entendait rien d’aucun côté. Même en ce qui touchait l’armée de Nioro, qui, depuis le temps qu’on en parlait, eût dû être arrivée, tout était muet.

L’hospitalité d’Ahmadou, si large au début, se ralentissait. Les bœufs qu’il me fournissait et que les laptots découpaient en lanières de viande qu’ils faisaient sécher au soleil pour leur nourriture, n’arrivaient plus régulièrement, et souvent pendant deux jours, trois jours même, j’étais obligé de pourvoir à la nourriture de tous mes hommes dans l’intervalle qui séparait deux envois. Sans refuser tout à fait, Ahmadou se faisait tirer l’oreille lorsque, d’après ses ordres, Samba N’diaye allait l’avertir que nos provisions étaient épuisées.

Aussi, je le répète, je fus quelques jours sous l’empire d’un accablement moral — auquel venait se joindre la fatigue écrasante d’une température qui atteignait 40 degrés. Je passais toute la journée sur mon tara[157], épuisé, haletant, ne me dérangeant que pour vendre de temps en temps quelque morceau d’ambre ou de corail aux acheteuses qui venaient nous trouver. — Le temps d’ailleurs se soutenait beau en dépit de nuages. On se hâtait dans tous les coins de la ville de passer de nouvelles couches de pisé sur les terrasses, car il était évident que l’hivernage approchait.

Mai 1864.

Le 7 mai les nouvelles recommencèrent à arriver avec l’approche de la fête de la Tabaski[158] : Samba N’diaye se nourrissait de l’espoir de voir subitement arriver El Hadj pour célébrer cette fête, qui est, on le sait, une grande fête chez les musulmans. Mais sur quoi se fondait cet espoir ? Nous l’apprîmes le soir même. On disait qu’un ancien captif d’Ahmadi Ahmadou[159] était arrivé à Sansandig, et avait raconté que Tidiani avait pris à Tombouctou Cheick Ahmed Beckay, Balobo et deux autres chefs. Il les avait ramenés à El Hadj, à Konna ; et celui-ci, après être rentré à Hamdallahi, avait envoyé Alpha Oumar et Amat Tamsir son fils (neveu), chacun avec une armée, l’un à Jenné, l’autre à Faraméqué (Ferma-gha). On ajoutait qu’un homme du Macina, qui était à Sansandig, était parti à cette nouvelle pour s’en assurer et avait trouvé son village détruit. Alors les chefs de Sansandig, disait-on, avaient fait un palabre et l’un d’eux avait proposé de venir se rendre à Ahmadou en ramenant tous les captifs qu’on lui avait pris. — On prétendait que, cette fois, Boubou Cissey avait accepté et que l’envoyé de Sansandig était à Koghé. On ajoutait que tous les gens du Macina réfugiés à Sansandig en étaient partis à cette décision.

Cette nouvelle était évidemment fausse et je commençais à être exaspéré, à ne plus croire à rien et à vouloir obtenir une solution coûte que coûte, quand nous fûmes arrêtés dans ce projet par une série de mensonges si bien préparés que je ne crois pas que l’individu le plus fin ne s’y fût, comme nous, laissé prendre.

Le docteur Quintin soignait depuis quelque temps le vieux Tierno-Abdoul, qu’on appelle aussi Abdoul Ségou, à cause de son long séjour dans ce pays et pour le distinguer d’un autre Tierno-Abdoul, Torodo de distinction, avec lequel nous aurons l’occasion de faire connaissance.

Ce vieux chef qui, en sa qualité de chef des Pouhls, était nécessairement au courant de ce qui se passait, puisque pour tout départ de colonne ou de courriers, c’est lui qui est chargé de fournir des guides[160], confia de lui-même au docteur que nous allions partir pour le Macina après la Tabaski, que dans ce moment Ahmadou s’occupait beaucoup de nous. Le 8 mai, il ajoutait qu’un courrier d’Hamdallahi était arrivé dans la nuit et qu’on en attendait un autre, et il disait au docteur de revenir le lendemain matin, qu’il saurait alors les nouvelles arrivées par ces courriers.

Il recommandait le plus grand secret, disant que c’était par suite de son amitié pour les blancs qu’il nous confiait cela : qu’Ahmadou était un enfant qui ne connaissait pas nos usages, mais que lui était là, et que nous pouvions avoir confiance en lui ; que pour Samba N’diaye[161] notre hôte, ce n’était pas un bon homme et qu’il ne ferait rien pour nous servir, parce qu’il était de son intérêt que nous restassions chez lui : en effet, il avait des profits considérables sur les vivres qu’Ahmadou nous envoyait, surtout sur les bœufs et moutons que nous abattions, sans compter les cadeaux que je lui faisais de temps à autre.

9 mai 1864.

Le 9 mai, le vieux Tierno reprenait ses confidences. Suivant lui l’armée de Koghé était partie la nuit pour opérer sa jonction avec l’armée de Tidiani[162] à Sansandig.

Ahmadou voulait, disait Tierno, attaquer les rebelles, mais El Hadj n’avait pas voulu et déjà il était mécontent qu’on eût été deux fois attaquer ce village, et il avait envoyé avec Tidiani le frère de Boubou Cissey (qu’il avait emmené au Macina), afin de tâcher d’arranger les affaires à l’amiable.

El Hadj, d’après Abdoul, savait notre arrivée[163], mais il croyait que nous étions quatre. Il avait demandé si nous étions des blancs de France ou des blancs de Saint-Louis (mulâtres). Il avait aussi entendu parler de notre canot, resté comme on le sait à Bafoulabé.

Le docteur demanda alors au vieux noir pourquoi on ne nous avait pas envoyés avec l’armée, et il lui répondit avec un calme imperturbable, que l’ordre était arrivé trop tard, puis il se leva en disant qu’il allait voir Ahmadou à ce sujet. D’après Abdoul l’armée de Koghé avait fait un tour pour traverser le fleuve au-dessus de Ségou-Sikoro à un gué, et il ajoutait que maintenant nous n’aurions plus besoin d’attendre l’arrivée de Nioro.

Le même soir, Samba N’diaye nous annonçait, et c’était vrai, que l’armée de Koghé avait campé à Cochonna, que l’armée de Ségou se rassemblait à Soninkoura, où Ahmadou avait passé toute la journée, et qu’on faisait le plus grand mystère de sa destination. Il y avait bien eu un mouvement fait par l’armée de Koghé, mais ce n’était qu’une bande de cavaliers qui avaient traversé le fleuve à Sama Bambara, avaient fait des prisonniers, et on venait de les exécuter au nombre de dix-huit. Déjà la veille on en avait tué plusieurs.

11, 12 et 13 mai 1864.

Le 11 mai, on battait le tabala et l’armée se rassemblait. Le 12 mai cela continuait encore. Enfin le 13, à deux heures, l’armée partait et personne ne savait où elle allait, ou du moins ceux qui le savaient ne le disaient pas ; mais nous, tout entiers sous l’inspiration de Tierno- Abdoul, nous pensions qu’on allait attaquer Sansandig.

Le soir, cependant, Ahmadou appelait les chefs et demandait cent hommes de bonne volonté pour aller défendre Koghé pendant cette expédition, disant qu’il craignait Sansandig. Cela paraissait incompatible avec ce que nous croyions savoir ; aussi nous supposâmes que c’était une ruse pour cacher la direction de l’armée.

14 mai 1864.

Le 14 mai au soir, on eut enfin des nouvelles de l’armée, et le 15 on nous faisait le récit de ses exploits. Elle était allée à Fogni et l’avait détruit après un combat meurtrier. Voilà ce qu’on nous raconta. Il y avait quelques jours qu’un marabout venant de Yamina était allé à Fogni changer de piroguiers, comme nous l’avions fait nous-mêmes en venant à Ségou. Il attendait, quand des Bambaras révoltés, qui se trouvaient dans le village, s’emparèrent de lui et lui coupèrent le cou. Depuis lors, le village était révolté. Pendant que l’armée de Ségou s’y rendait, forte de douze à quinze mille hommes, les contingents de Yamina (les Sofas) arrivaient de leur côté les premiers en présence du village, qui fit sortir son armée des quatre tatas composant l’ensemble de Fogni[164]. Mais quand ils virent arriver l’armée de Ségou, commandée par Tierno Alassane, les révoltés se dépêchèrent de rentrer. L’assaut fut donné aussitôt et le village emporté. Ceux qui tentèrent de s’échapper à la nage furent presque tous tués dans l’eau ou se noyèrent ; Tierno Alassane, prévenu, alors qu’il était déjà maître du village, qu’une bande de cavaliers et de fantassins bambaras traversait le fleuve pour venir au secours des défenseurs, envoya ses cavaliers pour les cerner. Malheureusement ceux-ci se pressèrent trop d’attaquer, avant que les Bambaras ne fussent en présence du gros de l’armée. Les Bambaras se débandèrent, on les poursuivit, mais quelques-uns purent échapper. La plupart se jetèrent dans le fleuve pour le traverser ; ils tombèrent dans un endroit profond, où beaucoup se noyèrent, blessés par les balles des Talibés qui les tiraient comme à la cible.

Ainsi Tierno-Abdoul nous avait joués : cependant il soutenait au docteur que tout ce qu’il avait dit était vrai, mais que cette expédition avait été nécessaire et qu’Ahmadou avait dû la faire avant d’aller à Sansandig, afin de donner du courage à l’armée intimidée par ses deux derniers échecs.

En réalité, Ahmadou, ainsi que je le sus plus tard, venait de jouer là une partie considérable. Fogni révolté pouvait lui couper ses communications par eau avec Yamina, c’est-à-dire lui ôter l’espérance de recevoir des renforts de Nioro. Du reste, Souqué, le chef bambara, que nous avons vu à Sansandig lors de la dernière expédition et qui venait de périr à Fogni, était doublement dangereux, d’abord à cause de ses forces, mais aussi parce qu’il annonçait la mort d’El Hadj, dont il promenait, prétendait-il, un bras. Il n’en avait pas fallu davantage dans un pays disposé à la révolte pour lui attirer promptement de nombreux auxiliaires. Il pillait d’ailleurs impitoyablement tous ceux qui ne se révoltaient pas. Aussi les habitants de quatorze villages étaient-ils renfermés dans Fogni, et on peut prévoir ce que fût devenue la situation si on n’y eût pas remporté la victoire.

Le lendemain 16 mai, Ahmadou sortait à cheval en grande pompe avec les princes, les griots et tous les chefs, précédé du tabala, pour aller au- devant de l’armée victorieuse qui rentrait un peu à la débandade, chacun ramenant ses captifs. Les chefs arrivaient par groupes, entourés de leurs esclaves ; deux compagnies seulement étaient en ordre et avançaient méthodiquement, avec la musique en tête, précédée de quelques cavaliers faisant de la fantasia : c’était la compagnie de Tierno Alassane, le chef de l’armée, et celle des griots. Dès que ces compagnies eurent rejoint Ahmadou, qui eut à donner autant de poignées de main qu’il y avait d’hommes dans l’armée, chacun rentra chez lui.

Aussitôt on entendit les pleurs redoubler dans les cases : c’étaient les veuves et les parents des victimes qui témoignaient de leur peine par des sanglots et des cris lamentables. Il est difficile de savoir au juste ce que coûtait à Ahmadou cette expédition, mais dans la compagnie de Nioro on comptait huit tués, cinq chevaux tués et trente hommes blessés.

Ce même soir, on faisait courir une nouvelle qui ranima notre espoir : on disait que l’armée n’était rentrée que pour la Tabaski et qu’elle allait repartir tout de suite ; aussi, en écrivant cette bonne nouvelle, je disais : Sera-ce enfin pour Sansandig ?

Pendant ces quelques jours, j’avais fait la connaissance assez intime d’Aguibou, le frère d’Ahmadou ; il était venu me voir plusieurs fois et passer d’assez longues heures près de moi. La curiosité entrait pour beaucoup dans ses visites, car après avoir vu lui-même, il tenait à faire voir aux jeunes Talibés qui formaient sa suite habituelle, sorte de parasites qui, tout en faisant près de lui le métier de domestiques, de commissionnaires, lui racontent, en le massant, toutes les nouvelles fausses ou vraies et souvent dénaturées qui circulent dans la ville, lui extorquent tout ce qu’il a et vivent à ses dépens. Mais c’est la mode chez les princes africains, et celui qui vit autrement est mal vu et taxé d’avarice. De plus, j’avais eu une visite importante, celle de Sidy Abdallah, le maure de Tichit, qui jusqu’alors avait dédaigné de venir nous voir, ce dont il s’était excusé en entrant. J’avais pu me convaincre de son intelligence en lui montrant mes cartes, dont il avait compris aussitôt l’usage. Je l’avais interrogé sur la route de Nioro à Tichit, qu’il me dit être barrée par les Ouled Mbariks et Ouled Naceurs.

17 mai 1864.

Le 17 mai était la fête de la Tabaski ; ce fut, comme cérémonie, la répétition de la fête du Cauri. Le palabre fut court. Après avoir vu égorger le mouton par Tierno Alassane, Ahmadou demanda une armée, qui lui fut promise, mais avec peu d’empressement, comme cela arrive chaque fois qu’il y a du butin en provision. Pendant le palabre deux hommes vinrent d’un village du bord du fleuve dire que les Bambaras se montraient de l’autre côté ; on fit partir sur-le-champ trente-cinq cavaliers.

La fête fut terminée par l’exécution de trente-sept Bambaras pris à Fogni ; on les avait interrogés longuement : la plupart avaient été à Sansandig et en étaient venus avec l’armée de Souqué.

Un peu plus tard, on exécuta deux jeunes enfants de quinze à seize ans, et le soir les cavaliers expédiés pendant le palabre rentrèrent et dirent que les Bambaras avaient attaqué un petit village soumis, auquel ils avaient pris deux femmes et tué deux hommes.

18 mai 1864.

Le 18, la fête dura pour la ville ; les griots et griotes, cordonniers et forgerons réunis en bandes, allaient de case en case demander leur fête. Les femmes dansaient dans les cases et emportaient toujours quelques cauris.

Ces danses chez quelques-unes avaient un caractère tout spécial que je n’avais jamais vu au Sénégal. C’étaient des griotes Soninkés, et pendant qu’elles battaient des mains, une esclave de la maison se mettait à danser un pas violent. Elle sautait d’un pied sur l’autre, alternativement, en avant et en arrière, projetant ses deux bras avec violence en sens inverse du mouvement des jambes. Ainsi, quand elle faisait un pas en avant, ses deux bras lancés impétueusement en arrière, venaient, par une espèce de dislocation, se rejoindre ; et, si elle ressautait en arrière, ses mains venaient se frapper devant elle ; pendant ce temps, grâce à une souplesse de cou incroyable, la tête se balançait avec une force telle que, comme dans les danses des Khassonkés, son casque de cheveux allait lui frapper le dos.

Après cette danse, une vieille griote, ayant son enfant attaché dans un pagne sur le dos, comme toutes les négresses, dansa un pas, peut-être un peu moins violent, mais rendu plus cynique par les gestes dont elle l’accompagnait.

Le soir de ce jour on annonçait l’arrivée de l’armée de Nioro si impatiemment attendue ; on la disait forte de seize mille hommes, qu’on décomposait ainsi : mille Khassonkés, deux mille maures Sidy Mahmoud, trois mille Talibés des bords du Sénégal et dix mille Bambaras, Djawaras, Peulhs, etc.

Bien que nous fussions assez habitués aux exagérations des noirs, nous espérions que nous allions voir une force respectable ; aussi fûmes-nous bien détrompés quand le lendemain, Ahmadou étant sorti avec tous ses frères, les chefs, les sofas et une partie des Talibés, pour recevoir cette armée, qui, comme on le voit, arrivait rapidement, nous vîmes arriver non pas seize mille hommes, mais peut-être seize cents, et encore dans le nombre y avait-il des sofas de la garnison de Yamina qu’on avait rappelés. Cette armée était conduite par un cousin d’Ahmadou nommé Seïdou Dalia Touré. J’étais monté sur nos mules pour aller assister à la fantasia habituelle et indispensable en pareille occasion ; j’y rencontrai Samba N’diaye, qui me dit : « Je viens de voir un homme qui a une lettre du gouverneur ; cette lettre a été portée à Nioro par des gens des environs de Bakel. L’homme qui la porte va la remettre à Ahmadou. »

Cette nouvelle m’étonnait beaucoup ; que signifiait cette lettre du gouverneur ? Mon esprit se mit à travailler. Je me persuadai qu’il n’avait pas reçu mes lettres de Koundian et, qu’inquiet de mon sort, il écrivait à Ahmadou. Je craignais que cela ne compliquât ma situation et que surtout, si la lettre était menaçante, cela ne me fit retenir indéfiniment.

Cependant il était tard et d’ailleurs cette lettre était pour Ahmadou. Il me fallut attendre au milieu de mes inquiétudes, augmentées par le tabala de guerre qu’on battait à coups redoublés pour faire sortir l’armée, pendant que les griots parcouraient la ville et ses faubourgs, en criant d’aller à Koghé.

A quatre heures du matin le tabala cessa ; on disait que les Bambaras menaçaient Koghé, mais personne n’y croyait.

20 mai 1864.

Avec le jour j’envoyai Samba N’diaye à la recherche du porteur de la lettre ; il revint vers dix heures, me disant qu’il l’avait vu, qu’il y avait tout un paquet. Alors mes craintes furent calmées, ces lettres étaient pour moi sans doute, et j’allais recevoir des nouvelles de ma famille. L’impatience me gagna, je ne pouvais plus tenir en repos. On me disait qu’Ahmadou était en palabre avec Oulibo et que le courrier ne voulait pas remettre les lettres à d’autres qu’à lui. Mais je ne pouvais rester ainsi ; nous passions, le docteur et moi, de la plus extrême confiance aux plus graves appréhensions ; trois fois, je renvoyai Samba N’diaye, et enfin, à cinq heures du soir, vingt quatre heures après l’arrivée du courrier il m’amena celui-ci qui me remit une lettre, la seule qu’il eût. Elle était du commandant de Bakel, le capitaine Faliu, qui m’envoyait une copie d’instructions du gouverneur. Je reproduis ces deux documents.

LE COMMANDANT DE BAKEL A M. MAGE.

« Mon cher Mage[165],

« J’adresse cette copie d’une lettre du gouverneur, au chef de Koniakary pour qu’il vous la fasse parvenir : deux copies de cette lettre ont été, par mes soins, envoyées au commandant de Médine, qui vous les adressera par deux voies différentes.

« L’original, qui se trouve entre mes mains, vous parviendra par un courrier que je vous expédie directement.

« Le gouverneur recommande ces précautions, afin que vous ayez connaissance le plus tôt possible de ses vues pour étendre nos relations commerciales vers le Niger.

« Bonne santé à vous et à M. Quintin, bonne réussite et prompt retour.

« Tout à vous,

« FALIU.

« Notre pauvre docteur Lequerré vient de mourir. »

A cette lettre était jointe celle-ci :

« Mon cher capitaine,

« Je viens de recevoir votre lettre, datée de Koundian le 6 janvier, m’annonçant que le surlendemain vous deviez partir pour Bamakou. J’ai lu avec le plus grand intérêt tous les renseignements que vous m’avez envoyés jusqu’à présent ; nous les conservons avec soin et ne publions de vous que des nouvelles tout à fait sommaires. On s’occupe beaucoup en France de votre voyage. J’ai été heureux d’apprendre que vous et M. Quintin jouissiez d’une bonne santé. Le succès de votre mission me semble comme à vous presque assuré aujourd’hui. Je vous envoie des lettres de Mme Mage, qui se porte très-bien.

« L’occupation sérieuse par El Hadj de Koniakary et de Koundian[166] m’a donné à réfléchir.

« Nous établir à Bafoulabé, comme si c’était chez nous, n’avancerait guère la question commerciale ; cela ne ferait que reculer notre frontière de quarante lieues, sans nous ouvrir une voie commerciale vers le Niger.

« La rive droite du Bafing étant à El Hadj d’après nos conventions, admettons que Bafoulabé est sur son terrain et établissons-nous-y aux mêmes conditions qui pourraient être ensuite admises pour nos deux ou trois autres établissements et ensuite pour Bamakou.

« Je suppose que tous ces points dépendent du royaume de Ségou ; c’est donc au roi du Ségou que nous aurions affaire directement. Tâchez de bien disposer pour nous le fils d’El Hadj, qu’on dit capable.

« A quelles conditions se feraient ces établissements, que nous appellerions comptoirs français dans l’empire d’El Hadj Omar ? Voilà ce que vous aurez à débattre.

« 1o Je suppose qu’on nous délimite un terrain assez vaste pour faire une enceinte fermée (sans canons s’il le faut), qui renfermerait le personnel du poste, les traitants et leurs magasins, et en outre, en dehors de l’enceinte fermée, des jardins ou lougans. A Bafoulabé il nous faudrait toute la Pointe, dix hectares au moins, puisque le terrain est inoccupé.

2o El-Hadj nous louerait à perpétuité.

3o Le pavillon français flotterait sur nos comptoirs, mais seulement, comme signe de nationalité et de protection, comme El Hadj a pu voir flotter tous les pavillons européens sur les consulats au Caire et même à Djedda.

« 4o Nous payerions un loyer annuel pour le terrain, soit mille francs par an et par comptoir.

« 5o Personne n’aurait le droit d’entrer sans notre permission dans nos comptoirs.

« 6o Les contestations entre un sujet français des comptoirs et un sujet d’El Hadj demeurant au dehors seraient réglées contradictoirement par le chef du comptoir et le chef territorial du lieu.

« 7o Les marchandises que nous enverrions à nos comptoirs payeraient, à leur entrée dans le comptoir où elles doivent être mises en vente, cinq pour cent au percepteur préposé sur place par El Hadj ou par le roi.

« 8o El Hadj percevrait, en outre, s’il le voulait, cinq pour cent de la part de ses sujets, ou bien sur les produits qu’ils apporteraient. Cela ferait donc en tout la dîme qu’il perçoit, dit-on, aujourd’hui sur les caravanes.

« Nous ne pourrions pas supporter seuls le droit de dix pour cent d’entrée sur nos marchandises sans savoir même si elles seraient vendues ensuite.

« 9o La plus entière sécurité serait assurée à nos caravanes de marchandises et de produits.

« Voilà les bases qui me paraissent acceptables.

« Si le pouvoir d’El Hadj était renversé dans le Macina et lui-même tué, comme on le croit ici, vous pourriez entamer cependant les mêmes négociations avec le roi de Ségou ou autre chef partiel, dans le cas d’un démembrement complet.

« Agréez, mon cher capitaine, ainsi que M. Quintin, l’assurance de mes sentiments les plus affectueux.

« _Le gouverneur du Sénégal_,

« _Signé_ : FAIDHERBE. »

Il est facile de se rendre compte des impressions que nous causèrent ces deux lettres. Au lieu des lettres que le gouverneur nous annonçait, qui nous eussent apporté des nouvelles si impatiemment attendues depuis le mois d’octobre, je ne recevais qu’une lettre insignifiante d’un camarade qui, n’espérant peut-être pas me la faire parvenir, ne m’écrivait que quelques lignes et qui m’annonçait la mort d’un collègue de Quintin, d’un de ses amis même.

Ainsi, pendant que nous, exposés à toutes les rigueurs du climat africain, manquant de tout, même des choses les plus habituelles à un Européen (le pain et le vin), nous nous soutenions en bonne santé ou du moins encore robustes, un de nos camarades, entouré de tout le bien-être de la vie des postes, d’un confortable relatif, avait succombé à la fièvre. N’y avait-il pas là quelque chose d’extraordinaire, de fatal ou de providentiel, une protection miraculeuse ou divine qui nous accompagnait et n’a cessé à travers toutes nos épreuves de nous soutenir et de nous donner la force de les traverser ?

Après le dépit de ne pas recevoir d’autres lettres, tempéré chez moi par l’espérance de santé que contenait, relativement à ma femme, la lettre du gouverneur, ce furent ces pensées qui nous assaillirent.

Puis après, je me livrai avec soin à l’étude de ces nouvelles instructions. Elles facilitaient ma mission, en ce sens qu’elles accordaient à El Hadj un terrain (la pointe de Bafoulabé) que nous lui avions contesté jusque là, bien qu’il l’occupât, sinon de fait, au moins moralement, par suite de la proximité de sa forteresse de Koundian ; mais elles me créaient une difficulté dont j’appréciai de suite la valeur, en me fixant un tarif de droits d’entrée contraires aux usages du pays, qui sont de toucher un dixième, comme droits réguliers, sur toute espèce de produits importés par caravane.

Les instructions données à mon départ de Saint-Louis, que j’ai rapportées au commencement de cette relation, laissaient un champ plus large aux stipulations du traité. Elles s’exprimaient ainsi :

« Si considérables que fussent les droits qu’il (El Hadj) percevrait sur son territoire.... »

Et aujourd’hui je me trouvais limité à un droit d’entrée de cinq pour cent.

Cela était tout différent, et je ne voyais guère de chance de le faire accepter.

[Décoration]

[Note 156 : Le calomel, administré à doses convenables, est efficace dans la plupart des maladies des pays chauds, notamment dans l’hépatite et la dyssenterie, et contre les suites des fièvres bilieuses.]

[Note 157 : Lit fait de bâtons croisés recouverts d’une natte.]

[Note 158 : Fête des moutons. Après le Salam d’usage, on égorge un mouton, et quiconque a le moyen en tue un chez lui.]

[Note 159 : Ahmadi Ahmadou, le roi du Macina, tué par El Hadj.]

[Note 160 : Les guides sont presque toujours des Pouhls, qui, en raison de leur existence nomade au milieu des troupeaux, connaissent le pays mieux que personne.]

[Note 161 : En le calomniant, Tierno-Abdoul voulait sans doute nous mettre en défiance et nous empêcher de lui communiquer ses confidences.]

[Note 162 : Neveu d’El Hadj, chef d’armée, disait-on.]

[Note 163 : Cela répondait à une question que je faisais souvent : « El Hadj sait-il que nous sommes ici ? »]

[Note 164 : Ces quatre tatas sont situés à quelques mètres les uns des autres.]

[Note 165 : J’étais lié depuis plusieurs années avec le capitaine Faliu.]

[Note 166 : On ne soupçonnait pas avant mon voyage l’occupation de Koundian.]