CHAPITRE IV.
Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El Hadj. — Arrivée au Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes hommes. — Arrivée à Kita. — La montagne. — Makadiambougou. — Productions. — Cultures. — Musique. — Boubakar et le guide gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le Bélédougou et le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au Nord à travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le Baoulé. — Les esclaves enchaînés en route. — Détails sur des Diulas. — Arrivée au Kaarta.
Notre séjour à Makhana fut marqué par la première nouvelle que nous eûmes de troubles dans l’empire d’El Hadj. Ahmadou, disait-on, avait pillé quelques villages du Bélédougou ; à cette époque cela nous semblait bien peu de chose. Nous traversâmes le Gangaran de l’Ouest à l’Est, bien reçus partout. Les villages, la plupart construits en bambous entrecroisés, ce que les noirs de Saint-Louis appellent crinetis, sont assez malpropres ; ils sont généralement composés d’un certain nombre de groupes de cases, formant des divisions qui représentent des fractions souvent indépendantes les unes des autres. Chaque fois que nous campions, les gens des villages environnants venaient m’apporter un tribut sur le sens duquel je ne pouvais m’abuser. Ce n’était pas un cadeau volontaire, mais un de ces impôts arbitraires que lèvent les gens d’El Hadj partout où ils passent : au fond je voyais que ces gens avaient la tête basse, le regard triste, et moi, pauvre voyageur inoffensif, je partageais dans leur esprit la haine qu’ils portent à leurs conquérants.
15 janvier 1864.
Le 15 janvier j’arrivai au Bakhoy, dans un endroit où ses eaux se brisaient avec violence sur un banc de roches qui formait un gué naturel. Ce passage fut difficile ; les roches sont glissantes, plusieurs hommes tombèrent avec les charges. Nous y perdîmes un sac de sel qui représentait pour nous une grande valeur. Les animaux, surtout les ânes, se regimbaient ; cela me rappelait les scènes décrites par Mongo Park ; et en présence des difficultés que je rencontrais, je me reportais à l’époque à laquelle ce grand voyageur traversait ce même cours d’eau, à quelques lieues plus bas que moi, au village de Médina ou Gamfaragué, et je pensais que rien n’était exagéré dans son récit. De loin ces choses-là ont l’air toutes simples. Passer un fleuve sur un gué, quelle plaisanterie ! Mais en pratique c’est bien différent : tout devient obstacle au port des bagages, et quand on n’a emporté que le strict nécessaire, moins même, toute perte devient un désastre. On tombe, on se blesse, et pendant huit jours voilà un homme qui ne peut plus marcher à pied ; il faut le mettre sur un âne, qu’on surcharge, qui bientôt vous manque à son tour. On est en transpiration, on tombe dans l’eau, et voilà une pleurésie, une fluxion de poitrine, que sais-je !
[Illustration : Passage à gué du Bakhoy.]
Nos provisions de viande séchée étaient épuisées ; je me décidai à abattre un bœuf ; mais pour n’être pas tourmenté de demandes je voulus le faire dans les broussailles. En effet, dans ce pays il n’y a plus de bestiaux ; la seule viande que l’on mange est le produit de la chasse, qui, du reste, fournit en assez grande quantité des cobas et des gazelles. Si j’avais tué un bœuf dans un village, il m’eût fallu en donner au chef, aux griots, aux forgerons, et la moitié du bœuf eût été gaspillée. Je fis donc camper sur la rive gauche du Bakhoy qui, dans cet endroit, forme une île. Mon guide ne paraissait pas content ; il eût voulu aller à Kita qui n’était qu’à quelques heures, mais je persistai dans mon opinion. Quelques hommes vinrent au campement de différents endroits. Ils confirmèrent les bruits de guerre dans le Bélédougou qui se trouvait sur notre route, mais rien encore ne nous faisait supposer que nous ne pourrions le traverser.
Je profitai de mon séjour au Bakhoy pour déterminer par hauteur méridienne la latitude observée, que je trouvai de 13° 07′.
Je remis mes cartes au net, observant la loi que je m’étais posée de ne jamais passer trois jours sans remettre au net le lever que je faisais jour par jour. Je regarde cette précaution comme indispensable pour faire un bon travail. En route, on note de la façon la plus rapide des relèvements de montagnes, un marigot, un ruisseau, une cote de montagnes, et quelques jours après on ne sait plus ce que ces notations veulent dire.
Ce fut pendant ce séjour que les symptômes de discorde dans mon escorte arrivèrent au paroxysme. Déjà plusieurs scènes avaient eu lieu et j’avais été obligé d’intervenir, mais cette fois Samba Yoro vint me déclarer qu’il ne voulait plus avoir rien de commun avec les autres, qui l’insultaient, oubliant qu’il était leur supérieur. Je le calmai, l’engageai à la modération. Je tançai les autres, leur rappelant qu’ils devaient le respect à leurs supérieurs, même quand ils faisaient tous le même service ; mais c’en était fait de la concorde que j’eusse désiré voir entre eux. Je m’en affectais et par la suite ces scènes se renouvelèrent souvent, avec plus de violence.
[Illustration : Pl. II.
ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
18 janvier 1864.
Le 18 janvier je me remis en route ; mon guide tombait malade. Nous vînmes camper à Kouroukoto, premier village de Kita. J’avais cru que Kita était un nom de village ; c’est le nom d’une montagne au pied de laquelle nous nous trouvions et qui donne son nom à un petit pays enclavé dans le Foula-Dougou, où nous étions entrés un peu avant de traverser le Bakhoy.
Le Kita est habité par des Malinkés ; son chef-lieu est Makadiambougou ; seize villages entourent la montagne ; la plupart sont placés à l’Est. Cette montagne[28] est un massif granitique isolé ; le plateau supérieur, très-accessible, est découpé par des gorges et surmonté de trois pics, dont j’estimai le plus élevé à 250 mètres au-dessus du niveau de la plaine. J’en fis l’ascension : de là je voyais vers le S. E. et vers l’Est un horizon assez lointain, plusieurs plans de montagne qui semblaient courir perpendiculairement à la direction de mon regard. En descendant, je rencontrai des citernes naturelles formées dans le roc et pleines d’eau, puis un étage de la montagne cultivé, et plus tard j’appris qu’au temps de la guerre cette montagne avait été le refuge des habitants, qui y trouvaient une défense naturelle et pouvaient y entasser quelques ressources. En y réfléchissant je fus conduit à me demander comment, même dans un pays aussi sujet aux révolutions, ils n’en avaient pas fait leur demeure perpétuelle, comme certains villages du Bambouk qui se sont établis sur des sommets de montagne et ont dû à cela de n’être pas détruits par les armées d’El Hadj, auxquelles ils ont fait essuyer des pertes sensibles.
En cet endroit de notre route nous fûmes arrêtés pendant neuf jours ; c’était le plus grand temps d’arrêt que nous eussions fait jusque-là, et je maugréais ; mais que faire ? Notre guide était atteint d’une pneumonie qui ne laissait pas d’inquiéter le docteur. Tout ce qu’il put ce fut de se traîner jusqu’à Makadiambougou, où nous devions trouver quelques ressources. Je passai ainsi quatre jours à Sémé et cinq à Makadiambougou.
[Illustration : Vue de la montagne de Kita.]
Nous fûmes toujours bien accueillis, mais il était visible que sans l’influence de notre guide nous ne l’eussions pas été ; à Sémé je trouvai un marabout maure, presque noir, de Oualet ; il me combla d’amitiés. Sa fille, grande et belle fille de seize à dix-sept ans, allait absolument nue, à l’exception d’une bande de toile de 0m,10 de large, qui, attachée à une ficelle pardevant, passait entre ses jambes et après avoir repassé dans la ficelle qui lui ceignait les reins, retombait derrière elle ; une ceinture de verroterie complétait ce costume primitif, qui, quoique habituel aux jeunes négresses, se voit rarement à un âge aussi avancé. J’en fis l’observation à son père, qui me répondit que c’était l’usage de son pays, et en effet je me rappelai une fille de Bakar, le roi des Douaïchs, qui m’était apparue encore moins vêtue sans en paraître le moins du monde gênée, et une autre qui habitait la même tente que moi avec sa famille dans un camp de Kountah, et qui était à l’engrais dans un costume tout aussi primitif. Ses vastes charmes tombaient sous le poids de la graisse dont les bourrelets d’étages en étages arrivaient jusqu’aux pieds. Elle valait très-cher !
[Illustration : La fille d’un marabout du Sémé.]
Les villages de Kita sont entourés de cultures de coton, de giraumons, de pastèques. Les autres cultures, telles que le mil, les arachides, le riz, se font plus au Nord. On trouve aussi des tomates, des légumes amers connus sous le nom de _Diakhatou_, et enfin du beurre du Karité, le Shea Toulou de Mongo Park, le Cé de Caillé.
Nous vîmes fabriquer le savon noir avec le kata (lavure de cendres) et l’huile d’arachides. Un soir je fus attiré dans le village par le bruit d’un concert et de danses. L’orchestre se composait de deux balophons, de cymbales en fer, d’une flûte bambara percée dans un bambou et enfin de deux tamtams (ce sont les tambours du pays). Cela formait une grande cacophonie, mais il y régnait une certaine mesure avec laquelle on sautait et on gambadait tout autant qu’on eût pu le faire avec le meilleur orchestre d’Europe.
Sur ces entrefaites Boubakary Gnian tomba malade d’une pleurésie double ; il avait déjà une autre maladie chronique qui le gênait et je craignis un instant d’être forcé de l’abandonner.
Puis le mieux survint et il se retrouva en état de nous suivre à dos d’âne en même temps que Fahmahra était prêt à partir.
La population de Kita, je l’ai dit, est composée de Malinkés ; mais le voisinage du Foula-Dougou y a introduit quelques Peuhls, non des Peuhls parlant le malinké, qu’il est si difficile de distinguer des Malinkés eux-mêmes, mais des Peuhls Diawandous, c’est-à-dire des Peuhls tisserands. Tous les Malinkés que j’ai vus dans le pays semblent se donner à l’industrie du tissage et les Diawandous paraissent vivre à leurs dépens, comme du reste ils le font presque partout.
Les puits du Kita ont 4 mètres de profondeur et sont partout entourés de champs de tabac ; autour de l’un d’eux nous observâmes avec bien du plaisir quelques pieds de bananiers apportés de très-loin, nous dit-on. Ils ne produisent rien, mais je recommandai aux indigènes de les bien soigner, leur indiquant la manière de les planter et de les couper. Lorsque je vis le départ approcher, je fis le recensement de mes vivres : j’en avais largement assez pour gagner le Niger, dont je ne devais être éloigné que de huit jours au plus en ligne droite.
[Illustration : Danse de Malinkés à Makadiambougou.]
Mes instructions me recommandaient de passer par Bangassi[29]. C’était, en effet, la seule étape qu’on pût indiquer ; on en devait la connaissance à Mongo Park, qui y avait passé trois jours, et y avait été reçu par Sérénummo, roi du Foula-Dougou. Cet État était alors tributaire de la couronne de Ségou, aussi bien que le Bélédougou.
Aujourd’hui il n’existait plus : Bangassi n’était qu’une ruine, le Foula-Dougou n’était habité que par quelques bandits : il n’y avait pas à songer à y passer, car à l’endroit où je me trouvais, cette route me détournait du chemin du Niger ; ma route était plutôt de descendre à Mougoula, place forte d’El Hadj, dans le pays de Birgo, pour gagner de là Koulikoro ou Nyamina.
Je comptais donc, ainsi que nous en étions convenus, prendre ce chemin, quand le 27 il nous fut déclaré que le Bélédougou et le Manding étant révoltés entièrement, il n’y avait plus de route par là, et qu’il fallait aller en chercher une à Diangounté.
Je fus vivement contrarié, d’autant plus que je crus un instant à un plan concerté, et je me rappelai ce qu’avaient dit les Maures à Saint- Louis. Je me demandais si, en effet, El Hadj n’était point au Bakhounou et si on ne voulait pas nous envoyer vers lui par ce chemin. Aussi fis- je le plus de résistance possible à ce projet ; à défaut de la route de Mougoula que je dus abandonner, je demandai au moins à visiter ce point. Mais alors on me répondit : « Tu n’es donc pas venu pour voir El Hadj, tu es venu pour voir le pays, tu es venu savoir ce que nous faisons, » et comme en somme on eût pu facilement me faire un mauvais parti, je me rendis, et après bien de la résistance, profitant de l’occasion d’un convoi de Diulas qui se rendait dans le Kaarta, nous nous décidâmes à aller reprendre à Diangounté la route de Raffenel pour la compléter, abandonnant ainsi le deuxième voyage de Mongo Park pour rentrer dans son premier itinéraire.
Toutefois, avant d’abandonner le pays je résumerai quelques observations.
Makadiambougou est situé par :
13° 2′ 56″ Nord, latitude observée,
11° 44′ 34″ Ouest, longitude estimée.
C’est un point important, par sa situation même et par l’avenir qui l’attendrait si jamais la civilisation envahit ce coin du globe.
Sa position sur un plateau élevé, sain, riche en terres végétales, en bois de construction, adossé à une montagne qui forme une défense naturelle ; la facilité des cultures dans les plaines du Nord, le riz de bambous qu’on récolte en grande quantité, le beurre de Karité, les bois de cailcédras, sont des richesses naturelles qui ne feraient que croître par suite du double passage des caravanes de sel et de bestiaux qui se rendent de Nioro à Bouré, et dont Kita est le lieu de passage obligé ; étant le point de départ de toutes les routes du Sénégal au Niger, il acquerrait une importance considérable comme place de commerce. Si donc jamais la France, réalisant le projet du général Faidherbe, s’avançait vers le Niger pour y prendre pied, Kita serait une de ses étapes naturelles les mieux indiquées.
28 janvier 1864.
En quittant Kita, on me prévint que j’allais marcher trois jours à grandes marches sans trouver âme qui vive, sauf peut-être quelques brigands. En effet, nous traversâmes un pays désert, montagneux, souvent aride, mais quelquefois offrant des vallées au fond desquelles nous apercevions des bois de roniers, des marigots, des ruisseaux bordés de bambous d’une force prodigieuse (ce sont les plus beaux que j’aie vus dans la Sénégambie), et nous arrivâmes ainsi, marchant quelquefois sur des ruines qui attestaient d’immenses villages, tels que Mambiri, au camp de Seppo, ainsi nommé d’une source qui suinte d’une montagne et qui a créé, au milieu d’une plaine rocheuse, un peu de végétation, de l’herbe et quelques baobabs. Sur notre droite nous avions la montagne de Dioumi, que le docteur qui alla la voir me dit être granitique. Elle offrait à l’œil des teintes violettes.
Sur notre gauche, faisant face au Nord, était la montagne d’où sortait la source ; elle était entièrement composée de roches schisteuses dont je ramassai un échantillon. L’eau était mauvaise et très-sale ; nous fûmes obligés de la filtrer dans un linge pour en séparer une vase noire.
31 janvier 1864.
Le lendemain nous étions au bord du Bakhoy no 2, second affluent du Sénégal qui se jette dans le premier à Fangalla, au pays malinké de Féléba. Dans toute cette route nous n’avions rencontré qu’une petite caravane portant du sel et allant chercher de l’or à Bouré, et une que nous croisâmes à Seppo, qui conduisait des bœufs et qui allait échanger ses bestiaux contre des esclaves. Tous parurent enchantés de me voir ; l’un des Diulas, pour me montrer sa joie, voulait m’embrasser ; sans doute il avait vu des blancs faire cela, car ce n’est pas dans les habitudes des noirs, et j’eus bien de la peine à m’en défendre.
A l’endroit où je traversai le Bakhoy, il recevait de l’Est un affluent ; je crus avoir trouvé la solution d’un problème géographique et avoir un troisième affluent du Sénégal. Mais quand je questionnai les gens qui nous accompagnaient, ils me dirent que cette rivière sortait du Niger ; c’était évidemment une erreur. Je demandai le nom de ce cours d’eau qu’on me dit s’appeler le Ba-Oulé. C’était bien, en effet, le nom donné par tous les renseignements ; mais d’où sortait-il ? Enfin, après mille questions, je finis, à Marena, le soir, par m’entendre dire que ce n’était qu’une branche du Bakhoy qui formait une petite île, et de fait, comme le courant y est rapide, qu’on y trouve des bancs de sable, des roches roulées, il est hors de doute que c’est un cours d’eau. S’il venait plus de l’Est que le Bakhoy et parallèlement à lui, on le traverserait en allant de Bangassi au Niger, et, bien au contraire, tous les renseignements s’accordent à dire qu’il n’y a là qu’un marigot qui tombe dans le Niger et qui sans doute a fait supposer que ces deux cours d’eau le rejoignaient.
Je crois donc devoir indiquer comme positif que ce ruisseau n’est qu’une branche du Bakhoy no 2.
Nous trouvâmes environ 0m,70 d’eau dans cette rivière, dont le cours était très-rapide ; on put donc la passer sans difficulté, et nous campâmes de l’autre côté. Notre premier soin fut de nous baigner. Tous, nous en avions grand besoin, depuis le temps que nous n’avions pas trouvé d’eau courante et après des marches sous des températures très- élevées et au milieu d’une poussière épaisse.
A midi, je pris la hauteur du soleil et je déduisis pour latitude du passage et du confluent du Ba-Oulé 13° 40′ 55″. Cela fait, rien ne nous retenait plus et nous entrâmes dans le Kaarta, que le Bakhoy sépare du Foula-Dougou.
Tout en cheminant j’avais fait la connaissance de la bande de Diulas qui nous servait de guides ; la faire connaître ici ne sera pas inutile : c’étaient des Sarracolets ou Soninkés du Kaarta. L’un d’eux était parti de son pays, Guémoukoura, depuis cinq ans. Il en était sorti pauvre, il y revenait avec une certaine fortune. Cependant ses vêtements étaient des plus simples, assez misérables même. Mais il ramenait cinq captifs, une femme et un enfant.
[Illustration : Ruines de Mambiri.]
Il s’était d’abord rendu avec du sel au pays de Bouré, où il l’avait échangé contre de l’or. De là, passant par Timbo, il s’était rendu à Sierra Leone, où il avait travaillé longtemps à la culture des arachides ; alors possesseur d’une petite fortune il s’était mis en marche, achetant d’abord une esclave dont il avait fait sa femme et qui lui avait donné un enfant, ce qui l’élevait au rang de femme libre. Un fort captif portait l’enfant, et trois autres jeunes filles, écloppées par la longue route qu’elles venaient de faire, atteintes par les vers de Guinée, les jambes enflées, suivaient, s’aidant d’un bâton. Outre cela, un malheureux enfant de trois à quatre ans, aux membres maigres, courait entre les jambes des chevaux, faisant des marches de cinq et six lieues ; le docteur avait pris cet enfant en amitié et souvent il le mettait devant lui à cheval ; quant aux malheureuses captives dont j’ai parlé, à mesure que nos ânes se déchargeaient par suite de la grande consommation de vivres que je faisais, nourrissant presque tout le monde, je faisais placer dessus d’abord les bagages qu’elles portaient, puis enfin les femmes elles-mêmes, car quelque endurci que je fusse je ne pouvais voir ces malheureuses au moment du départ, les membres engourdis, ne pouvant plus se lever ; alors leur maître arrivait, les frappait, et quelquefois une larme coulait silencieusement le long de leurs joues. Sans doute elles pensaient au lieu de leur naissance, à la case de leur mère, et lentement, péniblement elles reprenaient le chemin.
[Illustration : Une halte dans le Foula-Dougou.]
Si l’on ajoute à cela que c’est à peine si tout ce monde avait de quoi se nourrir, que l’eau fut rare pendant les trois jours de route que nous fîmes entre Kita et le Bakhoy, on comprendra la souffrance de ces troupeaux d’êtres humains qu’on mène de marché en marché sur toute la terre d’Afrique, au nom des usages de la barbarie ou de l’islamisme.
En dehors de cette bande d’esclaves, nous avions le spectacle hideux des captifs enchaînés deux par deux. Le maître de cette autre bande était un Toucouleur des bords du Sénégal, d’un village du marigot de Douai, grand hâbleur s’il en fut jamais ; porteur d’un immense turban, d’un grand sabre à fourreau de cuivre, il était chargé par Abibou[30], chef de Dinguiray (Fouta-Djallon), de porter à son frère Ahmadou deux colis renfermant des burnous, de la soie et différents cadeaux. Les esclaves enchaînés deux par deux en étaient porteurs, et outre leurs colis ils étaient chacun chargés de deux fusils.
Ils étaient Malinkés ou Diallonkés. J’ignorais à cette époque l’existence d’une race Diallonké, et ce n’est que par la suite que cette idée me vint, en me rappelant leur embarras à parler le malinké et quelques autres particularités. Quant au type, il est sensiblement le même.
Un bâton de 0m,30 de diamètre, percé d’un trou à chaque extrémité, les joignait l’un à l’autre ; chacun des trous aboutissait à un collier, tressé en cuir de bœuf, autour du cou d’un des captifs, à la façon des _erseaux_ de la marine. Comme ils n’avaient aucun couteau, il leur était impossible de se débarrasser de cette entrave qui les réduisait à la condition la plus misérable. Ainsi, quand il fallait passer un endroit dangereux, franchir un ruisseau sur un arbre, un gué sur des roches, qu’on se figure leur position, et je ne parle pas des mille nécessités de la vie dans lesquelles à coup sûr il est pénible de se voir enchaîné à quelqu’un. L’autre bande avait le même genre d’attache, mais avec un petit adoucissement. Au lieu d’un bâton, c’était une grosse corde flexible en cuir qui les réunissait. Au moins ils n’étaient pas contraints à garder leur distance sous peine de s’étrangler.
En dehors de leurs fardeaux, ils portaient jusqu’à deux et trois fusils, quand il plaisait à leur seigneur et maître de leur confier le sien et, lorsque nous fîmes cette route ensemble, ils portèrent à tour de rôle un seau en toile que je leur prêtais et qu’ils remplissaient d’eau.
[Illustration : Un convoi de captifs.]
Leur costume défie toute description. Au départ, ils avaient eu un boubou et un pantalon (Toubé), mais l’usure et les épines de la route avaient transformé tout cela. L’étoffe n’avait jamais brillé par la finesse ; elle avait dû être blanche, mais l’usage et l’absence d’ablutions l’avaient transformée en couleur isabelle foncée ; on peut dire qu’elle était en charpie et que leur pantalon ne tenait que par la corde qui leur ceignait les reins. Si jamais un chiffonnier avait la fantaisie de suspendre les chiffons qu’il ramasse à une corde et de s’en entourer comme d’une ceinture, l’effet serait le même.
L’arrivée dans le Kaarta fut un grand soulagement pour ces malheureux ; pour les uns, c’était la fin de leurs misères ; ils allaient enfin entrer dans la vie sédentaire comme esclaves, et c’était peut-être leur condition première ; pour les autres, c’était un adoucissement, car ils devaient dorénavant aller de village en village comme nous mêmes, et du moins ils allaient avoir à boire et à manger.
[Décoration]
[Note 28 : En relisant dans le texte anglais la narration du deuxième voyage de Mongo Park, je crois qu’il fait mention de cette montagne, qu’il n’a fait qu’apercevoir et qu’il désigne sous le nom de Sankarée.]
[Note 29 : Mongo Park place cette ville par 14° 0′ de lat. N., c’est-à- dire près de 48 milles plus au N. que ma carte ; ce qui est une erreur évidente, qu’on ne retrouve que dans ses latitudes obtenues par une méthode qu’il désigne sous le nom de Back-Observations.]
[Note 30 : Abibou est le troisième fils d’El Hadj Omar.]