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CHAPITRE XXXI.

Lenteurs des préparatifs de l’armée. — Je me décide à partir. — Ahmadou sort. — Séjour à Ségou Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. — Influence de Tierno Abdoul Kadi qui apaise la querelle. — Départ définitif. — Une soupe de poulet mort. — Aspect de Fogni. — Kamini. — Les Karités ou Sché. — Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à la gazelle, à la pintade et à la perdrix. — Nous allons au secours de Kenenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé. — 25 chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kenenkou. — L’almami. — Départ pour Dina. — Assaut. — Je monte à l’assaut. — Belle conduite de Dethié. — Panique. — Deuxième assaut. — Deuxième panique. — Je reçois une balle morte. — Troisième retraite. — On cerne le village. — Fuite du village. — Nombreux prisonniers. — Exécutions nombreuses. — Conduite héroïque et cruelle d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus m’exposer.

20 mars 1865.

Cependant, comme Ahmadou se préparait à partir avec l’armée, je lui fis demander à partir aussi. J’avais tiré un trop grand parti de ma première expédition, au point de vue de la popularité, pour n’en pas faire une seconde. C’était d’ailleurs un moyen unique de voir le pays. Personne ne savait encore de quel côté irait l’armée. Tambo et Amady Boubakar disaient que c’était du côté de Nioro, pour dégager cette route ; d’autres, que c’était du côté du Baninko, à la poursuite de Mari qui rentrait à Touna.

Je fis dire à Ahmadou que je désirais l’accompagner. Il refusa d’abord, disant qu’Alioun avait été tué, que c’était trop déjà ; mais il finit, sur mon insistance, par consentir, et même si facilement qu’il était clair qu’il n’avait refusé que pour la forme. Il me fit dire de préparer beaucoup de couscous, et je me décidai, prévoyant de longues marches, à emmener une mule chargée de divers bagages.

Quant au départ de Seïdou, on n’en parlait plus, et à mes demandes Ahmadou ne répondait pas.

21 mars 1865.

Le 21 mars, tout le monde se préparait à partir. On ne devait laisser à Ségou qu’un homme sur cinq dans chaque compagnie. Pendant que cela occasionnait bien des disputes de la part de gens qui, étant désignés, ne se souciaient pas de partir, le docteur et moi nous raccommodions nos guêtres, nous recousions nos seuls souliers européens, gardés pour les grandes occasions, car depuis longtemps, dans la ville, nous portions les pantoufles du pays.

Je fis offrir à Ahmadou de lui prêter une mule et deux cantines pour ses bagages. Samba N’diaye m’avait demandé de faire cette démarche, mais Ahmadou, en remerciant, refusa ; je lui faisais aussi demander des gourous pour la route ; à ce moment ils étaient hors de prix à Ségou, Ahmadou lui-même n’en avait pas assez et faisait acheter tout ce qu’on en trouvait à des prix exorbitants ; à la place, il m’envoya un pain de sucre.

24 mars 1865.

Les divers corps se préparaient lentement ; les Bambaras surtout. Ahmadou, le 24, leur déclara qu’il saurait se passer d’eux, mais qu’il les retrouverait. Ils demandèrent quelques jours, et d’après cela nous pensions que le départ n’était pas très-proche, quand le samedi, 25 mars, à deux heures et demie, le tabala battit à la mosquée. Je hâtai mes préparatifs, tout en envoyant chercher un cheval pour le docteur. Ahmadou était déjà sorti. Samba N’diaye monta sur son cheval sellé pour moi, et fort mal à son aise sur ma selle et dans mes longs étriers, il courut demander le cheval du docteur. Ahmadou fit démonter un Sofa et envoya un petit cheval maigre, en disant qu’à Ségou Koro, où il allait camper, il en fournirait un autre.

Nous ne fûmes prêts à partir qu’à cinq heures et demie. La mule était très-chargée, nous marchions lentement. A Ségou Koro je rejoignis Tambo, qui m’avait demandé de lui porter son couscous et de faire cause commune pendant cette expédition ; il avait un contingent de huit hommes, au nombre desquels étaient Massiré et quelques autres Diulas, emmenés bien à contre-cœur par Ahmadou. Massiré avait si peu envie de se battre, qu’il s’établit d’avance gardien de la mule pendant les affaires qu’on pourrait avoir. Ces Soninkés étaient bien les plus grands paresseux que j’aie jamais vus, et il fallut toute l’amitié que m’inspirait Tambo pour que, vingt fois dans l’expédition, je ne me séparasse pas d’eux. Une fois campés, ils ne remuaient plus, laissant à mes hommes et aux esclaves de Tambo le soin de faire la cuisine, d’aller chercher de l’eau, du bois, de la paille, etc., etc. Tambo lui-même ne parvenait pas à les faire bouger, et j’obtenais quelquefois plus par l’ascendant que j’avais sur tous ; mais, en somme, à part Tambo et ses captifs, qui se débrouillaient bien, et au jeune neveu de Samba N’diaye nommé Mahmodou, les autres ne me servaient à rien, bien au contraire.

A notre arrivée à Ségou Koro, la nuit était close, et comme personne n’avait préparé nos logements, nous fûmes trop heureux de trouver un arbre inoccupé ; c’était un beau fromager, situé au centre de ce qui avait été un enclos et qui aujourd’hui renfermait à peine quelques misérables cases en paille. Des pilons à couscous, plantés en terre, nous servirent jusqu’au lendemain à attacher nos chevaux, qui se détachèrent plus d’une fois et hennirent toute la nuit, en raison du va- et-vient dont ce camp de nuit fut le théâtre. Aussi, nous ne pûmes dormir un seul instant ; de nombreux ânes, qui suivaient l’expédition comme porteurs de bagages, ou même comme monture, vinrent ajouter leur musique à celle des chevaux, et quand le jour arriva, j’étais déjà fatigué.

Mon premier soin fut de faire l’inventaire des vivres que chacun portait et d’en prendre l’administration ; car si j’eusse laissé faire, avec l’insouciance des noirs on aurait tout mangé en deux jours, et après, dans les marches, on eût crié et souffert. Cela ne se fit pas sans soulever quelques orages. Le jeune Mahmodou, bien que Samba N’diaye m’eût remis toute autorité sur lui, ne se pliait pas facilement : il avait le caractère très-indépendant et il me fallut avoir quelquefois recours à Tambo, qui avait sur lui une double autorité comme parent et comme sauveur à l’affaire de Toghou. C’était, du reste, un bon enfant, qui avait assez de cœur, et en le prenant par les sentiments, on pouvait en tirer beaucoup.

Le 27 mars il n’était pas encore question de départ. C’est à peine si l’armée se rassemblait. Sur la route de Ségou à Ségou Koro, c’était un va-et-vient continuel ; les captives et même les femmes venaient apporter à manger à leurs maîtres ou à leurs maris. Nous ne trouvions rien à acheter, et j’allais partir pour Ségou, à cheval, suivi de Boubakar sur la mule, quand Ahmadou nous envoya une jambe de bœuf, je ne parle pas d’un panier d’œufs sur lequel (il y en avait 100 au moins) nous n’en pûmes trouver une douzaine de bons. C’était déjà quelque chose ; mais afin de m’assurer des ressources pour quelques jours, je partis pour Ségou et j’y arrivais au moment où Bara, que sur sa demande j’avais laissé à la garde de la case, partait avec Marianne, la cuisinière des laptots, pour leur porter un couscous. — Je laissai Marianne continuer sa route et je remmenai Bara que j’envoyai m’acheter des poules, des oignons, du laloo pour le couscous ; puis je réparai quelques oublis : je laissai des cauris pour acheter de la paille pour les ânes, je pris un sac de mil, et, après m’être baigné, je retournai au campement, où je rentrai vers trois heures, ayant un bien beau coup de soleil sur les mains et le bas de la figure, qui du jaune étaient passés au rouge brique. Le soir, Ahmadou m’envoya trois poules et je dirais que tout allait bien, sauf le docteur qui s’était trouvé indisposé.

Quant au but de l’expédition, rien ne transpirait ; on savait seulement qu’Ahmadou avait emmené tous les forgerons, ce qui fortifiait tout le monde dans l’opinion qu’on irait très-loin.

28 mars 1865.

Le 28 mars, le docteur n’allant pas mieux, se décida à se purger. Rien n’annonçait encore le départ. Ahmadou avait renvoyé les contingents de Bamabougou et de Koghé qui n’avaient pas le chiffre voulu et étaient composés seulement de jeunes gens. — Cependant le soir les griots parcouraient le camp en criant à tue-tête : _Hé Conou ouatambo dali diango Khoy !_ ce qui veut littéralement dire : _Eh ! l’armée, que personne ne sorte demain surtout !_ et le 29, le tamtam de guerre résonna. Ahmadou fit le palabre ordinaire, le même qu’il avait fait à Toghou (c’est-à-dire lecture des guerres de Mahomet), suivi de la demande de restituer les Kouloulous volés dans les dernières expéditions. La restitution la plus importante fut une somme de 30000 cauris pris par un Talibé à Toghou et 200 boules d’ambre prises par un Poul.

Nous pensions qu’on allait enfin se mettre en route, mais le lendemain on se remit à compter les compagnies, et les griots le soir dirent de faire chercher les retardataires. Sur ces entrefaites, il s’éleva entre Ahmadou et les Talibés une querelle qui retarda encore le départ.

30 mars 1865.

Le 30 mars, plusieurs Talibés de haut parage, tels que Saada Bané, Amadi Boubakar et quelques autres Torodos des premières familles du Fouta, voulurent entrer chez Ahmadou ; et les Sofas de garde à la porte ayant voulu s’y opposer, ils voulurent forcer la consigne. Les Sofas de garde appelèrent les autres, qui vinrent à leur secours, et une bataille à coups de poings, qui allait devenir sanglante, s’engageait, quand Ahmadou vint en personne et ordonna aux Talibés de sortir de chez lui. Ceux-ci sortirent furieux et humiliés de voir qu’on leur donnât tort et d’avoir eu le dessous avec les Sofas qui, je dois le dire, les traitent parfois assez insolemment, imitant en cela les domestiques de bien des maisons européennes. Le soir ces Talibés allèrent trouver Ahmadou pour s’excuser, mais en faisant des conditions que celui-ci ne voulut pas même écouter. Aussi le lendemain, les choses s’aggravaient. Les cinq chefs mécontents ralliaient à eux de nombreux partisans mécontents depuis longtemps. Ahmadou ayant voulu faire un palabre, ne put obtenir d’eux aucune réponse, même en les interpellant directement. A ses questions, ils baissaient la tête et murmuraient des prières en défilant leur chapelet, opposant à la volonté de leur chef la force d’inertie dont il donne si souvent l’exemple.

Or, il s’agissait d’une chose capitale, c’était d’obtenir des Talibés la parole de descendre de cheval pour aller à l’assaut du village.

2 avril 1865.

Cette querelle dura jusqu’au 2 avril dans l’après-midi et ne fut apaisée que par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi[200] devenu chef de la justice.

Ce même jour je reconduisais à Ségou Samba Yoro qui était pris de dyssenterie. Le lendemain on distribua la poudre aux Talibés. On désigna dans chaque compagnie une avant-garde, hommes de bonne volonté destinés à monter des premiers à l’assaut, et le soir, à quatre heures et demie, on se mettait en marche avec une vitesse d’environ 5400 mètres à l’heure. On se dirigea d’abord un instant au Sud, puis on tourna progressivement vers l’Ouest, de manière à revenir vers le fleuve. A huit heures et demie, on campa sur le bord d’un grand marigot, près d’un village appelé Ourotigui Toma[201], qui est voisin de Boumoundo.

Il faisait nuit, et depuis le matin nous étions à jeun ; il fallut d’abord nous rallier, chose plus difficile à faire qu’on ne pourrait le croire. Dans tout le camp on s’appelait de tous côtés. En marche il est impossible de ne pas se quitter ; d’ailleurs il est d’habitude que les cavaliers ne se mêlent pas aux piétons, qui marchent souvent en compagnie, en chantant le _Lahilahi, Allah_ ; et les bagages passent derrière ; au bout d’une demi-heure nous fûmes réunis, mais alors grand mécompte : deux poules que j’avais emportées vivantes, dans l’espoir d’en faire ma soupe, étaient mortes en route, et bien qu’on les eût saignées, comme on ne les avait pas vidées, elles s’étaient gâtées. Nous prîmes la moins mauvaise, et comme nous avions bien faim, nous en fîmes du bouillon pour tremper le couscous ; mais quelque affamé que je fusse, il me fut impossible d’en manger, et je préférai le bouillon des laptots fait avec de la viande séchée. Quant à Quintin, il paraît qu’il avait encore plus faim que moi, puisqu’il se décida à avaler cette maigre pitance. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de me passer de manger vingt-quatre heures, mais je n’ai plus renouvelé l’expérience du bouillon de poulet mort.

Le lendemain, à cinq heures et demie, on reprenait la marche, qui fut d’abord très-lente. Elle était réglée par le tabala placé en avant sous la direction de Billo, Fouta Diallonké, frère de Boubakar Mahmady Diam. Personne n’a le droit de dépasser ce tabala sans la permission de Billo, qui ne l’accorde pas facilement, et me fit une faveur en m’autorisant à le faire.

Notre marche longeait le fleuve, à quelque distance dans l’intérieur ; nous passions à côté de villages pouls et nous apercevions sur notre droite les différents villages au bord de l’eau. La chaleur devenait écrasante, et à neuf heures du matin, tout le monde tirait la jambe, lorsque notre route vint rejoindre le bord du fleuve afin de permettre à chacun de boire à sa soif.

Nous ne fîmes halte que vers trois heures et demie ; nous étions à Fogni, et je pouvais juger par les squelettes et les ossements blanchis qui jonchaient la plaine, par les crânes qui roulaient sous les pas de nos chevaux, combien grand avait été le massacre des Bambaras. Cet immense village, qui se composait de trois tatas séparés, n’était plus qu’une ruine au milieu de laquelle s’élevaient quelques huttes en paille, habitées par des Djawaras, qu’Ahmadou y avait envoyés pour repeupler cette étape naturelle de la route de Yamina.

Nous campâmes près du village, dans l’intérieur et au pied d’un arbre, et, suivant l’exemple des Talibés, nous dévalisâmes une case pour fournir notre campement d’ustensiles, de bois à brûler et de tout le nécessaire. Je répugnais à ces mesures, mais j’avais reconnu l’impossibilité de me faire vendre quoi que ce fût, et il fallait vivre. Je ne pouvais continuellement tourmenter Ahmadou de ces menus détails, dont il ne s’occupe même pas pour son propre compte.

Le matin, il m’avait envoyé un mouton que le village de la veille lui avait donné. Cela nous fournit un souper excellent dont nous avions le plus grand besoin, après une marche pareille faite à jeun, et après le souper de la veille ; le soir, nous reçûmes un autre mouton que je fis réserver pour l’étape suivante. Le docteur en arrivant s’était étendu malade ; j’avais craint un instant qu’il n’eût une insolation, mais cette indisposition n’était que le résultat d’une fatigue trop grande ; le soir, il allait mieux, et le lendemain, après avoir dormi dix heures d’un sommeil profond, il s’éveillait dispos pour recommencer avec nous une marche tout aussi longue que celle de la veille et toujours en longeant le fleuve. Vers neuf heures et demie, nous apercevions Yamina et nous allions, en continuant vers l’Ouest, camper à Kamini ou plutôt à 2000 mètres de ce village sur le bord du fleuve.

Le pays offrait le même aspect que la veille : une grande plaine limitée au Sud par une chaîne de collines, qui semblaient s’élever à mesure que nous avancions vers l’Ouest ; les grands espaces cultivés n’étaient plantés que de schés (_Karités_), dont quelques-uns étaient d’une taille remarquable ; ils atteignaient jusqu’à quarante centimètres de diamètre en dessous des branches ; autour du village nous avions vu comme à l’ordinaire quelques benteniers et des khads, arbres de la famille des légumineuses, dont la gousse sert à l’engrais des bestiaux. Dans les broussailles, assez clairsemées d’ailleurs, on trouvait différents fruits sur lesquels on se précipitait. Ils sont en général mauvais, mais quand on a bien faim, on est heureux de les avoir, et l’acidité de quelques-uns ne laisse pas d’être agréable.

Mais ce qui dominait, c’était le gibier. Comme l’armée occupait une grande largeur, elle le rabattait en quelque sorte ; les perdrix et pintades, quand elles ne fuyaient pas vers l’Ouest, ne tardaient pas à être cernées : elles s’envolaient pour aller tomber dans une broussaille, où elles étaient bientôt prises vivantes, et nous en avons vu qui ont été forcées à la course par de jeunes Talibés. Les lièvres, par un préjugé musulman ou autre, étaient respectés ou plutôt méprisés ; mais ce qui m’attirait et m’enchantait, c’était la chasse aux biches et aux antilopes. En les voyant se lever à quelques pas de nous, nous les poursuivions et la plupart étaient forcées. D’abord je me bornai à regarder ce spectacle avec intérêt ; voulant ménager mon cheval, je ne me décidais pas à me livrer à ce violent exercice ; mais enfin, le charme l’emporta sur la raison et je me lançai sur une biche qui se levait à quelques pas de moi : quelques Sofas me suivirent.

L’animal nous gagna d’abord, et mon cheval, dont la course était peu rapide, perdit du terrain sur les Sofas ; mais bientôt je les rattrapai et je pris la tête ; la biche commençait à se fatiguer, elle courait en zigzags et était visiblement haletante. Une grande mare bordée d’herbe était devant nous, elle s’y jeta ; je m’arrêtai, mais les Sofas sautèrent à bas de cheval et attrapèrent le gibier. J’eus la naïveté de croire que nous allions le partager, et je leur passai mon couteau. On accourait de toutes parts, chacun empoigna un membre, dépeçant et emportant ce qu’il pouvait accrocher, et je restai en face des intestins et de mon couteau sanglant, que j’eus bien de la peine à me faire rendre. Des Talibés, qui arrivaient trop tard pour prendre leur part, voulurent s’interposer en ma faveur et me faire rendre une partie de l’animal, espérant sans doute en avoir un morceau ; mais on ne les écouta pas, et chacun partit au galop pour rejoindre la colonne.

Je rentrai un peu vexé, mais me promettant d’avoir ma revanche. Aussi, après avoir laissé souffler mon cheval une bonne demi-heure, je me lançai à la poursuite d’une autre biche, que je parvins à faire rouler par terre en faisant passer mon cheval sur elle ; trois fois elle se releva, et repartit en faisant un crochet, et la troisième fois elle fut abattue, clouée en terre par la lance d’un Sofa. Cette fois je ne perdis pas de temps : mon cheval ruisselait de sueur, il était haletant, je ne craignais pas qu’il s’échappât ; je sautai à terre, et dès qu’on eut coupé la gorge de l’animal avec mon sabre, je dépeçai un quartier comme si je n’avais fait que cela toute ma vie et, le suspendant à ma selle, j’allai reprendre mon poste en colonne, me promettant un bon souper pour le soir.

En effet, aussitôt campé, je mis moi-même la main à la boucherie, et pour commencer, pour la première fois de ma vie, j’écorchai très- proprement le mouton que les laptots amenaient, pendant que l’un d’eux faisait le feu pour la cuisine. Le bois ne manquait pas, et bientôt nous sentîmes le fumet délicieux de mon gigot de biche qui rôtissait, pendant que la grande marmite, empruntée un peu de force au village, faisait bouillir le mouton pour tremper un excellent couscous.

Cette vie au grand air m’avait rendu mon énergie, je me sentais revivre, je n’étais plus, comme à Ségou, indifférent à tout ; ici la moindre chose attirait mon attention, et, malgré les fatigues de la route, je trouvais le temps de noter mes impressions.

C’était la première fois de ma vie que je faisais une chasse à courre ; j’en éprouvai les émotions violentes, et, je dois le dire, cette journée demeure un des souvenirs agréables de mon voyage.

6 avril 1865.

Le lendemain 6 avril, avant le jour, on battait le tabala, et à 6 heures on était déjà en marche, longeant le fleuve qui s’incline au S.-O. On commençait à être fatigué, et comme tout le monde savait qu’on camperait le soir à Kénenkou et qu’on venait au secours de ce village, chacun se proposait de s’y rendre le plus directement possible ; aussi, le service de l’avant-garde était-il très-pénible, car les Talibés, qui y secondaient Billo, ne cessaient de courir après piétons et cavaliers, qui, se glissant sur les bords du fleuve ou dans les broussailles, cherchaient à devancer la colonne, dont la marche fort lente était trop fatigante. Cela occasionnait des disputes, et il arriva que Billo ayant voulu arrêter un Talibé du Fouta, et celui-ci s’étant obstiné à passer de force, Billo, exécutant les ordres d’Ahmadou, le frappa d’une petite badine ; l’autre prit son fusil et donna un coup de crosse dans la figure de Billo, qui, tout ensanglanté, fit arrêter le tabala et déclara qu’il ne bougerait plus jusqu’à ce qu’Ahmadou fût venu ; puis il se cramponna sur le boubou de ce Talibé, disant qu’il ne le laisserait pas partir. La marche menaçait d’être interrompue longtemps, quand Tierno Alassane arriva avec sa colonne du Toro. On porta l’affaire devant lui, et, séance tenante, il ordonna de donner cinquante coups de corde au Talibé récalcitrant, de par la loi du Coran interprétée par lui.

[Illustration : Chasse à l’antilope.]

On commença à frapper ce malheureux ; mais au septième coup, Billo, qui au fond était un bon diable, pria de faire grâce, et l’on se remit en marche.

Dès lors, nous passâmes plusieurs villages déserts, quelques marigots, que nous laissions sur notre droite et un peu dans l’intérieur ; de l’autre côté du fleuve, à l’Ouest jusqu’à l’O.-N.-O., nous apercevions les montagnes du Bélédougou, dont la chaîne ne paraît pas avoir plus d’une centaine de mètres dans les endroits les plus élevés. La plaine, sur notre gauche, se limitait par des montagnes élevées et qui se rapprochaient insensiblement du fleuve. A 8 heures 45 minutes, on entendit sur le devant quelques coups de fusil et le son du tabala. Aussitôt Ahmadou envoya 25 chevaux en éclaireurs. Je m’empressai de profiter de l’occasion et je partis avec eux ; nous passâmes d’abord un village désert, et après une course rapide d’environ deux lieues et demie, nous arrivâmes en vue de Kenenkou. Personne ne paraissait sur les murs du village ; on resta quelque temps à se disputer, trois personnes voulant prendre le commandement de cette petite troupe, à laquelle plus de 50 cavaliers étaient venus se joindre.

Enfin, nous nous approchâmes du village, qui était préparé à la défense ; une double palissade garnie d’épines abritait les Peuhls campés en dehors des murs, entre le village et le fleuve. Toutes les portes du village étaient fermées, garnies de créneaux. On voyait qu’il avait dû être sérieusement menacé.

Le vieil almami, Soninké blanchi par l’âge, proprement mis, était sorti sous un arbre pour se préparer avec tous les jeunes gens à recevoir Ahmadou. J’allai le saluer avec Souleyman, homme de la compagnie de Samba N’diaye, qui s’était joint à moi et ne me quittait pas. Il se leva avec empressement et vint me serrer la main. C’était encore un vieux Diula qui, dans sa jeunesse, avait vu les blancs sur la côte et était heureux d’en revoir.

Ce village était depuis plusieurs mois harcelé par les Bambaras, qui, d’abord réunis à Gouni, y avaient été attaqués sans succès par l’armée d’Ahmadou, et venaient de se rapprocher en se fortifiant au village de Dina.

Presque tous les chefs de Sofas révoltés, les chefs de Bamakou de Manabougou, Nionsong, chef de Sofas de Ségou, qui, depuis la conquête du pays, ne s’était jamais rendu et s’était maintenu indépendant, des Massassis réfugiés dans le pays et nombre d’autres insoumis s’étaient réunis là, et la position de Kenenkou devenait de jour en jour plus critique. La dernière fois que l’almami était venu demander du secours à Ahmadou, il lui avait déclaré que si on ne le dégageait pas, il serait perdu et que, pour sauver sa tête, il serait obligé de _mourtir_ (se révolter). Quant au tabala entendu le matin, il avait été battu à Kenenkou, parce qu’on entendait quelques coups de fusils tirés par les Djawaras, dans les lougans récoltés, sur les Bambaras qui venaient pour piller.

Ainsi le but de l’expédition n’était plus un secret : c’était Dina, et le lendemain nous partions pour nous y rendre.

7 avril 1865.

Le 7 avril, à quatre heures et demie, la colonne, grossie des Djawaras et d’un fort contingent de gens de Kenenkou, se mettait en marche. Pendant une heure on longea le fleuve, marchant très-rapidement et toujours au S.-O. On était alors en vue des ruines de Khassa ; on fit halte et les colonnes s’organisèrent. On en forma trois. A cinq heures cinquante minutes, on reprenait la marche ; à six heures, on passait le village désert de Khoughou. La chaîne de montagnes de gauche, qui se rapprochait visiblement du fleuve, s’élevait en même temps ; à six heures et demie, nous étions resserrés entre le fleuve et une colline qui fut tournée par la colonne de gauche ; à six heures quarante-cinq minutes, nous passâmes trois villages, appelés Niélébalé, et à sept heures quarante minutes, on s’arrêtait devant Dina.

Les colonnes d’assaut s’organisèrent immédiatement.

A gauche, il y avait la compagnie des Talibés avec son drapeau noir.

Au milieu, l’armée de Ségou (Toro), avec son drapeau rouge et blanc.

A droite, les Sofas et Toubourous, avec leur drapeau rouge.

Ahmadou était comme d’habitude en arrière du centre, avec les Talibés et les Sofas du Diomfoutou, les porteurs des bagages et les captifs gardant les chevaux de leurs maîtres qui allaient monter à l’assaut.

Lorsque nous arrivâmes en vue du village, les Bambaras étaient en grande partie montés sur les toits des maisons et les murs de la ville ; on leur voyait des fusils à la main, ce qui montrait assez leur intention de se défendre.

Le village n’avait guère qu’un kilomètre de tour ; il était situé sur le haut de la berge, en bas de laquelle se trouvait un banc de sable et d’herbes qui doit être couvert aux hautes eaux. La face parallèle au fleuve, à part quelques endentements en crémaillère, était sensiblement droite, celle de gauche également[202] ; mais celle de l’intérieur était irrégulière et formait un angle rentrant, bien défendu par de nombreuses meurtrières croisant leurs feux.

Dans cet angle, mais séparés du village et sur la droite, se trouvaient deux petits tatas ruinés et abandonnés, qui devenaient de merveilleux abris pour nous, si on eût raisonné un plan d’attaque. De là aux murailles, on avait à peine quelques pas à franchir.

Le simple bon sens indiquait d’occuper ces positions avec des tirailleurs qui eussent empêché les Bambaras de rester sur les toits, et d’attaquer à l’assaut la face de gauche, sensiblement droite, et sur laquelle on eût pu lancer trois colonnes. Mais dans l’armée d’Ahmadou, chaque colonne attaque où bon lui semble, et comme il lui plaît. Aussi, lorsque le tabala battit pour indiquer le moment d’attaquer (il s’était arrêté en vue du village, battant la marche qu’on remplaçait par le roulement lent), les trois compagnies vinrent attaquer à la même place, et à la plus mauvaise, dans l’angle rentrant, où elles étaient prises entre des feux croisés.

La colonne de gauche et les Bafales[203] de la colonne du centre, escaladèrent les murs avec un vrai courage et malgré une vive résistance. Ces murs avaient 4 mètres de haut ; il fallait monter sur les épaules d’un homme pour y atteindre, et les premiers qui tentaient d’escalader étaient abattus à coups de sabre ou de fusil par les Bambaras couchés à plat ventre sur les toits. Malgré cela, les murailles étaient emportées sur la gauche de l’angle rentrant ; mais à la droite, les choses n’allaient pas aussi bien. Les Toubourous, pressés les uns contre les autres, pliés en deux et suant la peur, n’avançaient que sous les coups de fouet des Sofas. Singulière manière de mener des gens au combat !

Au début, j’avais supplié mes hommes de ne pas trop s’exposer, mais c’était peine perdue ; les voyant s’élancer avec les Bafales, je les avais suivis à cheval à travers les balles qui sifflaient dru, et j’étais arrivé au pied de la muraille ; mais là, mon cheval, effrayé des coups de fusil qu’on échangeait sous son nez à travers les meurtrières, se jeta sur la droite et m’emmena malgré moi au milieu des Toubourous. J’avais cependant eu le temps de voir l’un de mes hommes, Déthié N’diaye, qui, monté, je ne sais comment, un des premiers sur la muraille, avec une agilité de vrai matelot, enlevait les Talibés et les Sofas par les bras, avec autant de force et de sang-froid que si les balles n’eussent pas passé à ses oreilles, tuant à droite et à gauche autour de lui.

Ce spectacle m’enflamma ; je mis toute prudence, toute raison de côté, et, mû par l’amour-propre, par une force instinctive, par un besoin impérieux, sans réfléchir, je m’approchai de la muraille qui était la plus proche, et, montant debout sur mon cheval, que j’abandonnai, je sautai sur le mur et commençai à y faire brèche, cassant la terre à coups de poing, arrachant les briques, et je fis entrer par là deux de mes hommes qui, jusqu’alors, avaient vainement tenté d’escalader ; puis, une fois que j’eus enlevé une douzaine de compagnons, je me plaçai sur le toit de la case, mon revolver à la main, guettant le premier ennemi que je verrais. Mais c’est à peine si en ce moment un coup de fusil partait sur les toits du côté de l’ennemi, qui s’était réfugié dans un réduit séparé du reste du village par une grande rue. Dans le bas on se battait toujours, l’ennemi reculait de case en case, mais il semblait qu’il fût perdu, de telle sorte qu’après avoir attendu un petit quart d’heure, voyant près de 1500 de nos hommes dans le village, je redescendis, et retrouvant mon cheval, je me mis à me promener, regardant ce qui se passait.

Certes, dans notre armée, il se trouvait des gens braves, mais à côté d’eux, que de lâcheté et quel manque d’intelligence ! Il y avait là au pied des murailles 3000 à 4000 hommes, et c’est à peine si quelques-uns songeaient à démolir les cases abandonnées de l’ennemi ou à faire de nouveaux trous dans la muraille défendue. La plupart ne songeaient qu’à s’abriter, d’autres enfonçaient leurs fusils dans les meurtrières jusqu’à la crosse avant de faire feu, et de l’intérieur on leur prenait le canon qu’on cassait.

[Illustration : Assaut de Dina.]

En descendant des murailles je retrouvai le docteur qui, pour bien voir, avait imaginé de venir se placer à bonne portée de balle du village, sous un arbre où déjà pas mal de gens avaient été blessés. Je l’en fis partir, et, convaincus que le village était pris, nous allâmes nous promener au pied des murs.

A peine y étions-nous, que le Diomfoutou s’avisa de pousser le cri de guerre et de malédiction : _Yallah tagui ballel. Yallah Boni Keffirs !_

L’effet en fut prodigieux, mais tout autre qu’on pouvait le supposer. A 8 heures 10 minutes on avait attaqué, il était 9 heures 30 minutes au moment où on poussa ce cri ; à 9 heures 53 minutes c’est à peine s’il restait 100 hommes de notre armée dans le village.

Pris d’une panique subite, les Toubourous s’étaient laissés dégringoler des murailles comme des paquets et en poussant les cris perçants qu’ils ne cessent de proférer en se battant, surtout en cas d’alarme. Les Talibés effrayés, ceux même qui gardaient les trous de la muraille, suivaient cet exemple ; mes hommes, sortant éperdus du village, vinrent me demander ce qu’il y avait, et me voyant les questionner sur cette panique, ils me répondaient par des mots entrecoupés.

Les Bambaras, au premier signal de fuite, étaient remontés sur les toits des maisons, et après avoir massacré quelques retardataires blessés, ils dansaient tout en lançant des coups de fusil aux fuyards, dont bon nombre furent ainsi blessés dans le dos.

Cependant comme le tabala d’Ahmadou s’était mis à rebattre avec plus d’intensité, on ne fut pas long à se remettre. En quelques instants les Talibés eurent regagné le terrain qu’on venait d’abandonner, et, cette fois, instruits par l’expérience, ils commencèrent à faire de grands trous dans les murailles conquises pour pouvoir se ménager une retraite. Car telle avait été la précipitation et l’encombrement de la première fuite, qu’on se battait à qui passerait et que plus d’un y laissa son fusil ; l’un de mes hommes y avait eu sa baïonnette arrachée.

A 1 heure 15 minutes, tout le monde pensait qu’enfin les Bambaras étaient aux abois, quand tout à coup, soit qu’ils aient fait un mouvement, soit qu’un cri ait été poussé dans l’intérieur du village, soit enfin plan concerté et trahison, les Toubourous s’enfuirent de nouveau.

Mais les Talibés, cette fois, ne les imitèrent pas, ce qui me confirma dans la pensée que les Bambaras en étaient à la dernière extrémité. Ils essayèrent un instant de remonter sur les toits, mais ce fut en vain. C’est à ce moment qu’en me promenant avec le docteur, à environ 200 mètres des murailles, je reçus dans le bras droit un coup qui m’engourdit. C’était un caillou en forme de balle d’un assez fort volume qui venait en ligne droite de chez les Bambaras, mais qui n’avait pas assez de poids pour me casser le bras ou même percer la peau à cette distance. Je fus heureux, car si au lieu d’un caillou j’eusse reçu une vraie balle, j’avais, à en juger par les gens qui furent blessés dans nos environs, grande chance de perdre le bras, tandis que j’en fus quitte pour une forte contusion.

Le combat continua dans le village jusqu’à 3 heures et demie, une troisième retraite eut lieu alors, et cette fois tout le monde sortit. Il y avait là des hommes qui depuis le matin n’avaient pas bu et n’en pouvaient plus. A ce moment le tabala cessa de battre.

Ahmadou descendit de cheval et alla sous un arbre palabrer avec les chefs. Différents prisonniers et prisonnières, dont quelques-uns étaient sortis du village volontairement, certifièrent qu’il ne s’y trouvait pas de puits et que la provision d’eau devait être épuisée. Alors Ahmadou décida qu’on allait cerner le village pendant la nuit. Il y eut bien quelques chefs qui opinèrent pour une attaque le soir, mais cette opinion eut peu d’écho, quoique chacun pensât que les Bambaras fuiraient dans la nuit.

J’appris alors que le chef du village en était sorti la veille, était venu se rendre à Ahmadou à Kénenkou, et qu’il avait le premier donné des renseignements sur le village, dans lequel se trouvaient Niansong et les chefs de Bamakou, Koulicoro et Manabougou, sans compter plusieurs autres.

Nous avions de nombreux blessés, le docteur en secourut le plus possible, mais les moyens de pansement manquaient, et, à part l’extraction des balles, il pouvait peu de chose.

Je remarquai un grand nombre de blessures par coups de sabre, qui avaient été reçues en escaladant les murailles. Heureusement, à part un homme de la compagnie de Tambo, nommé Bouna, qui avait une balle dans le dos, personne de nos compagnons n’était blessé.

A la nuit tombante, on cerna le village, mais auparavant, chose qui peint bien le caractère des noirs, les Talibés du Toro et quelques autres, tout fatigués qu’ils étaient et quoique se trouvant à quelques pas de leurs blessés, se mirent à faire leur danse guerrière, rangés en demi-cercle et chantant leur chant de guerre du Fouta, pendant que les plus adroits dansaient en faisant voltiger leurs fusils en l’air devant les rangs de leurs compagnons.

Nous étions assez nombreux pour pouvoir cerner étroitement le village, mais cette manœuvre fut mal faite et cela comme à dessein pour laisser un passage ; les compagnies laissèrent entre elles de grands intervalles, seulement elles préparaient des amas de paille afin qu’on pût les allumer et éclairer toute la scène. Au bord du fleuve on n’occupa pas la berge devant le village et, comme tout le monde était exténué de fatigue, on se coucha où l’on se trouvait. Nous devions avoir un superbe clair de lune ; mais le temps se couvrit, et à minuit il était tout à fait noir, quand, aux coups de fusil espacés qui avaient montré qu’on veillait aux avant-postes, succéda une fusillade assez vive. Aussitôt chacun de seller son cheval ; on criait que les Bambaras se sauvaient. On alluma aussitôt les feux préparés, ce qui avait le grave inconvénient d’éclairer toute la scène et de montrer aux Bambaras l’endroit le plus favorable pour la fuite[204].

Le docteur et moi nous allâmes au bord du fleuve : de la rive gauche du fleuve on tirait un assez grand nombre de coups de fusil, mais nous nous demandions si c’étaient les Bambaras du Bélédougou qui venaient faire diversion, ou si c’étaient des fugitifs. Dans tous les cas, il n’y avait rien à faire. La fusillade avait cessé, les feux s’éteignaient, je revins au camp. On ne voyait rien : dès que je fus passé, je vis tous les Bambaras passer si près de moi, que le docteur, qui était resté un peu en arrière, se trouva au milieu de leurs cavaliers et des coups de fusil, et Tambo reçut une balle dans le bras.

Aussitôt, sur la droite du village, on entendit une vive fusillade ; c’étaient les hommes à pied qui cherchaient à gagner les broussailles.

Ahmadou lança sur-le-champ les Djawaras et les Massassis à la poursuite des cavaliers. On fit beaucoup de prisonniers et on prit presque toutes les femmes. Les prisonniers, interrogés sommairement, furent exécutés immédiatement à la lueur des feux du camp.

Presque aussitôt on vit sortir du village 17 Talibés, qui y ayant été abandonnés lors de la dernière retraite, s’étaient enfermés dans une case, et, grâce à l’énergie d’un Yoloff qui se trouvait avec eux, avaient tenu tête aux Bambaras. Ces malheureux avaient failli être massacrés par les Sofas qui, entrés tout de suite dans le village pour piller, avaient cru tomber sur une case de Bambaras.

Le village était en notre pouvoir. Je me recouchai en me félicitant, ainsi que Quintin, de n’avoir cette fois aucun malheur à déplorer.

Il y a un vieux proverbe qui dit : Qui dort dîne. Nous avions alors doublement besoin de dormir, car depuis la veille au soir, nous n’avions eu pour toute nourriture qu’un peu de couscous trempé à l’eau.

8 avril 1865.

Le 8 avril, j’allai visiter le village : il n’y restait absolument rien, tout avait été enlevé par les Sofas et les Toubourous dans la nuit, et ils n’y avaient pas eu grand mal, car le village, qui s’attendait être attaqué, n’avait presque pas de vivres et n’eût pu soutenir un siége de huit jours. Du reste, prévoyant une attaque et décidés à tenter le sort des armes, les habitants avaient éloigné les femmes et les enfants, ne gardant que quelques esclaves pour faire la cuisine et servir les chefs.

Les rues avaient été coupées par des maçonneries, les portes du village étaient murées, mais assez légèrement pour qu’en quelques minutes on ait pu les ouvrir. Au bord du fleuve, une large brèche, faite en abattant un pan de muraille, indiquait par où on avait commencé à faire fuir les piétons. Enfin tous les murs étaient percés de meurtrières.

Un assez grand nombre de Bambaras avaient été tués sur les toits ou dans les cours, mais je vis aussi un certain nombre de Talibés et de Sofas auxquels on donnait une sépulture grossière en les couvrant de nattes, sur lesquelles on amassait des blocs de terre desséchée provenant du village.

Ahmadou alla camper dans le village avec quelques fidèles, mais en défendant au public d’y entrer. Moi j’allai chercher un arbre donnant un peu d’ombre.

Toute la journée se passa à donner la chasse aux fugitifs, dans les broussailles épaisses situées sur la droite du village.

Beaucoup sortirent pressés par la soif ou manquant de poudre et vinrent se rendre ; dans le nombre se trouvait un Maure : ils furent tous exécutés et le Maure fut souffleté par le fils de Sidy Abdallah avant d’être tué, ce qui est la plus grande injure qu’un Maure puisse faire à un autre. Cependant plus tard son corps fut enlevé et je pensai que Sidy Abdallah l’avait fait enterrer.

En revanche, si ceux-là venaient se livrer, un Kagoro, réfugié dans les broussailles avec sa femme, refusait obstinément de se rendre ; il avait tué plusieurs de ses agresseurs, et voyant qu’il succomberait, il avait, au dire d’un de ses camarades qui vint se rendre, assassiné sa femme qui voulait aussi sortir, disant qu’au moins en mourant il serait sûr que personne ne l’aurait après lui pour femme.

Un incident comique, il faut le dire, dans son atrocité, ce fut la venue d’un Bambara arrivant avec un panier de mil sur la tête, et qui, tombant au milieu des Toubourous et croyant avoir affaire aux gens de Niansong, leur avait demandé où était ce chef auquel il venait se réunir ; on le conduisit à Ahmadou et son compte fut vite réglé.

Au nombre des victimes de l’ennemi était encore un chef dont on avait mutilé le corps après l’avoir décapité. Je ne pus en savoir le nom.

Peu à peu les gens partis à la poursuite des cavaliers revinrent de Gouni, où ils avaient rejoint et tué quelques fuyards ; ils ramenaient les uns des chevaux, d’autres des bœufs et des captives. Le soir, le convoi des pirogues, expédiées de Ségou en même temps que nous, nous rejoignit pour prendre les blessés, qui étaient nombreux, mais dont en général l’état n’était pas très-grave.

Quant à nous, le soir, Ahmadou me faisait dire qu’il m’avait vu monter sur les murs du village, que c’était très-bien, mais qu’il en était très-mécontent, qu’il ne voulait pas que je m’exposasse ainsi, et que si je ne lui promettais pas de rester près de lui dans toutes les affaires, dorénavant il ne m’emmènerait plus à l’armée. Après tout, cette recommandation me devenait un prétexte pour retenir mes laptots : c’était tout ce que je demandais. Le nombre total des morts tués au combat ou exécutés était d’au moins 300 chez les Bambaras.

[Décoration]

[Note 200 : Talibé très-considéré, tant, comme marabout, pour son instruction que pour sa naissance.]

[Note 201 : Petit village de Toma (petit village de Peuhls).]

[Note 202 : Nous arrivions par l’intérieur.]

[Note 203 : Hommes de bonne volonté en avant-garde.]

[Note 204 : Quelques minutes avant, on dansait dans le village au son des cors en dents d’éléphant, et, dans notre camp, deux flûtes bambaras jouaient à l’unisson une mélodie plaintive, mais harmonieuse.]