CHAPITRE IX.
Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le terrain s’abaisse. — Dioni. — Kéréwané. — Encore une mauvaise nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam de guerre. — Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. — Arrivée à Yamina. — Aspect du Niger.
21 février 1864.
A neuf heures, en voyant le temps s’éclaircir, je me décidai à partir et je fis charger rapidement les bêtes. Fahmahra se disputait toujours pour les captifs faits la veille ; aussi je le laissai et, conduit par le guide, je m’acheminai vers Difia. Au moment du départ, le chef de Banamba vint me dire adieu. Je m’aperçus alors que je partais sans lui avoir rien donné ; mais, ne voulant pas défaire les charges, je lui dis d’envoyer quelqu’un, que je lui donnerais un bonnet rouge à la première station. En effet, en arrivant à Difia, je fis ouvrir une cantine destinée aux marchandises et donnai à son captif qui m’avait suivi un bonnet rouge. J’étais déjà entouré de la plus grande partie du village ; c’étaient des Soninkés dont quelques-uns avaient vu des blancs à la côte. Ils me sollicitèrent très-vivement de rester dans leur village. Peut-être était-ce par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau, mais peut- être aussi par un sentiment de bienveillance instinctif à tous les noirs qui ont vécu au milieu des blancs et qui, en général, en gardent bon souvenir ; mais je fus sourd à ces prières et je continuai ma route vers Sikolo, où je fus rejoint par Fahmahra, qui avait gagné son procès. L’homme pris avait été relâché : après mûr examen, on avait reconnu qu’il était d’un village soumis ; quant aux femmes, il les ramenait ; elles appartenaient au village qui avait pillé les bœufs de Banamba et étaient par conséquent de bonne prise.
Sikolo est un village bambara. J’allai boire aux puits ; ils avaient douze mètres de profondeur et étaient en dehors du village. A l’Est de Sikolo on trouve le petit village de Kounama, habité par des Soninkés. Le frère de Fahmahra (frère à la mode du pays) y habitait ; il était venu pour le voir. A partir de Banamba, nous avions été en plaine, mais après Sikolo le terrain s’inclinait et nous descendions visiblement. L’horizon était très-étendu ; il devenait donc probable qu’entre le Niger et nous il n’y avait pas de montagnes.
Bientôt nous descendîmes sur un plateau inférieur de six mètres à celui sur lequel nous nous trouvions, et cela par un saut très-brusque ; une heure après, nous fîmes un second saut de même hauteur, et peu après nous passions le village de Dioni, où les puits n’avaient qu’un mètre et demi de profondeur. C’était un village bambara. Sans nous y arrêter, nous continuâmes à marcher et, à cinq heures dix minutes, nous campions à Kéréwané, village soninké. Nous nous installâmes le long du tata. Les puits étaient à l’intérieur du village ; ils avaient deux mètres et demi de profondeur, l’extérieur était fort sale. A quelques pas de notre campement était un goupouilli assez vaste.
Par prudence nous avions dû aller camper sous les murs du village. Le seul souper qu’on m’envoya fut une calebasse de lait aigre. J’étais déjà malade de fatigue, je ne me soutenais que par la volonté, et cette nuit fut une nouvelle épreuve. Les chiens hurlèrent tout le temps, et au petit jour, dans le goupouilli, on alluma de grands feux, à la lueur desquels l’école des enfants commença. Quand on sait ce que c’est qu’une école musulmane, on comprend qu’il n’y pas moyen de dormir. Une quarantaine d’enfants récitent, en lisant à voix haute et d’un ton nasillard, de l’arabe que leur marabout a écrit sur une planchette. Cela n’est pas fait pour bercer. J’étais littéralement épuisé au jour, mais j’avais enfin la certitude d’arriver le soir au Niger, et cette pensée me soutenait.
[Illustration : Pl. IV.
ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
22 février 1864.
A six heures vingt minutes je repartais ; à sept heures nous passions une ruine, à sept heures trente-cinq, un petit village nommé Bassabougou, où nous nous arrêtâmes cinq minutes, et nous continuâmes vers Bokhola. Nous marchions avec précaution, des cavaliers partaient en éclaireurs. Fahmahra, craignant une attaque, m’avait demandé de la poudre ; nous ne nous éloignions pas les uns des autres. En approchant de Bokhola, dès qu’on découvrit le village, on vit battre le tamtam de guerre. Quelques hommes, en armes et en costume de guerre, parés de leurs gris-gris, étaient près du tabala, dehors, à côté de la porte du village. On nous recevait en branle-bas de combat. Ce fait suffisait à peindre la disposition des esprits. Nos avant-gardes leur crièrent : _« Kanaké ! kanaké ! »_ (Ce n’est pas bien !) et, comme nous continuions à avancer en file, ils virent qu’ils s’étaient trompés et que nous ne venions pas les attaquer. Néanmoins, si le tamtam cessa de battre, ils ne nous reçurent pas sans défiance, et c’est à peine s’ils voulurent nous donner à boire. Leur armement ne me paraissait pas bien terrible ; ils avaient, outre quelques lances, trois ou quatre mauvais fusils près desquels étaient des morceaux de bois enflammés pour mettre le feu à la poudre, les batteries ne fonctionnant plus ; c’est tout ce que je vis. Nous continuâmes et allâmes camper à Morébougou pour déjeuner.
[Illustration : Le Doubalel de Morébougou.]
C’était un village bambara, remarquable par un doubalel (arbre magnifique, sorte de liane à racines prenantes, toujours vert) de la plus grande beauté ; son panache, immense dôme de verdure, était soutenu par une cinquantaine de colonnes formées par les racines descendant du tronc primitif. Ce fut sur la plate-forme dont on l’avait entouré que nous nous installâmes entre ces colonnes. Les puits avaient huit brasses et demie de profondeur.
L’accueil du village fut froid sans être hostile. Ils paraissaient nous craindre et nous dirent que Yamina venait de se révolter ; mais je ne les crus pas, et cependant il y avait quelque chose de vrai, car, ainsi que je l’appris plus tard, la révolte avait été imminente. Après un court repos, pendant lequel nous mangeâmes à la hâte, nous reprîmes notre route sous une chaleur accablante. La plaine était unie devant nous. Je cherchais à apercevoir le fleuve, mais je ne voyais qu’une colline dans le lointain et une autre sur notre droite ; enfin, vers trois heures et demie, on distingua, au milieu d’une rare végétation, quelques palmiers, une tour ogivale, puis des murailles : c’était Yamina, le second marché de Ségou. Nous tournâmes la ville et, à quatre heures, nous étions sur la berge du Niger. Un immense banc de sable s’étendait devant la ville. Au pied de la berge de nombreuses pirogues étaient à sec ; sur des piquets, des filets en très-grande quantité ; de l’autre côté de l’eau, un pareil banc de sable et une berge très- éloignée, voilà ce qui me frappa tout d’abord. Je m’étais attendu, d’après Mongo Park, à une nappe immense d’eau. Le Niger aux hautes eaux mesure plus de deux mille mètres de large ; et maintenant, resserré entre les deux berges de sable, il n’avait guère que six cents mètres. Je fus désappointé : sur le premier moment, je ne fis pas la réflexion que Mongo Park, aussi bien à son premier qu’à son second voyage, ne vit le fleuve qu’en plein hivernage, et, je le répète, mon cœur battit moins que je ne l’avais prévu, l’émotion fut moins grande, parce que le spectacle était moins imposant. Cependant j’avais réalisé ce vœu du gouverneur, qui me disait : « Et, si vous arriviez jusqu’au Niger, le seul fait d’avoir vu ce fleuve vous créerait de suite une position hors ligne. » Avec des ressources bien faibles, j’avais réussi où tant d’autres depuis Mongo Park avaient échoué, et j’arrivais au grand fleuve sans avoir perdu un seul homme, presque sans avoir diminué mes ressources en marchandises. Allais-je pouvoir terminer ma mission avec un aussi plein succès ? Descendrais-je le fleuve ou reviendrais-je par Bamakou rejoindre Kita, en complétant ainsi la première route que j’avais suivie ? Il ne fallait pour cela qu’une armée, et le pays étant révolté, il était de l’intérêt d’Ahmadou de l’expédier. Je partirais avec elle. Non ! Rêves, châteaux en Espagne, vous me berciez, et je devais me relever, comme une bête prise au piége, entouré de tous côtés d’une barrière infranchissable. Je devais apprendre à compter avec la force d’inertie, les lenteurs, la mauvaise foi, la ruse des noirs. Je devais passer vingt-sept mois sur les bords de ce fleuve que j’avais tant désiré d’atteindre !
[Décoration]