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CHAPITRE XXXV.

Rentrée de l’expédition de Sansandig. — Découragement des Talibés. — Je tombe malade et suis près de mourir. — Négociations par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — Espérances et déceptions. — État de la route de Nioro. — Bakary est venu à Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour Yamina. — Préparatifs pour le départ de nombreux chefs. — Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de Bakary Guëye et de Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du gouverneur. — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ?

20 septembre 1865.

Dès le lendemain, nous étions, quoique bien fatigués, en quête de nouvelles, et à notre grand étonnement nous ne tardions pas à savoir qu’il n’y avait eu aucune menace du côté du Macina, mais bien du côté de Mari. C’était le vieux Tierno-Abdoul qui, commis à la garde de Ségou- Sikoro, avait écrit à Ahmadou pour le supplier de rentrer, lui disant qu’il savait par ses espions que Mari avait rassemblé une armée, et que, dès qu’il aurait passé le Bakhoy, tout ce qu’il y avait de Bambaras dans le pays était décidé à se soulever contre Ahmadou et à venir attaquer la capitale pour y replacer Mari ; et, ajoutait Tierno dans sa lettre, « avec les hommes que j’ai ici, qui presque tous manquent de fusils, je ne l’attendrai pas. »

C’était au reçu de cette lettre qu’Ahmadou, ayant consulté Abdoul Kadi, s’était décidé à rentrer. C’était peut-être sage, mais c’était dur. Avoir passé soixante-douze jours avec son armée dans la misère, sous les pluies de l’hivernage, avoir perdu tant de monde et ses meilleurs Talibés (plusieurs chefs du Fouta avaient succombé, et entre autres le frère de Sirey Adama, Moctar, neveu d’El Hadj), et revenir sans avoir fait essuyer à l’ennemi d’autre perte que celle des hommes qui avaient succombé, d’autres maux que les horreurs de la famine qui avait désolé la ville. Cette résolution avait dû bien lui coûter, et il faut croire que le péril lui avait paru bien imminent.

Ce ne fut que le 19 au soir que l’armée fut ralliée à Kalabougou, et le 23 seulement Ahmadou fit son entrée à Ségou, où l’on tira presque autant de coups de fusil que pour une victoire.

23 septembre 1865.

Ahmadou, à défaut de victoire, ramenait un certain nombre de captives. Il avait de plus bien _fatigué_ Sansandig ; il avait forcé un certain nombre de villages à se jeter dans son parti, et leur population, qu’il ramenait, venait grossir les rangs de ses partisans.

On affectait une grande joie, bien qu’on ne la ressentît pas. Tout le monde, ou du moins tous les chefs, avaient conscience de la faiblesse de l’armée. Je ne tardai pas à le savoir et je tentai de mettre à profit cette conviction pour obtenir de partir.

Seïdou, mon courrier, avait fait la route de Sansandig à Ségou-Sikoro, en pirogue, avec Paté Dali, le Diawandou[219] d’Ahmadou, qui jouit près de lui d’une grande influence. Ce dernier, originaire du Kaarta et sachant fort bien l’état des choses, avait dit à Seïdou qu’ils étaient en mauvaise position, que les Talibés diminuaient de jour en jour, qu’il leur faudrait une armée du Fouta ; et il lui avait demandé si, quand je rentrerais au Sénégal, je ne pourrais leur donner un coup de main pour faire venir des renforts de ce pays, ajoutant qu’il avait l’intention, ainsi qu’Abdoul Kadi, d’en parler à Ahmadou, parce qu’ils avaient grand besoin d’un tel renfort.

Grâce à l’intimité de Tierno Abdoul Kadi, Seïdou qui connaissait tout le monde dans le Fouta, avait seul parmi mes hommes le privilége de tout voir, de tout entendre sans exciter de soupçons.

Dès qu’il vint me rapporter cette conversation, je résolus d’en tirer parti. Après avoir conféré avec Samba N’diaye et Quintin, je me décidai à prier Abdoul Kadi d’insister auprès d’Ahmadou pour qu’il me fît partir, en lui promettant en mon nom tout ce qu’il pourrait demander. Bien entendu, je persuadai Samba N’diaye de mes bonnes intentions, et ce n’est que pour cela qu’il entra dans mes vues.

24 septembre 1865.

Assez gravement blessé et malade, il était très-frappé en ce moment, et la peur avait commencé à le prendre. Je fis briller à son imagination le mirage de canons donnés par le gouverneur, et ce fut un mot magique. Le 24 septembre, j’entrai en négociation avec Tierno Abdoul Kadi, et cela dans le plus grand secret, dans une cour intérieure de sa maison, où Seïdou et Déthié N’diaye seuls nous servaient d’interprètes.

Je dis à Abdoul que je venais pour une affaire qui intéressait Ahmadou autant que moi et tous les Talibés ; que, ne pouvant, moi, parler en secret à Ahmadou, je venais le prier d’être mon intermédiaire, parce que je voulais éviter que de méchantes gens se missent en travers de cette affaire et ne vinssent brouiller tout ce que nous tenterions.

Après ce préambule, que je fis durer assez longtemps, j’exposai à Abdoul l’état de faiblesse de l’armée, me servant de ce que je savais être sa propre opinion. Je fis ressortir la retraite de Sansandig et la triste situation du pays, en proie à une guerre dont rien ne pouvait présager la fin.

Je lui dis que je voulais, et tous les blancs avec moi, qu’Ahmadou fût le maître dans son pays, parce que cela était indispensable au commerce que nous voulions faire avec lui ; que nous étions venus lui donner la main et que ce n’était pas parce qu’il était gêné qu’on cesserait d’être bien avec lui ; et, lui citant l’exemple de Sambala, le roi de Médine, que nous avions soutenu contre El Hadj, je lui rappelai qu’une fois qu’on était l’ami des blancs, ils ne vous abandonnaient jamais, même en face d’ennemis redoutables. Enfin, je terminai en lui disant : « Qu’Ahmadou fasse réunir une petite armée, me renvoie, et je l’assure que le gouverneur lui donnera des canons, de la poudre, des fusils, et que, dès que le pays (les bords du Sénégal) verra cela, vous n’attendrez plus longtemps les Talibés, et vous en verrez venir plus que vous ne voudrez. Je suis malade, très malade même, je n’ai plus de forces, et si je venais à mourir ici, vous savez bien que le gouverneur ne vous donnerait jamais un coup de main. »

Abdoul, qui avait écouté attentivement, répondit sobrement et promit de la façon la plus formelle d’entrer dans notre cause, qui était juste, disant : « Depuis longtemps j’aurais voulu vous voir partir. » Il me promit de parler à Ahmadou le jour même et de me donner réponse dès le lendemain.

Je répétai en partie cet entretien à Samba N’diaye, qui me dit que plusieurs chefs, et entre autres Mahmadou Dieber, m’appuieraient ; car ce dernier, pendant le siége, lui avait dit de lui-même et comme une excellente nouvelle, que certainement, si on prenait la ville, Ahmadou nous renverrait.

Cependant quelques jours se passèrent sans que Tierno Abdoul Kadi pût tenir sa promesse, et quand il vit le roi, il fut d’abord ajourné par Ahmadou. Pendant que j’attendais une solution et que je m’adressais à Oulibo, à Sidy Abdallah, pour obtenir leur appui, sans toutefois leur dire ce dont j’avais chargé Abdoul Kadi, je tombai malade, et si gravement, que pendant sept jours mon journal, pour la première fois, fut interrompu.

Je fus d’abord pris d’une fièvre lente qui ne me quittait ni jour ni nuit ; je ne pouvais supporter aucune nourriture et des saignements de nez violents achevèrent de m’affaiblir. Vainement je me tamponnais les narines avec de la charpie trempée dans une solution de perchlorure de fer ; le sang s’arrêtait, mais le plus petit mouvement faisait tomber le caillot et le sang recommençait à couler. Au surplus, ce n’était plus du sang, mais un liquide rosé qui ne tachait le linge qu’en jaune. Il ne m’était plus possible de marcher, je ne me soulevais même plus sur ma couche, où je restai plus de trente-six heures, me demandant si tout était fini pour moi, si je ne devais plus revoir les miens.

29 septembre 1865.

Enfin, un peu de mieux se déclara, et le 29 je me transportai chez Ahmadou. J’étais si faible, qu’en arrivant je ne pouvais plus parler. Ma maigreur était devenue affreuse ; mon teint brûlé par le soleil, bronzé par la vie au grand air, avait subitement pris des teintes cadavéreuses, et Ahmadou lui-même en parut touché. Il me dit qu’il allait m’envoyer des cauris et un bœuf que j’avais fait demander, mais rien relativement à mon départ.

Je rentrai à la maison à bout de forces et je fus obligé de m’asseoir plusieurs fois en route. Mais je ne voulus plus me coucher, et je me disais que, si la mort venait, je voulais du moins lutter contre elle jusqu’au dernier moment.

De son côté, Samba N’diaye était malade de sa blessure. La gangrène s’y était d’abord mise ; toutefois, grâce aux pansements de Quintin, la plaie était en bonne voie de guérison. Mais des accidents nerveux s’étant déclarés, il recevait des sortes de secousses électriques qui lui arrachaient des cris, et comme Quintin n’y pouvait rien, Samba se croyait perdu et ne songeait plus à réagir. Lorsque ses accès devenaient violents, toutes les femmes de la case, captives ou autres, se mettaient à pleurer.

On peut concevoir combien la position était déplorable.

A cette époque je m’installai sur la terrasse de la maison, dans la case de paille de Samba N’diaye, pour pouvoir respirer.

1er octobre 1865.

Le 1er octobre, j’y étais couché quand Seïdou vint me réveiller pour me dire qu’Ahmadou avait refusé à Abdoul Kadi de me laisser partir, mais qu’il avait offert de tenir sa parole quant à l’envoi d’un courrier et d’expédier Seïdou. Ahmadou n’avait donné d’autres raisons que celles que j’entendais depuis dix-neuf mois. Il n’y avait pas à insister.

Le lendemain, Abdoul Kadi me répétait lui-même sa conversation avec Ahmadou, et comme il me voyait découragé, il me promettait qu’il ne laisserait pas Ahmadou tranquille avant que Seïdou fût en route.

Je cherchai vainement à voir Ahmadou les deux jours suivants ; j’avais doublement besoin de lui parler, car il n’envoyait pas les cauris demandés et promis.

4 octobre 1865.

Enfin le 4, j’allai le saluer sous les arbres, et à ma demande d’expédier Seïdou, il répondit qu’il préparait ses guides ; mais je ne pus rien obtenir de positif. Quand je lui rappelai les cauris, il me répondit qu’on allait m’en envoyer. Un peu plus tard j’en reçus 10000.

C’était la première fois que j’en recevais aussi peu. Dans les deux dernières occasions où Ahmadou m’en avait fourni, ç’avait été par 20000 à la fois ; mais c’était en cours de campagne, et on s’expliquait qu’il ne fît pas plus. A Ségou, c’était toujours par cent mille (80000) qu’il me les distribuait, et un tel nombre me durait généralement deux mois et quelques jours. Je fus inquiet et mécontent de cet envoi de 10000 cauris. Ahmadou était-il fatigué de me fournir des ressources ? Allait- il, tout en me retenant, me laisser dans la misère ? Le mauvais succès de son expédition de Sansandig lui avait-il suggéré la pensée de faire des économies à mes dépens, afin de rattrapper peu à peu tout ce qu’il avait dépensé en bœufs et en mil pour nourrir l’armée ?

Dans tous les cas, rester sans cauris à Ségou m’était impossible, j’y serais mort de faim ; car réduit à la nourriture ordinaire des noirs, au lack-lallo, je suis bien sûr que je n’eusse pas résisté huit jours, même si j’avais pu surmonter le dégoût qu’elle m’inspirait.

Je me rendis aussitôt chez Abdoul Kadi pour lui exposer ce nouveau grief, lui disant que plutôt que de mourir de faim et de misère, je préférais en finir tout d’un coup et risquer de m’en aller seul, sauf à être massacré par les Bambaras ou à mourir sur la route.

Abdoul entra encore dans ma cause ; il dit qu’il n’y avait là qu’un malentendu, mais qu’il allait me faire avoir une audience d’Ahmadou, et que je m’en expliquerais avec lui ; que pour son compte il s’occupait spécialement du départ de Seïdou.

Je fus cependant quelques jours encore sans voir Ahmadou ; j’en profitai pour voir Sidy Abdallah, qui était malade, afin de l’entretenir, moyennant un cadeau, dans ses bonnes dispositions à mon égard. Bobo, que, malgré son inimitié évidente, je cherchai à voir chez lui, persista dans son aversion prononcée et ne me reçut pas ; mais je partageai ce sort avec la plupart des Talibés de Ségou dont aucun ne pouvait l’aborder.

Sans me montrer blessé, le rencontrant chez Ahmadou, je l’accostai, et, un peu malgré lui, je l’entraînai palabrer dans un coin, où je lui demandai son appui pour faire partir Seïdou le plus vite possible, lui expliquant le haut intérêt qu’Ahmadou pouvait y avoir. Bobo, en dépit de son aversion, était trop politique pour me faire mauvaise mine, et il promit d’appuyer ce départ et de le presser.

7 octobre 1865.

Ce ne fut que le 7 octobre que je parvins à voir Ahmadou, après que j’eus fait entrer Paté Dali dans ma cause. Ce fut lui qui m’introduisit auprès d’Ahmadou avant que personne fût là. Je profitai de l’occasion pour redire à Ahmadou tout ce que j’avais chargé Abdoul Kadi de lui dire, et je lui demandai si on lui avait tout rapporté. Quand il m’eut fait la réponse qu’Abdoul Kadi m’avait déjà transmise, je lui rappelai que depuis cinq mois il me promettait d’expédier ce courrier et que jamais il n’était parti. C’est pourquoi, lui dis-je assez durement, je n’ai plus confiance. A mon grand étonnement, Paté Dali m’appuya, en disant : _Gonga_ (c’est vrai, c’est juste). Ahmadou me dit alors qu’il avait une affaire à terminer, et que, dès qu’elle serait faite, je pouvais être sans inquiétude, que Seïdou partirait, et qu’avant de l’expédier il me ferait appeler pour régler une affaire entre nous deux.

Le ton dont il me dit cela était si bienveillant, si mystérieux en même temps, que je crus un instant, surtout en rapprochant ses paroles de certaines réticences de Paté Dali, qu’Ahmadou était décidé à me faire partir moi-même, mais qu’il cachait cette intention.

L’affaire des cauris, traitée au début, l’avait été à mon entière satisfaction, et l’ordre d’en porter 100000 à la maison avait été donné.

La conversation en resta là, et en rentrant à la maison j’acquis la conviction que l’opinion générale était que j’allais partir.

Dès lors je cessai d’y compter positivement ; il suffisait qu’on y crût pour que ce ne fût pas vrai, et je pensai, non sans raison, qu’Ahmadou avait besoin de faire chercher quelque chose à Bakel ou à Médine, et qu’il voulait s’assurer de mon concours, soit pour cela, soit pour avoir des canons : mais je me promis _in petto_ de le mal recevoir. Les jours suivants, j’acquis la certitude qu’Ahmadou voulait envoyer pas mal de monde en même temps que Seïdou. Cela m’inquiétait.

Il était question de renvoyer le vieux Badara Tunkara dans ses foyers, à Toumboula ; il le demandait avec insistance, et comme il était évident qu’après l’avoir gardé si longtemps on ne le renverrait pas sans secours, cela devait faire traîner la chose en longueur. Sidy Abdallah, du reste, m’affirmait que je ne partirais pas. Au contraire, Paté Dali, avec ses airs mystérieux, semblait me donner de l’espoir.

14 octobre 1865.

Seïdou, qui était intéressé dans la question et qui était tenu au courant par Abdoul Kadi, penchait à croire qu’il partirait sans moi, et le 14 il vint me dire qu’il croyait qu’Ahmadou voulait envoyer du monde jusqu’à Saint-Louis avec lui. Ce bruit m’inquiéta plus que tout le reste, car il répondait à mes secrètes appréhensions. J’en parlai à Samba N’diaye assez vivement, et il dit lui-même que cela ne devait pas se faire, et qu’il ne fallait pas qu’Ahmadou envoyât quelqu’un au gouverneur sans moi ; d’autant plus, ajoutai-je avec intention, que son envoyé pourrait bien être, à son tour, retenu jusqu’à mon retour. Aussi, pour ma part, n’y consentirais-je pas ; je partirais plutôt malgré Ahmadou.

22 octobre 1865.

Les choses allèrent ainsi jusqu’au 22, jour où nous recevions de bonnes nouvelles du Bakhounou. On annonçait que Falel, le frère de feu Sambouné, avait repris le pouvoir à Hofara, après avoir fait assassiner Amadi Sambouné, son neveu. En enregistrant cette nouvelle, favorable au succès du voyage de Seïdou, je me demandais si nous n’allions pas partir. La veille, en effet, j’étais allé tenter un coup de théâtre chez Ahmadou. Après avoir attendu une audience toute la journée, je l’avais arrêté au passage dans un des hangars que Samba N’diaye lui avait fait construire peu avant de partir pour Sansandig, et le forçant, pour ainsi dire, à m’écouter sous ce hangar, et seul à seul, je lui avais redemandé de me laisser partir, lui alléguant les nouveaux retards qu’il apportait à l’envoi du courrier et toutes les raisons que je lui avais si souvent données. A mon grand étonnement, il n’avait pas dit non et avait remis sa réponse au lundi 23 octobre.

23 octobre 1865.

Aussi, ce jour-là, j’étais dès le jour chez lui. A dix heures et un quart, il envoya chercher Sidy Abdallah et Bobo, et j’entrai peu après. Le cœur me battait ; qu’allait-il me dire ? Hélas ! rien de plus que ce qu’il m’avait déjà dit. Après avoir repris les choses depuis ma première demande d’envoyer un courrier, il en revint à me répéter toutes les raisons que je lui avais données pour me laisser partir et me donna toute sorte de mauvaises raisons pour me retenir, et cela avec plus d’onction que jamais.

Enfin, il arriva à ce qu’il avait à me dire : c’est qu’il allait faire partir mon courrier avec un homme à lui pour aller voir le gouverneur de sa part !

Ainsi, Seïdou ne s’était pas trompé.

Je pris aussitôt la parole et, déguisant ma colère, j’insistai en vain pour partir moi-même ; quand je vis que je perdais mes paroles, je lui déclarai que pour expédier un homme avec Seïdou, il était libre de le faire, que moi je n’y donnerais pas mon consentement.

« Le gouverneur doit être mécontent de ce que je ne reviens pas, lui dis-je ; il saura bien que du moment que Seïdou et un de tes envoyés auront passé, j’aurais pu le faire aussi bien qu’eux, et que si je ne reviens pas, c’est que tu ne veux pas me laisser partir. Aussi, si tu envoies un courrier, je pense que le gouverneur, à son tour, le retiendra ou au moins le recevra mal. Je ne veux pas que cela arrive par ma faute, et je te préviens, afin que si cela embrouille les affaires entre le gouverneur et toi, tu ne dises pas que j’y suis pour quelque chose. »

Il céda tout de suite à cet égard et me dit que son homme irait à Nioro et y attendrait Seïdou pour le ramener.

J’insistai encore pour partir. Mais il me dit alors : « Tu as raison, je sais combien tu as besoin de partir : mais je te demande de rester par amitié pour moi. » Que faire ? il pouvait commander, il priait. Je dus me rendre, mais je ne le fis qu’avec réserve, et, affectant plus de défiance encore que je n’en avais, je ne consentis qu’à la condition qu’on allait fixer le jour du départ de Seïdou.

Ahmadou alors se mit à causer avec Bobo en langue du Haoussa, que personne ne comprenait qu’eux d’eux, et il me répondit peu après : « Il partira lundi prochain. » _Che Allaho_, ajouta Sidy Abdallah.

A ce moment, je me levai et Ahmadou me tendit la main avec plus d’affabilité encore que d’habitude. En rentrant chez moi, je commençai à écrire des lettres.

Pendant les quelques jours qui suivirent, les bonnes nouvelles du Bakhounou furent confirmées par des hommes venus de Toumboula pour parler à Badara.

Voici comment ils décrivaient l’état du pays :

Depuis Ouosébougou jusqu’à Nioro, tout le pays était libre par la victoire de Falel, tous les révoltés avaient fui à Gombou vers l’Est.

Par contre, la position de Toumboula était devenue de plus en plus critique. Autour de ce village les Bambaras de Guigué, de Tiéfougoula s’étaient révoltés sous l’action des Massassis, qui de Guémené n’arrêtaient pas leurs razzias et avaient enlevé tous les bœufs et une partie des captifs, si bien que la famine était à Toumboula. Heureusement, Galadjo, un des principaux Massassis, et un des plus acharnés contre Toumboula, avait été tué dans une des attaques, et il devenait probable que tout allait s’arranger.

De Toumboula à Yamina, on ne pouvait, jusqu’à Kiba, traverser aucun village, mais on passait dans les broussailles, car bien des villages étaient abandonnés.

Enfin, ces renseignements furent terminés par une nouvelle qui me transporta d’aise, mais que je mis quelque temps à accueillir. Les envoyés du gouverneur, disait-on, étaient venus à Ouosébougou pendant l’hivernage, et ils y étaient encore avec beaucoup de marchandises.

29 octobre 1865.

Dès l’après-midi, j’allai pour parler de cela à Ahmadou, que je ne pus voir que le 29 et qui me dit qu’il le savait. J’insistai alors pour que Seïdou ramenât tout de suite ces envoyés, en laissant, s’il le fallait, toutes les marchandises entre les mains du chef du village. Ahmadou me répondit qu’il en parlerait à l’homme qui devait conduire Seïdou, et bien que le départ fût fixé au lendemain, nous ne terminâmes rien ce jour-là.

30 octobre 1865.

Le lendemain au matin, Ahmadou ne sortit pas, et quand, l’après-midi, je lui fis demander s’il n’allait pas faire partir Seïdou, il me répondit qu’il m’avait attendu toute la matinée et qu’actuellement il était trop tard, qu’il fallait remettre ce départ au jour suivant. Enfin, malgré cette mauvaise foi évidente, le lendemain, bien qu’il n’y eût rien de prêt, je trouvai Ahmadou très-aimable, et à mon grand étonnement, pour ne pas manquer à sa parole, il expédia Seïdou à Yamina, sous la conduite d’un homme, en le recommandant, et en lui donnant un sauf-conduit pour toute la route. Ibrahim, le courrier qui avait refusé de partir au mois de septembre de l’année précédente, et qui depuis cette époque vivait comme il pouvait et presque de la charité de Samba Farba, avait sollicité de moi de partir avec Seïdou ; j’en parlai à Ahmadou, qui y consentit facilement.

En un mot, il fut charmant, mais je ne pus savoir encore quand Seïdou serait définitivement en route, puisqu’il fallait attendre que ceux qui devaient partir avec lui fussent prêts. Personne ne savait au juste qui partait.

Tambo le Bakiri était convaincu qu’il allait partir, Badara aussi ; on comptait les hommes de diverses compagnies, entre autres de Nioro ; chacun faisait des conjectures. En attendant, Seïdou était à Yamina.

3 novembre 1865.

Le 3 novembre, je revis Ahmadou très-occupé d’affaires du pays : des Bambaras venaient lui apporter des moutons et du miel. Je ne pus obtenir que cette réponse vague : « Bientôt, _che Allaho_. » Mais ce bientôt traîna encore en longueur.

Le 8 novembre, le chef de Yamina, qui était venu porter l’impôt de cauris, repartait avec l’ordre de préparer des _boubous_, des _tamba sembés_ et des _dampés_ pour habiller les gens qui allaient partir[220].

Malgré ces apparences et malgré le départ de Seïdou, je commençais à craindre que les choses ne traînassent encore longtemps, car on comptait l’armée, et Ahmadou faisait des cadeaux comme s’il préparait une nouvelle expédition. Aussi le 9 j’allai au palais et je tentai de voir Ahmadou, mais il me renvoya au lendemain, vendredi, 10 novembre.

10 novembre 1865.

Au moment où je me préparais à retourner chez lui, le Sofa de sa porte vint m’apporter un mouton de sa part, et, comme témoignage que ses paroles étaient celles du roi, me présenta sa pantoufle en me disant que le lundi suivant tout le monde qui devait s’en aller partirait avec Seïdou, et qu’il était inutile de m’en occuper davantage, que c’était une affaire finie.

Les choses en étaient là, Seïdou allait partir, dans dix jours il serait à Toumboula, deux jours après à Ouosébougou, d’où il pouvait me ramener mes courriers ou les envoyés qui devaient s’y trouver ; je pouvais espérer de voir avant un mois Ahmadou obligé à tenir les promesses solennelles de rapatriement qu’il m’avait faites, et j’acceptai ce dernier délai presque avec joie, tant l’idée que la délivrance était proche me soutenait !

Pour le cas où, fatigués d’attendre, les courriers fussent retournés en arrière, j’avais écrit aux commandants de Médine et de Bakel, au gouverneur même afin qu’ils hâtassent le retour de Seïdou et m’envoyassent des ressources. Mes mesures étaient bien prises, et au pis aller, dans trois mois je devais être délivré.

Aussi le temps me semblait long, je m’impatientais de ne pas voir les jours passer plus vite ; et maintenant qu’Ahmadou m’annonçait le départ, je ne me sentais plus de joie.

11 novembre 1865.

Qu’on juge du lendemain et de ce que je dus éprouver en voyant Seïdou arriver de Yamina. Il revenait vêtu d’un boubou lomas neuf et d’une tamba sembé que le chef de Yamina lui avait donnés par ordre d’Ahmadou. Je crus d’abord qu’il s’était fatigué d’attendre, et qu’il revenait parce qu’il manquait de ressources, et je pus à peine le croire quand il me dit : « Sidy est arrivé. — Sidy ! — Oui, Sidy. »

L’homme que j’avais envoyé en punition m’arrivait avec des lettres du gouverneur, et Bakary ne revenait pas. Ce n’était pas possible ! Bakary fût plutôt revenu seul et mendiant, j’en avais la conviction, je l’ai encore.

Quelques instants après j’eus un commencement d’explications. Pour ne pas fatiguer le lecteur de toutes les incertitudes par les quelles je passai, je vais raconter ce qui était arrivé d’après le récit de Sidy, contrôlé et modifié par de nombreux témoignages.

VOYAGE DE BAKARY GUEYE ET DE SIDY.

Partis de Ségou le 20 septembre 1864 avec la promesse qu’on hâterait leur voyage le plus possible, ils devaient se rendre à Saint-Louis pour y porter mon courrier ; Bakary seul devait revenir avec deux laptots de son choix si le gouverneur donnait son assentiment à cette mesure, et mon calcul les ramenait dans un délai de trois mois.

On leur fit essuyer un premier retard de dix jours à Yamina, sous prétexte de les habiller, de leur fournir des chevaux, et, en effet, on leur donna à chacun un vêtement du pays et à Bakary un cheval.

Entre Yamina et Nioro, leur guide leur causa de nouveaux retards tels qu’ils passèrent trois jours à Damfa et deux jours à Alasso. La révolte n’avait pas encore éclaté, mais en arrivant dans le Bakhounou, Bakary, qui vit Amadi Sambouné, put constater l’état d’effervescence du pays.

Ils entrèrent à Nioro vingt jours après leur départ de Yamina, et là il leur fallut subir un nouveau retard de cinq jours dont voici la cause.

Bakary avait changé son cheval à Diabigué ; mais à Nioro, s’étant aperçu que celui qu’on lui avait donné était malade, il avait réclamé auprès de Mustaf, qui avait envoyé reprendre le premier et annuler le marché.

De Nioro ils n’avaient mis que cinq jours à se rendre à Médine, où ils étaient arrivés le 29 octobre.

Voyant que Bakary était accompagné d’un grand nombre de Talibés dont il ne pouvait se séparer parce qu’ils lui avaient rendu service sur le terrain d’El Hadj, et qu’en entrant sur les terres des alliés de la France ils craignaient d’être pillés, le commandant de Médine ne put les faire conduire en chaland, et Bakary fut réduit à aller par terre, accompagné de ces Talibés.

Leur voyage de Médine à Bakel eut deux épisodes : à Makhana, Sulman Kama ne permit pas aux Talibés de passer à travers son village, et ne céda que devant les menaces que Bakary lui fit en mon nom. A Tafacirga, pendant qu’ils étaient campés, le soir, les Talibés s’étant mis à chanter El Hadj dans leurs prières, les gens du village leur imposèrent silence.

Le 1er novembre ils entraient à Bakel et allaient chez le commandant du poste, et il résulte de l’enquête qui a été faite à ce sujet, d’abord par ordre du gouverneur et ensuite par moi-même, à mon retour, que Bakary n’ayant pas été logé dans le poste, offrit au commandant de lui remettre la correspondance jusqu’au départ du premier bateau à vapeur. Le commandant ayant refusé et lui ayant dit d’aller se loger chez ses connaissances en ville, il alla chez Abdoulaye Guëye, traitant noir des plus honorables, avec lequel je suis en bonne relation d’amitié.

Le 3 novembre, on lui volait dans cette maison sa peau de bouc fermée à cadenas et qui contenait, outre ma correspondance, ses effets, représentant à Bakel une valeur de plus de 300 francs, et qui sans doute avaient causé la convoitise du voleur, encore plus à cause de la rareté de ces effets fabriqués à Ségou que par leur valeur brute.

Le lendemain, la canonnière _la Bourrasque_ arrivait, et Bakary, désespéré, refusait de descendre à Saint-Louis, voulant à tout prix retrouver les lettres. Il tenta l’impossible et fut secondé par le commandant du poste qui fit arrêter tous les Maures logés dans la maison où avait été commis le vol et que l’opinion désignait comme coupables. Mais _la Bourrasque_, pressée par l’état des eaux du fleuve, devait redescendre, et Sidy partit seul à bord. Arrivé à Saint-Louis, il alla se présenter au gouverneur et lui raconter ce qui s’était passé. Des soupçons planèrent d’abord sur Bakary, mais le gouverneur, comprenant ma position d’après le récit de Sidy, lui donna une lettre pour Ahmadou, une pour moi, et pour le décider à revenir vers moi, il lui fit cadeau d’un beau cheval, d’un fusil damasquiné en argent, d’un sabre d’officier et de diverses marchandises. Il le chargea, en outre, de porter à Ahmadou des cadeaux magnifiques. Bakary, après ses essais infructueux, s’était décidé à descendre par terre à Saint-Louis, malgré les dangers qu’offrait en ce moment la route à travers le Fouta.

Bakary apprenait le 18 novembre à Matam que _le Basilic_[221] était remonté pendant la nuit avec Sidy.

Il attendit le retour du _Basilic_ et arriva à Saint-Louis le 27 novembre.

Il était impossible, en voyant l’honnête figure de Bakary, son chagrin, de ne pas lui rendre justice ; d’ailleurs, il suppliait qu’on le renvoyât vers moi. Le gouverneur, M. Faidherbe, n’hésita pas et lui remit les doubles des lettres expédiées par Sidy et 500 francs de marchandises pour moi, juste la même somme qu’il avait confiée à Sidy.

Bakary partit au bout de cinq jours sur la canonnière _la Couleuvrine_, qui le remonta jusqu’à Podor. De là il se rendit par terre à Médine, bravant les pillages du Fouta dont on l’avait menacé, et arriva à Médine le 22 décembre. Il en repartait le 24 sur son cheval, qu’il avait repris à Bakel, et accompagné par M. André, lieutenant d’infanterie de marine, qui se proposait de se rendre à Nioro, mais qui rebroussa chemin dès Koniakary, à la suite d’une indisposition[222].

Enfin, le 10 janvier, Bakary était de retour à Nioro ; ayant été malade lui-même en route des suites de ses fatigues, il y rentrait vingt jours après Sidy, qui avait d’abord passé dix jours dans sa famille à Khay, d’où on l’avait presque fait partir de force. Pendant le voyage à Saint- Louis, le Bakhounou s’était entièrement révolté et Amadi Sambouné était à la tête du mouvement.

Quand Sidy était arrivé, l’armée de Tierno Moussa opérait contre les révoltés du Bakhounou ; Sidy pouvait donc s’avancer à Bagoyna et venir à Ségou avec le chef de ce village, Daouda Gagni, qui m’avait apporté la nouvelle de son arrivée ; mais il avait bien autre chose à penser.

Vaniteux à l’excès, se targuant de sa position d’envoyé du gouverneur, tirant orgueil des cadeaux même qu’il portait et dont il faisait parade, mettant sur sa tête le bonnet brodé de velours rouge et d’or, destiné à Ahmadou, se parant du burnous vert et argent et du magnifique sabre que le gouverneur lui avait confié, il ne songeait que fort peu à se mettre en route.

D’ailleurs il avait quelques marchandises, et tout le monde le flattait pour en avoir sa part ; il entendait en se regorgeant dire sur son passage, et cela avec l’emphase inimitable des noirs : _Diakhité !_ Il était heureux et s’inquiétait fort peu de moi.

Aussi laissa-t-il passer l’instant favorable, et quand Bakary arriva vingt jours après lui, demandant à partir tout de suite[223], Tierno Moussa était déjà rentré à Koniakary à la suite d’échecs éprouvés dans le Bakhounou et dont la cause principale était la mésintelligence qui existait entre lui et Samba Oumané, alors chef de l’armée de Nioro.

Ce Samba Oumané, traqué par le gouverneur du Sénégal à la suite d’un assassinat commis sur un _lamtoro_[224], était venu se réfugier à Nioro à la tête d’une bande de partisans, et entre autres de son fils que nous avons vu tué à Toghou. Là il s’était donné pour fanatique, s’était fait concéder des terres, il avait rallié de nombreux Talibés et on lui confiait le commandement de l’armée de Nioro, au grand mécontentement de Tierno Moussa.

Quoi qu’il en soit, Bakary ne put obtenir de guide, la route était fermée et bien fermée, si bien que, depuis, personne de Nioro n’était venu à Ségou.

De plus, les Maures cernèrent Nioro, et le jour même de l’arrivée de Bakary ils venaient enlever les bœufs du village à côté de Nioro.

Force fut donc à Bakary et à Sidy de rester à Nioro. Ils ne logeaient pas ensemble et ne se voyaient pas. Bakary avait toujours soupçonné Sidy d’avoir été complice du vol de sa peau de bouc, non pour le voler, mais pour faire disparaître avec la correspondance la plainte qu’il craignait avec quelque raison que j’eusse faite sur son compte. Et bien que rien ne justifiât cette accusation, il y avait entre eux une certaine animosité augmentée d’un peu de dépit de Bakary, que Mustaf ne pouvait pas reconnaître comme envoyé, parce qu’il n’avait pas de cadeaux comme Sidy et que par prudence il ne laissait pas même voir ses lettres ni ce que contenaient ses paquets.

De son côté Sidy, parlant le bambara, adulé, bien traité, laissait Bakary presque seul.

Au milieu d’escarmouches diverses avec les Maures, le temps passait, et dans le courant de mars, le commandant de Médine, M. Perraud, officier de spahis, arriva à Nioro accompagné du docteur du poste, M. Béliard. Ils venaient, avec autorisation du gouverneur, à ma recherche et désiraient s’avancer s’il le fallait jusqu’à Ségou.

Ils ne tardèrent pas à acquérir la certitude que c’était impossible en ce moment, et ayant été témoins d’une attaque des Maures, ils se décidèrent au bout de huit jours à revenir à Médine, ne rapportant que les assurances données par Mustaf que nous étions bien portants. Tristes et vagues nouvelles, auxquelles peu de personnes ajoutèrent foi, même dans nos familles !

Dans le mois d’avril les Maures venaient attaquer Dianvéli[225], et peu après se formait la coalition du Bakhounou révolté, des Maures et des Bambaras, pour attaquer Nioro. Nous avions appris à Ségou le sort de cette coalition, détruite en un seul combat, à Touroungoumbé, par l’armée de Nioro. La route du Bakhounou était dégagée, et, dès le mois de juillet, Bakary Guëye arrivait à Ouosébougou, devançant Sidy de huit jours. Avant cela ils avaient parcouru tout le pays, et étaient allés jusque dans le Bakhounou ; il leur avait fallu descendre jusqu’à Farabougou pour arriver à Ouosébougou par la route de Dianghirté, et ils avaient fait une rude expérience de la misère. Sidy, vivant en grand seigneur, dépensait tout ce qu’il était chargé de m’apporter, si bien qu’avant d’arriver à Ouosébougou il avait déjà défoncé une boîte, contenant de l’argent et de l’ambre, que le gouverneur lui avait remise pour moi, et qu’il en avait dépensé une bonne partie.

Arrivés à Ouosébougou, mes deux courriers eurent à subir un nouvel arrêt, et dans ce village de Bambaras, Bakary, qui ne parlait pas leur langue, ne reçut ni subside de vivres ni autre chose de presque personne. Dès lors réduits à leurs propres ressources, ils furent forcés de prendre part à toutes les expéditions pour chercher à gagner leur vie par leurs prises.

C’est ainsi que presque chaque jour ils sortaient avec une colonne, et c’est vraiment un miracle qu’ils aient échappé à la mort. Toutefois, à Goumbou, où l’armée de Ouosébougou alla se faire battre et fut mise en déroute, Sidy perdit son cheval ; Bakary resta deux jours perdu dans les broussailles, sans eau à boire, sans rien à manger, et, à partir de ce moment, Djolo, le chef de Ouosébougou, craignant des reproches ultérieurs, leur fit donner de quoi manger afin qu’ils ne sortissent plus.

Bakary cherchait de tous côtés un guide qui pût le conduire à Ségou, mais son cheval était un obstacle, car pour voyager la nuit dans les broussailles il faut être à pied ; un hennissement de cheval peut être un danger et effraye les Pouls qui sont les guides ordinaires. Il se trouva cependant un Poul qui, moyennant la promesse d’un captif, que Bakary lui fit à tout hasard, consentit à le conduire, mais au moment du départ il recula.

Sidy, qui était à bout de ressources, qui avait mangé tout ce qu’il avait, sauf son fusil et son sabre et quelques boules d’ambre, ayant rencontré par hasard deux hommes qui allaient à Toumboula, s’y rendit avec eux, sans prévenir Bakary, qui resta ainsi à Ouosébougou.

Une fois à Toumboula, les difficultés étaient vaincues ; il venait presque tous les huit jours à Ségou des hommes de Badara. Sidy leur fit un cadeau de mes dernières boules d’ambre et arriva le 11 novembre juste à temps pour empêcher le départ de Seïdou et de toute la bande de Badara et des Talibés d’Ahmadou, circonstance fort heureuse sans laquelle peut- être nous ne fussions jamais partis de Ségou.

11 novembre 1865.

Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre.

Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la lettre du gouverneur, la délivrance ?

Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement. Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait et promettait un canon quand nous serions de retour.

Du reste, voici cette lettre :

« Saint-Louis, le 7 novembre 1864.

« Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin,

« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été, sans exception, abîmés par cet hivernage.

« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les meilleures nouvelles de vous.

« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine.

« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage, et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du ministre.

« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux.

« Le gouverneur,

« L. FAIDHERBE. »

« _P. S._ Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. »

Et enfin, dernier _Post-Scriptum_ :

« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont restées à Bakel. »

A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel, l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du départ.

J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches, bien que je n’en eusse que trop sujet.

Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis.

Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam.

Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy, qu’ils convoitaient tous.

Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter _ses mères_, mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum d’Ahmadou)[227].

Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la cour, et mon palabre commença.

Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite :

« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre :

« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à Médine on te donnera un canon. »

Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il faisait ces cadeaux.

Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je dois arranger les affaires avec toi. »

Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la difficulté en lui disant :

« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. »

Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : _Min ani_[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à laquelle il n’était pas encore habitué :

« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. »

Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais quand ? »

J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis, mais il n’y avait passé que quelques heures.

[Décoration]

[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son homme de confiance.]

[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.]

[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.]

[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.]

[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était désintéressé.]

[Note 224 : _Lamtoro_, chef du Toro.]

[Note 225 : Village près de Nioro.]

[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans l’original ; on doit lire Ahmadou.]

[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.]

[Note 228 : J’ai entendu.]