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CHAPITRE V.

Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — Quelques réflexions sur ce pays. — Latitude du passage du Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. — Population du Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel de Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. — Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à Guémoukoura.

1er février 1864.

Le Kaarta dans lequel j’entrais est un vaste pays[31], limité au Nord par le désert, à l’Est par le Bakhounou, à l’Ouest par le Diafounou et le Diombokho, et au Sud et S. E. par le Bakhoy, le Foula-Dougou et le Diangounté.

Avant mon voyage, deux Européens seulement l’avaient visité : Mongo Park, en 1796, sous le règne de Daisé Coro Massassi, et Raffenel en 1845, sous le règne de Kandia.

Il suffit de lire les relations de ces deux voyageurs pour se convaincre de la faiblesse du Kaarta en tant qu’État ; c’était pour ses voisins noirs un ennemi redoutable, mais il était évident que, en proie aux dissensions intestines, constamment en guerre avec le Ségou, il ne pourrait apporter aucune résistance sérieuse à une armée bien organisée. Au reste, ce n’est pas ici le moment de traiter cette question, que je n’ai pu étudier que par la suite, et je reprends mon récit au moment de franchir le Bakhoy no 2, par 13° 40′ 55″ latitude Nord.

Aussitôt cette rivière traversée, j’entrai dans la province de Bagué, dont le chef-lieu est Guettala. — Pour y parvenir je dus passer par deux villages, Maréna et Kouroundingkoto. Le premier, auquel je parvins après trois heures et demie de marche, dans un pays aride et accidenté et par une route très-sinueuse, était petit et sale ; ses cases étaient réunies par groupes assez misérables, on n’y trouvait que peu de poules et quelques chèvres. Le marigot que l’on passe avant d’arriver au village offrant une irrigation naturelle, ce village a des cultures privilégiées ; la plaine dans laquelle il se trouve est élevée de deux à trois mètres au-dessus de l’étage inférieur qu’on trouve de l’autre côté du marigot et qui doit être inondé à l’hivernage. A l’époque où je passai, elle était couverte d’une belle herbe. Malheureusement aucun bœuf n’apparaissait au milieu de ce tapis de verdure.

On nous y reçut bien, mais il était évident que Fahmahra, notre guide, perdait de son autorité, et que nous devions plus à notre titre d’ambassadeur accrédité auprès d’El Hadj qu’à toute autre cause. Ce territoire, du reste, ne dépendait plus de Koundian, mais bien de Farabougou, autre forteresse d’El Hadj.

On nous construisit des huttes en sécos, et le chef vint nous apporter une poule et un peu de riz pour notre souper. Je ne pus rien me procurer pour les hommes. Il était évident que ce village était pauvre ; aussi, après avoir mis mes notes au courant, le lundi 1er février 1864, je partis à une heure pour aller camper à Kouroundingkoto.

Notre route longea des montagnes peu élevées, que nous laissions à droite. Nous trouvions un pays plat, coupé de marigots, et dont les plaines présentaient des cultures de coton. Nous étions enfin sortis des pays de montagnes pour entrer dans les plaines du Kaarta.

Kouroundingkoto est un petit village de cases en paille, situé au pied d’une montagne d’environ 60 mètres de haut. Il est assez propre ; au moment où nous arrivions, il présentait un aspect animé : de nombreux métiers de tisserands grinçaient en plein air, un beau soleil animait la scène, le village était assez gai. Un nombre considérable de femmes et d’enfants se rassemblaient autour de nous. Nous allâmes à l’extrémité du village camper sous un gourbi destiné aux palabres. Le chef du village était absent ; son frère Séma vint me saluer et me donner un cabri, s’excusant de faire aussi peu pour un homme qui allait chez El Hadj. Dans la soirée, il pourvut à tous nos besoins et largement à ceux de nos animaux porteurs, qui en avaient grand besoin. Un marabout du village vint me trouver et me dit « que, placé dans ce village par El Hadj, il fallait qu’il me _reçût_[32], et que n’ayant pas de fortune il ne pouvait me donner qu’un cabri. » Cet animal était tout jeune ; nous l’emmenâmes, et il fut bien longtemps notre compagnon de route ; nous l’avions baptisé du nom du village où il avait vu le jour. Il faisait dans tous les villages où nous séjournions le désespoir des matrones par son impudence à voler le couscous sous leur nez. Pris en flagrant délit il recevait une tape, mais alors il ne plaisantait plus et se précipitait à coups de cornes sur ses adversaires, au grand bonheur de mes laptots, qui l’avaient pris en affection. Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour eux ; ils s’étaient fait une superstition et disaient que tant que cet animal serait avec nous, nous ne souffririons jamais de la faim.

On me donna encore à Kouroundingkoto un coq, du riz, et le soir un peu de lait et une poule. Mes hommes reçurent quatorze calebasses de nourriture du pays[33], enfin, nous fûmes dans l’abondance et nous pûmes nous refaire des fatigues des jours précédents. Ces fatigues avaient été si grandes qu’un de nos chevaux, celui du docteur, n’avait pas pu suivre. Je l’avais abattu l’avant-veille de mon arrivée au Bakhoy, et depuis ce temps le docteur allait à âne. Mon cheval étant très-blessé, je montais le dernier de nos chevaux, celui de 36 francs, vaillante petite bête, mais très-maigre, et que mes laptots avaient surnommée Farabanco, en souvenir d’un de leurs camarades d’une maigreur proverbiale. Nos bœufs ne marchaient qu’avec peine et nous occasionnaient des retards. Comme on le voit, il était grand temps de prendre un peu de repos, et je me décidai à faire de petites marches.

La montagne à laquelle est adossé le village de Kouroundingkoto l’abrite à l’Est, et telle est du reste la position de presque tous les villages dans ces pays : il est à croire que c’est pour s’abriter de la chaleur et de la poussière des vents d’Est que les noirs l’ont adopté. Composée de blocs de granit entassés et de différentes roches noires dont quelques-unes ont des dimensions colossales, cette montagne a la forme sensiblement régulière d’un mamelon aux pentes très-roides. Sa crête, du côté où nous la voyions, offre une particularité. Cinq baobabs espacés presque également la couronnaient, et celui du milieu, situé sur le sommet même de la montagne, était d’une dimension et d’une forme très- remarquable.

Un grand nombre d’arbres avaient trouvé entre les roches l’aliment nécessaire à leur vie, et deux d’entre eux étaient d’une très-grande dimension.

De l’endroit où nous étions, il y avait bien 500 mètres jusqu’au grand baobab du milieu. Je dis en plaisantant à Fahmahra que s’il voulait, nous pourrions tirer à la cible. Depuis quelques jours il m’affirmait que les noirs tiraient mieux que les blancs, et le fait est qu’avec leurs mauvais fusils de traite, leurs balles de fer mal forgées, et leur poudre charbonneuse, j’en ai vu quelques-uns d’une adresse prodigieuse à petite distance.

Il accepta le défi et je lui proposai de tirer sur le baobab. Il se mit alors à rire, et me dit : « Tire le premier. » Je pris la carabine de Mamboye, je m’assurai qu’on n’avait mis qu’une cartouche[34], j’épaulai et le coup partit. Non-seulement on entendit la balle frapper l’arbre, mais un hasard heureux fit qu’elle coupa un des pains de singe[35] qui dégringola sur les roches. Peu s’en fallut qu’on ne criât au miracle. Fahmahra n’en revenait pas. Il ne voulut même pas essayer de tirer, et cette histoire me suivit jusqu’à Ségou et m’y fit grand bien dans l’esprit des noirs.

Je ne quittai pas Kouroundingkoto sans prendre un croquis de mon baobab, qui, le soir, dessinant sa noire silhouette sur le ciel éclairé par les rayons de la lune qui se levait, était d’un aspect fantastique.

Puis, voulant remercier du bon accueil qu’on nous avait fait, je fis cadeau de quelques charges de poudre et de quatre à cinq coudées de coton blanc.

Ce village nous présenta encore le spectacle d’un nègre blanc ou albinos. C’était un enfant de sept à huit ans, très-bien constitué, dont les cheveux étaient presque blancs, mais dont les yeux n’étaient pas rouges. Son corps était d’un jaune mat très-clair, mais il était repoussant d’aspect ; les traits de sa figure, qui étaient ceux du nègre, s’alliaient on ne peut plus mal avec cette couleur blanche maladive. Il avait un air craintif et malheureux, des rides précoces et le grain de sa peau très-grossier augmentaient encore sa laideur. Depuis j’ai eu souvent l’occasion de voir des albinos les uns entièrement blancs, d’autres mouchetés de blanc et de noir, et j’ai toujours fait les mêmes remarques quant à leur peau et à l’expression de leur physionomie. Si on ajoute à cela qu’ils sont généralement brûlés par des coups de soleil qui les marbrent de rouge et font écailler leur peau, on avouera que leur vue est loin d’être agréable.

2 février 1864.

Moins de quatre heures de route nous conduisirent à Guettala, chef-lieu du pays. C’était un village en paille, de récente construction, à côté duquel nous apercevions les ruines de l’ancien tata en terre, détruit depuis environ trois ans. Les habitants paraissaient très-soumis à El Hadj, et peut-être parce qu’ils savaient être en présence des talibés, ils s’en faisaient gloire et me disaient qu’ils étaient heureux, qu’on ne les pillait plus, que le pays était tranquille, que tout le monde travaillait parce que le marabout (El Hadj) l’avait ordonné. Le chef de ce village était Ouoïo, qui commandait à tout le Bagué. C’était un Bambara Kagorota, ou Kagoronké, ou simplement un Kagoro. Il avait trois fils : l’un d’eux, âgé d’environ cinquante-cinq ans, vint me voir et m’apporta un cabri et vingt-cinq œufs frais. Puis, le soir, mes hommes furent amplement pourvus de calebasses d’une nourriture qu’ils avaient baptisée du nom de _nouroucouti_, mot voulant dire, suivant eux, qu’il s’y trouvait de tout. Deux paniers de mil furent apportés pour les animaux.

L’accueil du village fut cordial ; sur le premier moment, la curiosité l’emportant, nous fûmes entourés de tout ce que le village renfermait de femmes et d’enfants, et, quelque fatigante que fût cette curiosité, je ne m’en plaignais pas trop et je n’y apportais obstacle qu’autant que le voulait la sécurité de nos bagages. J’eus là l’occasion de faire quelques remarques. La première, c’est que tous les gens parlaient le bambara et le soninké, ce qui tient au mélange de ces deux races, qui forme la base de la population aussi bien dans le Kaarta que dans le Ségou et jusqu’aux montagnes de Kong. Dans tout ce vaste pays, ce sont elles qui peuplent tous les villages, tantôt séparées, tantôt mélangées, parlant tantôt une langue, tantôt l’autre, quelquefois les deux, et le seul mélange notable qu’elles aient en dehors est avec la race Peuhl, qu’on rencontre dans toute l’Afrique depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan.

[Illustration : Le baobab de Kouroundingkoto.]

A Guettala j’aperçus pour la première fois depuis Koundian une autre coiffure que celle des Malinkés. Je parle de la coiffure des femmes, les hommes ayant tous la tête rasée depuis la conquête du pays par El Hadj. La coiffure des Malinkés, des Soninkés, des Khassonkés, et d’une partie des Bambaras, a pour trait distinctif un casque formé des cheveux relevés sur le sommet de la tête et nattés par-dessus des chiffons ; quelques différences dans la hauteur du casque, la manière de le terminer en arrière, d’arranger les cheveux des côtés sont les seules variantes[36]. Mais ici je trouvai une coiffure bien plus jolie et plus originale qui rappelait beaucoup la coiffure si coquette des Yoloffs. Ici, comme à Saint-Louis, les cheveux étaient enroulés en mille petites tresses tortillées qui tombaient tout autour de la tête. Malheureusement, si l’effet était joli, la propreté n’y gagnait pas ; ces tresses sont faites en miellant les cheveux ; on les graisse ensuite avec du beurre rance et de la poudre de charbon pour les noircir ; on se figure ce que cela peut devenir, avec la chaleur, la transpiration et la poussière, au bout de quelques jours. Car de pareilles coiffures ne se font guère qu’une fois tous les quinze jours au plus, et elles demandent souvent deux et trois jours de travail.

Les habitants, à la vue de mes bagages, vinrent me solliciter pour que je leur vendisse quelque chose ; mais je refusai, car outre que je n’eusse pu vendre que contre du mil dont je n’avais pas besoin et qui est l’objet d’échange ou, si on veut, la monnaie du pays, je ne voulais pas défaire mes ballots. Je me contentai donc de donner quelques charges de poudre et quelques coudées de coton blanc, étoffe très-estimée, surtout des talibés, qui, sur les bords du Sénégal, avaient pris l’habitude de s’en vêtir et la préfèrent aux solides étoffes du pays.

3 février 1864.

Le lendemain, je passai deux villages dont on voyait les anciens tatas en ruines ; le premier était Koundianko, le second Sérouma, et vers dix heures et demie, je vins camper à Dindanco, dernier village du Bagué. C’était un village en paille de formation très-récente. J’appris que l’ancien village dont je voyais les ruines avait été détruit depuis trois mois par un incendie. Je fis faire la cuisine des hommes, mais je ne pus faire boire les animaux, n’ayant trouvé que très-peu d’eau dans un puits peu profond. Comme toujours, nous étions assaillis par les curieux, mais nous ne reçûmes pas le plus petit cadeau de vivres, malgré les palabres que Fahmahra faisait pour décider les habitants à recevoir le blanc d’El Hadj. Du reste, la chose ne m’étonna que médiocrement quand j’appris que le chef du village était un Diawandou[37].

Bien que les environs fussent couverts d’arbres dans les branches desquels de nombreuses ruches avaient été placées, je ne vis pas de miel dans ce village, et aussitôt que nous fûmes reposés, nous nous mîmes en route.

En quittant Dindanco, nous sortions du Bagué pour entrer dans le Kaarta- Biné, autre province du Kaarta, également peuplée en grande majorité par les Kagorotas.

A peine quittions-nous le village, que nous rencontrâmes une bande de Diulas venant de Nioro et apportant des charges de sel gemme ou sel de Tichit. Comme on le sait, ce sel vient de la Sebkha d’Idjil, visitée par le capitaine Vincent, en 1860, dans son beau voyage à l’Adrar, et les Tichit, Maures sédentaires, vont le chercher et le transportent dans tout le Soudan, où ils le vendent à d’autres Diulas, la plupart Sarracolés (ou Soninkés), qui eux-mêmes le revendent. Ces pierres de sel gemme, que je voyais pour la première fois, avaient environ 0m,60 de long sur 0m,40 de large et 10 à 15 centimètres d’épaisseur : on les appelle _bafals_. Ces gens avaient appris que j’étais en route quand ils étaient à Nioro ; mais ils ne pouvaient pas croire que j’eusse réellement l’intention d’aller à Ségou, tant cette idée est profondément incrustée dans l’esprit des populations sénégambiennes qu’un blanc ne saurait vivre, dans l’Afrique, des ressources du pays. Ils me croyaient donc revenu sur mes pas, et grand fut leur étonnement de me rencontrer ; ils me comblèrent d’amitiés, me disant que tout le pays m’aimait, parce que j’allais trouver El Hadj, que c’était bien bon pour eux, qui pourraient alors voir les blancs quand je serais d’accord avec le marabout ; qu’ils avaient bien besoin des marchandises des blancs, mais qu’on les empêchait d’aller en acheter. Il est impossible de se faire une idée de la joie que j’éprouvais de rencontrer de pareilles dispositions. Cependant elle n’allait pas jusqu’au délire et je me refusai à l’accolade que ces braves gens voulurent me donner.

[Illustration : Types et coiffures de Malinkés.]

Plus tard nous rencontrâmes deux troupeaux de beaux bœufs que leurs maîtres allaient vendre au Bouré contre de l’or et des esclaves. Ce fait confirmait ce qu’on m’avait déjà dit de la sécurité de cette route par laquelle nous arrive le peu d’or du Bouré qui vient à nos comptoirs en passant par Nioro et quelquefois par Tichit, lorsque cet or (ce qui a lieu souvent) est donné aux Maures en payement de sel livré à Nioro.

Notre route passa entre de petites collines élevées à peine de quelques mètres qui ne changent pas d’une manière notable l’aspect uniforme des plaines du pays.

Parti à deux heures, à quatre heures et demie nous arrivions à Bambara- Mountan ; j’allai camper à 500 mètres à l’Est du village, seul endroit où je parvins à trouver une place propre ; ce n’est pas que les grands arbres manquent, mais au lieu de faire de leur abri des lieux de repos tenus propres, c’est l’endroit qu’on choisit pour remplacer les fosses d’aisances.

A peine étais-je campé qu’on vint me trouver pour me faire changer de place, sous prétexte que l’eau était loin ; mais déjà les bagages étaient déchargés, je refusai. Pendant cette dernière marche, un de nos bœufs était tombé plusieurs fois, il ne pouvait plus suivre ; je le fis abattre. Il était très-maigre, mais il n’avait pas de maladie. Néanmoins la plupart des laptots se refusèrent à en manger ; l’abondance relative dans laquelle ils vivaient depuis notre entrée dans le Kaarta, les avait rendus difficiles. La nourriture qu’on leur donnait en abondance dans les villages et les chèvres que j’abattais chaque soir leur semblaient préférables, et ils laissèrent le bœuf. Bien que maintenant je trouve cela très-naturel, à cette époque je m’en affligeais ; je me demandais, si les mauvais jours arrivaient, comment je ferais avec des gens si difficiles. J’oubliais que le noir se plie facilement aux exigences de la vie ; prodigue dans l’abondance, il subit la faim assez facilement, et alors il mange tout ce qu’il trouve ; j’en ai eu souvent la preuve, et cependant je dois dire que nos noirs de Saint-Louis souffrent véritablement quand ils n’ont plus la nourriture de mil et de viande ou poisson à laquelle ils sont habitués depuis l’enfance.

En somme, nous fûmes accueillis à Bambara-Mountan comme partout ailleurs ; on nous donna deux chèvres et du mil en abondance ; le village d’ailleurs en était riche et j’en vis un énorme monceau : c’était le mil d’El Hadj, l’impôt annuel de la dernière récolte.

Nos hommes reçurent 20 calebasses de nourriture.

Ce fut à ce village que je vis pour la première fois reparaître, depuis le Foula-Dougou, où j’en avais aperçu une forêt, le ronier. Il y en avait beaucoup hors du village, mais ils étaient trop élevés pour qu’on pût en avoir les fruits.

Les noirs de ces pays ne les mangent que cuits quand le vent les abat. Ils ont alors une odeur de térebenthine très-marquée et qui suffit pour empester une maison ; leur couleur est jaune safran.

Je remarquai aussi dans ce village quelques jeunes gens portant des cheveux longs tressés en petites nattes ; on me dit que c’étaient de Bambaras, mais on ajouta qu’ils étaient Soninkés d’origine.

4 février 1864.

Le 4 février, nous passâmes entre deux collines après lesquelles nous entrâmes dans des champs se succédant à de petits intervalles ; après deux heures et demie de marche, nous traversions le village de Namabougou. J’avais devancé mon escorte avec Fahmahra : je m’arrêtai quelques instants au _bentang_[38]. Le chef du village s’y trouvait ; c’était un vieillard entièrement blanchi par les années. Il s’éventait avec une queue de bœuf, mais n’articulait que des mots sans suite et incompréhensibles ; il était en enfance. Un peu au delà de ce village, nous apercevions quelques collines vers la gauche, sur lesquelles paissaient un troupeau de bœufs et un de chèvres. Quelque temps après nous campâmes à Touroumpo pour déjeuner. C’est un petit village de cases en paille au milieu duquel on avait réservé une belle place qui était munie d’un bentang.

Nous allâmes nous placer au bord d’un marigot où il y avait beaucoup d’eau. La population était mélangée de Diawandous et de Bambaras. Le chef m’envoya une poule. Peu après Fahmahra reçut deux calebasses de lait ; il m’en donna une : cela nous fit grand plaisir, car en voyage le lait est la nourriture la plus saine, et certainement c’est au lait que j’ai dû de ne pas succomber. Depuis Koundian j’en étais privé, le pays n’ayant pas de bestiaux ; aussi nous lui fîmes honneur.

[Illustration : Tierno Ousman et ses masseurs.]

Les femmes vinrent aussi apporter du beurre à vendre pour de la verroterie : je n’avais pas le temps de déballer mes paquets, mais j’en eus assez pour les observer : c’étaient des Pouls Diawandous ; elles étaient en général jolies, coquettes et peu farouches. Après avoir fait boire les animaux et mangé au galop ce que nous avions apprêté, j’allais repartir quand on me dit qu’on nous préparait à manger. Je ne voulus pas priver mes hommes de ce surcroît de vivres ; j’attendis donc en me promenant un peu à travers les roniers qui s’élevaient en grand nombre et étaient chargés de fruits. Leur hauteur en ce lieu varie de 8 à 10 mètres. J’aperçus également, à mon grand étonnement, des perroquets gris à queue rouge qui n’existent pas au Sénégal, mais qu’on trouve en grande quantité depuis le Gabon jusqu’à Sierra Leone, et même jusque dans le Rio Jéba.

A deux heures et demie nous reprîmes notre route pendant une heure à l’Est, et nous arrivâmes à un très-grand village nommé Guémoukoura[39] dont on me parlait depuis notre départ de Makadiambougou comme d’une espèce de port de salut après lequel je devais voyager sans difficulté et dans l’abondance. De loin je fus agréablement surpris de voir un village dont les maisons bâties en terre étaient à terrasse (c’était le premier de ce genre que nous rencontrions) et dont quelques habitations semblaient avoir un étage.

En approchant, je vis que les murailles étaient à moitié ruinées, que tout autour du village, au milieu des champs de coton et de tabac qu’entourent les puits, il y avait beaucoup de cases en paille, mais en somme c’était un grand village. Je devais y trouver un Tierno Ousman, chef, Toucouleur nommé par El Hadj, et j’espérais bon gîte et bon souper ; on va voir que je fus un peu désappointé.

J’avais cherché tout autour du village une place un peu propre pour camper, et partout je n’avais trouvé que des immondices ; je m’arrêtai enfin sous un arbre, et je me disposais à y camper quand on vint me dire qu’on m’avait préparé deux cases en sécos ; je m’y rendis : elles étaient à 600 mètres au Nord du village ; j’y étais à peine que Tierno Ousman vint me présenter ses compliments. Il était orné d’un vaste turban, tenait à la main un chapelet de musulman à gros grains et marmottait des prières. Il était appuyé sur deux talibés qui semblaient le soutenir. C’était un tout jeune homme ; son air de cagot me déplut souverainement à première vue. Il s’assit tout d’abord fort à son aise dans notre case, puis on commença à lui masser les jambes et le dos : si son air m’avait déplu, en revanche ses manières musulmanes, grand genre, avaient fortement impressionné Samba Yoro, mon interprète ordinaire, qui, d’habitude très-timide en paroles, semblait paralysé. « C’est un grand marabout ! » me disait-il. Après une telle déclaration, tirez le rideau : tout est dit.

Ousman ne tarda pas à me dire qu’il voyait que je n’avais besoin de rien, que j’avais des provisions, et autres phrases de mauvais augure quant au souper qu’il nous réservait. Des Diulas qui nous avaient accompagnés jusque-là devant nous quitter, Fahmahra m’avait conseillé de demander un guide pour nous conduire à Diangounté. Je demandai donc si on pourrait nous en donner un, et nous vendre un cheval dont le docteur avait besoin. On me promit le tout. La nuit vint, on n’avait même pas garni ma case de nattes pour me servir de lit ; j’en fis demander pour les hommes et pour moi. Après une longue attente je les reçus et en même temps mon souper composé d’une poule et de riz. Quant aux hommes, on ne leur envoya rien ; heureusement que nos provisions n’étaient pas encore épuisées. Je fis demander du mil pour les chevaux et les ânes ; après deux heures j’en reçus quelques moules[40], et je m’endormis très-peu satisfait du village et de son chef.

[Décoration]

[Note 31 : Sa superficie est d’environ trois mille lieues carrées (lieues de 4000 mèt.).]

[Note 32 : Recevoir un individu, c’est le loger et surtout lui donner à souper.]

[Note 33 : Le couscous et le riz sont les mets nationaux des Yoloffs ; le mafé et le lack-lallo ceux des Bambaras et des Malinkés ; le sanglé celui des Pouls et des Maures et d’une bonne partie des Soninkés.]

[Note 34 : Malgré de nombreuses expériences, il est peu de noirs qui croient qu’une cartouche de munition suffise à chasser une balle au loin avec force.]

[Note 35 : C’est, comme on le sait, le fruit du baobab.]

[Note 36 : Cette coiffure se retrouve au Gabon.]

[Note 37 : Diawandou, Peuhl d’origine, tisserand, la plupart du temps n’exerçant pas son métier et remplissant les fonctions d’homme de confiance ou premier domestique d’un chef. En général, ce sont des mendiants de premier ordre.]

[Note 38 : Bentang de Mongo Park, Banancoro de Caillé, hangar destiné aux palabres.]

[Note 39 : Guémou-Koura, le nouveau Guémou, pour le distinguer du Kemmou (Guémou) de Mongo Park, ancienne résidence d’un roi du Kaarta (Daisé).]

[Note 40 : Moule, mesure d’environ quatre litres, variant un peu suivant les localités, mais ne dépassant jamais deux litres et cinq litres comme capacité extrême.]