CHAPITRE XVII.
El Hadj à Ségou. — Il envoie à la recherche d’Ali. — Le Macina vient l’attaquer à Ségou. — Correspondance entre Ahmadi-Ahmadou et El Hadj. — El Hadj remet le commandement à Ahmadou, son fils, et part pour le Macina le 13 avril 1862. — Combat de Konihou. — Bataille de Saéwal. — Conduite héroïque d’Ahmadi-Ahmadou. — El Hadj entre à Hamdallahi. — Ahmadi-Ahmadou est fait prisonnier. — Sa mort. — Soumission du Macina. — Ali prisonnier. — El Hadj est maître du pays de Tombouctou au Sénégal. — Motifs qui lui ont facilité la conquête du Macina et coup d’œil sur le passé de cet État. — Ahmadou vient à Hamdallahi. — Projet de révolte découvert au Macina.
C’est le 10 mars 1861 qu’El Hadj Omar entrait en maître dans Ségou, prenant possession du palais et des trésors accumulés depuis des siècles par les divers rois qui s’étaient succédé dans ce pays. Les femmes et les enfants de la famille royale, leurs griots et leurs captifs étaient en son pouvoir.
Il s’occupa aussitôt de bâtir sa maison, c’est-à-dire de fortifier un réduit dans lequel se trouvèrent enfermés tous les magasins à or, à poudre, à étoffes, à sel, à cauris ou autres marchandises.
Peu à peu les différents chefs de captifs écrivirent ou plutôt firent écrire par des marabouts de l’intérieur qu’ils voulaient se rendre à El Hadj. Celui-ci les engagea à venir et les reçut très-bien ; dès lors tous se rallièrent, et moins de trois mois après son entrée à Ségou- Sikoro on comptait les quelques Kountiguis qui n’étaient pas soumis. Cet exemple, du reste, trouvait dans le Baninko des imitateurs, et bientôt on vint de tous côtés ; et depuis Tengrela jusqu’au désert, El Hadj put se dire le maître de ce vaste pays. El Hadj imposait à tous de se raser la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de faire le salam, de ne plus manger de chiens, de chevaux ni d’animaux morts de maladie ; il prenait des otages pour en faire des sofas ; puis, lorsque le pays fut bien soumis, il fit construire, toujours sous la direction de Samba N’diaye, les fortifications de la ville.
Tout était pour le mieux, mais Ali vivait encore, et El Hadj, qui avait pour principe de tuer tous ses ennemis, comprenait que tant que ce roi vivrait, il ne pouvait y avoir de sécurité pour lui.
Aussi, peu de jours après son entrée à Ségou, il avait expédié Alpha Oumar et sa colonne à la poursuite d’Ali dans le Baninko. On disait qu’Ali était alors à Touna, mais il fut prévenu, on ne le trouva pas et on rentra à Ségou. Cette fois, ce monarque détrôné, suivi de tous ceux qui avaient bien voulu lui rester fidèles, était allé chercher secours et refuge dans le Macina.
Dans ce pays, il y avait une grande animosité contre El Hadj, et le roi expédia tout de suite une armée avec l’ordre de reprendre Ségou-Sikoro. Cette armée était, dit-on, de plus de trente mille hommes, dont au moins dix mille cavaliers. Elle vint se camper dans les environs de Koghou, c’est-à-dire en vue de Ségou-Sikoro, où elle resta quatorze jours sans attaquer : le quinzième jour, quatre à cinq cents hommes d’El Hadj, qui étaient partis par l’intérieur, rencontrèrent un parti de Maciniens qui venaient d’enlever des bœufs et l’attaquèrent. Chaque jour, l’armée d’El Hadj sortait sous les murs de la ville, s’avançant quelquefois jusqu’à Soninkoura ; puis, quand venait le soir, les Maciniens reculaient jusqu’à Banancoro et El Hadj rentrait à Ségou. Cette fois encore, en entendant des coups de fusil, El Hadj voulut empêcher les Talibés de s’élancer ; mais sa patrouille, après avoir chassé le parti des Maciniens jusqu’à son camp, revenait chassée à son tour. L’armée d’El Hadj s’élança et fit reculer les Maciniens. Ceux-ci revinrent à la charge et le combat dura, avec des chances diverses, de deux heures de l’après-midi jusqu’à la nuit. Les Maciniens alors lâchèrent pied, et El Hadj ayant donné l’ordre de les poursuivre, l’armée presque entière se mit à leur poursuite, pendant deux jours, faisant un grand massacre des traînards. Ali, qui était là, et les chefs de l’armée, échappèrent avec les meilleures troupes. El Hadj rentra à Ségou, et apprenant qu’Ali était à Docou, près de Kouna dans le Macina, il envoya Mahmadi Sidy Yanké pour l’attaquer ; Ali se sauva encore et alla à Fomponna ; puis, de là, il rejoignit Ahmadi-Ahmadou, roi du Macina, qui le plaça à Konikou près de Poremane où Babolo tenait garnison à la tête de son armée.
Mais alors, soit que les Maciniens fussent intimidés par leur défaite, soit qu’une partie des marabouts se fût déclarée pour le nouveau prophète, soit qu’il leur répugnât de faire la guerre contre des musulmans en faveur de Keffirs, soit enfin par suite de dissensions intestines[128], il arriva que, sur la demande de plusieurs chefs, Ahmadi-Ahmadou envoya quelques hommes à El Hadj Omar, pour lui proposer de régler leur différend à l’amiable. « Il espérait, me dit Samba N’diaye, que El Hadj se contenterait du bien qu’il avait acquis et quitterait le pays qu’Ahmadi-Ahmadou eût pris alors, car Ali ne comptait plus pour rien. » Mais El Hadj répondit (et à ce moment tout le pays lui était soumis) qu’il ne pouvait accepter cette proposition, que le Macina était venu l’attaquer au Bakhounou depuis longtemps, qu’il était revenu l’attaquer à Sansandig, lui, bon musulman, suivant la loi et faisant la guerre aux Keffirs ; qu’alors il lui avait offert de se mettre ensemble et qu’il eût dans ce cas loyalement partagé le bénéfice de la victoire ; mais que Ahmadi-Ahmadou avait refusé, qu’il s’était mis contre lui avec les Keffirs, et que maintenant il voulait la paix. Cela n’est pas juste, ajoutait El Hadj. « Si tu veux venir en justice (saria), nous ferons prononcer un jugement par un bon marabout, et ce qu’il dira sera bien dit. »
Ahmadi-Ahmadou, petit-fils du fondateur du Macina, était dans son pays une espèce de prophète ; d’après la coutume de tous les États musulmans, il joignait l’autorité religieuse à l’autorité civile, et outre l’humiliation de traiter avec El Hadj, il ne pouvait le considérer comme un marabout aussi _fort_[129] que lui. Aussi sa réponse fut-elle provoquante au dernier point. « Si je t’ai demandé la paix, c’est que les gens de mon pays la désiraient ; quant à moi, j’ai toujours souhaité de me battre avec toi, et si tu ne viens pas m’attaquer, je marcherai contre toi. »
Tout cet échange de lettres ne se faisait pas avec une très-grande rapidité, bien qu’on ne compte que six jours de marche de Ségou-Sikoro à Hamdallahi ; le temps se passait, et près d’un an s’était écoulé depuis le jour où El Hadj avait pris possession de Ségou. Il rassembla tous les Bambaras, qui, depuis qu’ils s’étaient rendus, n’avaient pas tenté la moindre révolte, et il leur dit qu’il laissait son fils aîné, Ahmadou[130], pour les commander ; que, du reste, c’était à Ahmadou qu’appartenaient toutes ses richesses, tout ce que Dieu lui avait donné, et qu’il fallait lui obéir comme à lui-même. Tous promirent d’obéir. Du reste, depuis qu’il avait fait venir Ahmadou près de lui, El Hadj l’avait fait connaître de l’armée, disant qu’il lui donnait tous ses biens et ne se réservait que le commandement de l’armée. Et depuis ce temps, lorsqu’un chef ou quelqu’un des fils d’El Hadj venait lui demander un présent, un cheval, un captif, de l’or ou autre chose, le plus souvent le marabout le renvoyait à son fils aîné, qui, disait-on, avait la main plus serrée que son père. De là, violentes disputes entre Ahmadou et ses frères, surtout Mackiou, le second fils d’El Hadj, qui était aussi bouillant que son frère était calme, et aussi généreux, prodigue même que ce dernier était économe et parcimonieux.
El Hadj annonça le départ de l’armée, et dix jours après le cauri de 1862, c’est-à-dire le 13 avril, il quitta Ségou-Sikoro, et opérant avec l’activité que nous lui avons toujours vu déployer, il parvenait, la même année, à faire la fête de Tabaski[131] (fête des moutons) à Hamdallahi.
En quittant Ségou-Sikoro, El Hadj, suivi de ses fils Mackiou, Adi, Maï, Mountaga, de quelques enfants en bas âge et de quelques-uns de ses neveux, entre autres de Tidiani, fils d’Alpha Ahmadou, son frère, et de Seïdou Abi et Ibrahim Abi, fils de Tierno Boubakar, le plus jeune de ses frères aînés, alla camper près de Dougassou, village qu’il avait fait occuper par des Talibés, ainsi que Bamabougou, Koghé et les villages riverains, tels que Mbébala et Banancoro. Il y a près du village de Dougassou un lac nommé Déba ; ce fut là qu’il s’établit pour organiser son armée.
Il prit avec lui les meilleurs chefs : Alpha Oumar Boïla, Alpha Ousman, Mahmady Sidy Yanké, Mahmady Yoroba et nombre d’autres, tous morts aujourd’hui. Il réunit trente mille hommes, tant sofas que Talibés, ne laissant à Ségou-Sikoro que quinze cents Talibés et un certain nombre de Djawaras, de Massassis, c’est-à-dire de quoi défendre la ville. Il descendit alors au Sud, passa le Bakhoy et cheminant à travers les broussailles sans s’arrêter, passant en vue de Touna, il vint par une marche continue et rapide à Konihou. Là Balobo l’attendait, et il y eut un choc meurtrier ; mais l’armée du Macina ne put tenir contre la fusillade, et Balobo fut obligé de se replier sur Jenné, où se trouvait Ahmadi-Ahmadou avec une grosse colonne de troupes. Ce dernier, en apprenant cette nouvelle victoire d’El Hadj, ne put cacher son mécontentement ; il traita fort mal son oncle Balobo, lui reprochant d’avoir eu peur, et disant : « Moi, je n’aurais pas reculé, je me serais fait tuer. » Et immédiatement il fit battre le tam-tam de guerre et il sortit en personne avec toute l’armée. Il rejoignit avec El Hadj à Saéwal, sur les bords du Bakhoy. El Hadj avait bien rangé son monde pour se défendre, car il ne voulait pas attaquer. En effet, l’armée du Macina se précipita sur les Talibés ; les terribles lanciers maciniens, le chapeau sur les yeux pour n’être pas effrayés par le feu des fusils, se précipitaient, chargeant côte à côte comme de vieux bataillons et avec un ensemble admirable ; mais mis en déroute par les décharges à bout portant des fusils d’El Hadj, ils ne parvenaient pas à faire brèche dans les rangs épais des Talibés : les morts tombaient sur les morts, la victoire demeurait indécise. On se battit ainsi toute la journée et la plus grande partie de la nuit. Alors Ahmadi-Ahmadou ne parvenant pas à ébranler l’armée d’El Hadj, résolut de l’affamer. Disposant de forces très-considérables, plus de cinquante mille hommes, il cerna l’armée du marabout, groupée très-serrée et en cercle. Fatale résolution, qui lui fit perdre son pays !
En effet, El Hadj avait, dans les vingt-quatre heures de combat, épuisé ses balles ; il avait bien de la poudre, mais les balles manquaient, et si le combat eût continué, c’en était fait de l’armée conquérante. Il employa activement le répit qu’on lui donnait, et pendant cinq jours et cinq nuits les forgerons n’arrêtèrent pas[132]. On avait trouvé du fer à Poremane, on fabriqua dix mille balles par jour. Le cinquième jour, El Hadj fit palabre et déclara qu’il allait se mettre en route et que le lendemain (si bon Dieu voulait, _Ché Allaho_), il coucherait à Hamdallahi. Personne n’y croyait ; mais El Hadj était décidé à jouer le tout pour le tout ; depuis plusieurs jours on jeûnait quoiqu’on eût un troupeau de bœufs ; il les fit tous abattre, et chacun put manger à son appétit.
Ce qu’on ignorait dans l’armée, c’est que pendant la nuit un des chefs d’Ahmadi-Ahmadou était venu se rendre à El Hadj, et que celui-ci l’ayant accusé d’être un espion, il était monté sur un arbre et avait indiqué la disposition du campement des Maciniens, l’endroit où étaient le roi et les principaux chefs. Aussi, au jour, El Hadj appela ses chefs, dressa aussitôt son plan de bataille, chargeant telle ou telle compagnie d’attaquer tel ou tel point, et se réservant d’attaquer lui-même Ahmadi- Ahmadou, à la tête des Torodos. A six heures du matin, les dispositions étaient prises. Et, chose qui montrait sa confiance, El Hadj fit mettre les canons et leurs affûts sur le dos des chameaux, disant que, _Ché Allaho_, cela ne servirait pas. Puis le signal de l’attaque ayant été donné, il s’avança en personne : les Torodos formaient son avant-garde ; il venait ensuite avec les poudres et ses sofas, son _diomfoutou_[133], puis les femmes et sa _smala_, et enfin une compagnie de sofas et ses Haoussankés (Haoussanis). Ahmadi avait vu le mouvement et se préparait de son côté : il avait mis sa cavalerie en arrière et l’infanterie couchée en avant.
El Hadj avançait toujours, défendant de tirer, malgré la fusillade des Maciniens et la grêle de traits, de flèches, de sagayes qui pleuvait sur ses hommes ; enfin, quand il ne fut plus qu’à cinquante pas, les Maciniens ayant fait une nouvelle décharge, El Hadj leva les mains en l’air, et d’une voix puissante s’écria : _Awa ! awa !_ (en avant ! en avant !) Le choc eut lieu, violent, irrésistible. L’infanterie du Macina fut culbutée ; plus de la moitié de la cavalerie prit la fuite, mais Ahmadi-Ahmadou ne bougea pas. Quand il vit que ses efforts ne pouvaient rallier l’armée, pleurant de rage et entouré de ses fidèles, il s’élança en avant, faisant une terrible charge. Semblable au lion qui, blessé mortellement, effraye encore ses ennemis et, dans les derniers moments de son agonie, fait de nombreuses victimes, Ahmadi-Ahmadou, blessé à la poitrine et un bras cassé par une balle, faisait pleuvoir la mort sous ses coups. Pénétrant au milieu des rangs des Talibés, il planta trois lances dans la poitrine de trois chefs, disant : « Pour mon grand-père, pour mon père et pour moi ! » C’étaient, en effet, les lances de sa famille, héritage précieusement gardé dont il s’était armé pour ce combat suprême.
Tant d’héroïsme devait être vain. Il ne lui restait plus qu’une poignée d’hommes ; il fallut fuir, plutôt entraîné par son cheval que de son propre gré, et telle était la frayeur de ceux qui avaient été témoins de ses hauts faits que personne n’osa le poursuivre. Aujourd’hui encore, on ne parle pas sans respect de ce roi aussi brave que malheureux.
Quand on songea à le poursuivre, ses hommes l’avaient jeté dans une pirogue, et il échappait, porté par les eaux rapides du Bakhoy.
El Hadj ramassa ses blessés, enterra ses morts et continua à s’avancer. A quatre heures et demie du soir, il campa devant Hamdallahi, immense ville sans fortifications que sa population avait abandonnée. Le lendemain matin, on entrait s’y loger. Ce fut dans l’ordre suivant : le Gannar, compagnie du pavillon blanc ; les Irlabés au pavillon noir ; le Toro au pavillon blanc et rouge, et enfin El Hadj et son monde, qui allèrent occuper la maison du roi. El Hadj alors défendit de poursuivre les Maciniens ou de leur faire aucun mal, disant que c’étaient des musulmans, qu’ils lui reviendraient et qu’il n’avait eu affaire qu’à Ahmadi-Ahmadou. Seulement, sur les indications qui lui furent données, il envoya Alpha Oumar avec une armée à la poursuite de cette infortuné prince, pendant qu’une autre colonne de sofas le cherchait d’un autre côté, sous les ordres du nommé Naréba Moussa. On ne tarda pas à le rejoindre ; il fuyait du côté de Tombouctou avec quatre pirogues, dont l’une contenait sa mère, sa grand’mère avec leurs biens ; la deuxième, sa propre fortune et les livres de son père et de son grand-père ; la troisième, les chefs et ceux de sa famille qui le suivaient. Dans la quatrième, il était seul avec quelques serviteurs. Dès qu’il vit qu’il était prisonnier, il se voila la face et dit qu’il préférait êtré tué tout de suite que de retourner voir El Hadj. On le mit alors sous bonne escorte et on le fit remonter jusqu’à Mopti (Isaaca de Caillé). Pendant ce temps un courrier allait prévenir El Hadj de cette prise importante. La réponse ne se fit pas attendre, et on lui coupa le cou. Quant à Ali, le roi détrôné de Ségou, il tomba aussi au pouvoir d’El Hadj, qui, cette fois, eut un mouvement de clémence et se borna à le mettre aux fers.
Trois jours après son entrée à Hamdallahi, tout le Macina, chefs en tête, venait faire sa soumission à El Hadj, qui se trouvait ainsi maître de la plus vaste étendue de territoire qu’un chef nègre ait jamais eue en son pouvoir. De Médine à Tombouctou et de Tengrela au désert, tout était soumis à sa loi.
Nous sommes à la fin de juin 1862, et à partir de ce moment, le récit qui va suivre sera le résultat de nos recherches, de renseignements obtenus à la longue à force de patience ; quelques-uns des événements que nous allons rapporter ne nous ont été connus que dans les derniers mois de notre séjour.
D’après un traité conclu entre le cheik du Macina et celui de Tombouctou, l’impôt de la ville et du marché était partagé entre ces deux chefs. El Hadj s’empressa donc d’envoyer une colonne vers Tombouctou pour y ramasser tout ce que Ahmadi-Ahmadou y avait en dépôt. Cette opération se fit sans difficultés au dire des Talibés, et l’armée rentra à Hamdallahi ; et dès lors le pays fut tranquille. Balobo, Abdoul-Salam[134] et leurs enfants vinrent vivre près d’El Hadj, surveillés, mais libres. Au fond du cœur ils espéraient qu’El Hadj, un jour ou l’autre, leur remettrait le commandement du pays, et ils prenaient patience. Pendant ce temps de tranquilité, El Hadj appela Ahmadou à Hamdallahi. Il venait, profitant du calme du pays, de faire construire des fortifications à l’instar de celles de Ségou. Ahmadou s’y rendit, laissant, suivant les ordres de son père, le commandement de Ségou-Sikoro à Oulibo, chef des Bambaras, secondé par Tierno-Abdoul, qui, en arrivant dans le pays, y avait, grâce à sa connaissance parfaite des gens et des affaires, conquis un rang important. Ahmadou resta un mois et demi ou deux mois à Hamdallahi, et rentra à Ségou, où aucun désordre ne s’était produit.
Quel était le but de ce voyage ? Était-ce simplement pour voir son fils, lui donner des instructions, ou bien pour voir comment se comporterait le pays en son absence ? Personne n’a pu me donner d’indications à ce sujet. Mais au bout de quelques mois, El Hadj fit de nouveau appeler Ahmadou. C’était au commencement de 1863, et cette fois il annonçait l’intention de lui remettre le commandement du Macina, comme de tous les pays conquis, et de continuer à opérer contre les infidèles à la tête de ses troupes grossies de celles du Macina.
C’est alors qu’éclate la révolte du Macina, contre-révolution qui semble avoir anéanti El Hadj, ses espérances et une partie de sa famille. Mais pour l’intelligence de la suite du récit, il est nécessaire de se reporter à ce qu’était le Macina, de connaître sa constitution, et de comprendre comment El Hadj en était devenu si facilement le maître.
C’est vers 1770 que fut fondé le Macina par un Peuhl nommé Ahmadou Amat Labbo, qui, de même que Othman Dan Fodio, dans le Haoussa, et que El Hadj Omar plus tard, s’était posé en prophète. Tous ces Peuhls, du reste, et c’est un fait remarquable, sont originaires du Fouta sénégalais.
Lorsque Caillé, en 1828, passait à Jenné, cette ville et les districts qui l’environnent avaient été conquis sur le Ségou par Ahmadou Cheik, fils du fondateur du Macina, qui lui succédait et qui, suivant l’habitude des Peuhls, eût dû avoir pour successeurs ses frères Balobo et Abdoul Salam. Mais Ahmadou Cheik, voulant laisser le trône à son fils, avait inventé un subterfuge, et de son vivant, avait abdiqué en sa faveur, comme El Hadj le faisait lui-même en faveur de son fils Ahmadou, afin de lui éviter les compétitions de ses propres frères, lors de sa mort. Tant que Cheik Ahmadou vécut, les frères dépossédés se soumirent, et plus tard, quand il fut mort, se voyant impuissants à saisir la couronne, ils se résignèrent, mais avec une secrète envie. Quand El Hadj se présenta, le pays était donc en proie aux factions, et c’est ce qui fit, prétendent quelques Talibés, que Balobo et Abdoul Salam le virent venir avec plaisir, car ils espéraient qu’une fois leur neveu Ahmadi- Ahmadou détrôné, ils reprendraient le commandement qui leur revenait.
Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la cause de la fuite de la cavalerie au premier choc, lors de la bataille de Saéwal, qui livra le Macina à El Hadj. Mais à coup sûr, ce fut le motif de la soumission immédiate de Balobo et d’Abdoul Salam, qui ne protestèrent pas un instant contre la mort de leur infortuné neveu.
Toujours est-il que, dès que ces chefs perdirent l’espérance de se voir conférer par El Hadj le rang qu’ils convoitaient et que ce dernier manifesta l’intention de remettre à son fils Ahmadou le gouvernement du pays, ils commencèrent à former un complot de révolte. Mais ne se sentant pas assez puissants, ils sollicitèrent l’appui du cheik de Tombouctou, Sidy Ahmed Beckay.
Voici comment ce complot fut découvert :
Pendant qu’El Hadj conférait avec Ahmadou pour lui donner ses instructions, un Talibé, nommé Modibo Daouda, talibé (élève) de Cheik Ahmed Beckay dans sa jeunesse, et qui était venu se joindre à El Hadj Omar depuis Nioro, reçut secrètement une lettre de Sidy Beckay, son premier marabout. Celui-ci, confiant dans le dévouement qu’il supposait avoir inspiré à son ancien talibé, écrivait que les chefs du Macina lui demandaient son appui pour chasser El Hadj ; mais qu’avant de réunir son armée, il voulait savoir au juste quelles étaient les forces d’El Hadj, quelle était sa manière de combattre, de ranger son armée, et il lui disait de venir lui rapporter la réponse à ses questions.
Modibo Daouda, qui avait quitté Sidy Beckay en l’appelant son père, en lui jurant qu’il était toujours à son service, qui peut-être lui avait écrit des protestations de ce genre, dont les noirs, surtout les musulmans, sont si prodigues, ne se crut sans doute pas engagé envers son ancien maître et protecteur, et vint montrer la lettre à El Hadj Omar.
[Décoration]
[Note 128 : C’était là le véritable motif.]
[Note 129 : _Fort_, selon l’expression du pays, instruit.]
[Note 130 : Ahmadou, élevé à Dinguiray, était venu, sur l’ordre de son père, le rejoindre avec un autre de ses frères dès la prise de Marcoïa. C’est l’armée d’Alpha Ousman qui, depuis Mourgoula, les avait escortés ; plus tard, Aguibou et un autre fils d’El Hadj qui l’a suivi au Macina, étaient aussi venus.]
[Note 131 : La Tabaski tombe aux environs du 25 juin.]
[Note 132 : Les forgerons accompagnent toujours les armées pour réparer les fusils, faire des balles. Ils emportent leurs outils à bras ou sur la tête.]
[Note 133 : Les Talibés du Diomfoutou sont ceux qui sont spécialement attachés à la garde du roi.]
[Note 134 : Abdoul-Salam, Peuhl, comme toute la famille royale du Macina, était presque blanc de peau. C’était un oncle d’Ahmadi-Ahmadou.]