CHAPITRE XXIII.
Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses évasives quant à notre départ. — Je promets de rester jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles diverses et mensonges relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. — Nouvelles du Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses à Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de gourous circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles apportent du Macina. — Je tente encore d’acheter des chevaux ou de m’en faire céder par Ahmadou. — L’armée se rassemble et traverse le fleuve à Ségou Koro. — Nouveau désappointement ; elle n’est pas pour nous conduire. — Expédition de Tocoroba. — Échec. — Récit d’un talibé. — Pertes nombreuses de l’armée. — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à Ségou. — Une pauvre veuve. — Mort de Fahmahra. — Karounka blessé.
19 juin 1864.
Le 19 juin, après avoir tenté, depuis deux jours, de voir Ahmadou, j’appris qu’il était sous les arbres de la maison de son père. Je lui fis demander à lui parler, et je me rendis auprès de lui dès que sa réponse me parvint. J’avais emporté deux petits bancs pour ne pas m’accroupir dans le sable, ce qui est très-fatigant. Après les politesses, j’entamai encore une fois la question de notre départ. Il me fut impossible d’avoir une réponse sérieuse. Plus de vingt fois je revins à la charge pour obtenir une décision, mais toujours, avec une adresse incroyable, Ahmadou restait dans des généralités. Je voulais qu’il me fixât une limite, après laquelle il me renverrait à Saint- Louis. Il s’y refusait. J’en vins alors à lui déclarer que je serais forcé de partir quand même. Il me pria encore de rester, me disant que des envoyés devaient savoir attendre. A cela je répondis qu’on n’avait jamais vu retenir des envoyés malgré eux. Alors son ton devint plus vif, plus aigre. Il répondit qu’il ne me gardait pas de force. Voyant que je ne gagnais rien et que je ne faisais que l’indisposer, je demandai si aux hautes eaux je pourrais partir en pirogue pour Hamdallahi. Mais je ne pus rien obtenir de positif. Il me fit force protestations de bon vouloir, mais pas d’engagements, et voyant qu’il témoignait depuis quelque temps, par de fréquentes distractions, son ennui de ne pouvoir terminer ce palabre, je le rompis en lui disant que j’attendrais encore les hautes eaux : mais que si, à cette époque, on ne me faisait pas partir pour le Macina, je partirais pour Saint-Louis.
Son dernier mot avait été : « Tu partiras peut-être avant cela. » Mais j’étais trop habitué à ces paroles vagues pour y voir une espérance. Je comptais davantage sur la chance de partir en pirogue aux hautes eaux, idée que Samba N’diaye avait toujours approuvée, qu’il avait, disait-il, développée à Ahmadou et qui avait été appuyée par quelques Toucouleurs ; ces derniers avaient affirmé à Ahmadou que rien en ce moment ne pouvait arrêter les blancs dans une pirogue bien armée.
Puis j’avais obtenu un mot d’Ahmadou : c’est qu’on ne me retenait pas de force, et j’y voyais la conviction que le jour où je voudrais partir à mes risques et périls, on ne m’arrêterait pas. Cette conviction, je ne l’ai pas toujours eue par la suite.
Il n’y avait donc qu’à attendre, et tout en enregistrant avec soin toutes les nouvelles qui nous parvenaient, je m’occupais de plus en plus de prendre des renseignements sur le pays, soin plus difficile que cela ne semble. Cependant je glanais de droite et de gauche, ne négligeant rien de ce qui paraissait devoir intéresser la colonie du Sénégal ou la géographie. Souvent j’enregistrais des erreurs, et lorsqu’il s’agissait de géographie, une fois le fait constaté, j’en étais quitte pour déchirer et refaire ; mais quant aux nouvelles politiques, je les prenais comme elles venaient. Je le répète, elles n’étaient pas faites pour moi et tout le monde s’y trompait.
On pourra juger de leur diversité par ce fait. Un Guidimakha, envoyé des bords du Sénégal vers Ahmadou ou plutôt vers El Hadj par sa province (Guidimakha), logeait dans notre case ; il y logeait avant nous, et comme il ne me gênait pas je l’y laissai. C’était un homme doux, musulman fervent en apparence, et comme il s’était frotté aux blancs et qu’il pouvait aller à la source des nouvelles, j’espérais par lui obtenir des renseignements utiles. Le lendemain de ce palabre avec Ahmadou, le plus vif que j’eusse eu jusqu’alors, le Guidimakha, dont le nom était Ahmadou, m’amena un talibé de grand air, nommé Alassane Ghirladjo. Je n’ai jamais vu un personnage aussi mystérieux.
Avant de dire un mot, il faisait fermer les portes, s’assurait que personne n’était là pour écouter, et généralement racontait des choses peu importantes. Il m’assura que beaucoup de talibés étaient bien disposés pour moi, désiraient me voir partir, et qu’Ahmadou eût déjà rassemblé une armée si les chefs avaient été d’accord avec lui ; que lui savait tout parce qu’il était intime d’Ahmadou qui ne lui cachait rien, etc., etc. En réalité, il était bien avec Ahmadou, parce qu’il était brave, mais tous les renseignements qu’il me donna furent toujours complétement insignifiants.
Le lendemain, 20 juin, Abdoul Ségou disait au docteur qu’on attendait, le 22, un courrier d’El Hadj qu’on recevrait en grande pompe ; que le dernier arrivé avait dit de préparer du mil pour l’envoyer au Macina où on en manquait ; il ajoutait que, dès que le courrier serait arrivé, on s’occuperait de rassembler une armée qui nous conduirait en même temps que le mil. Ce bruit n’était pas seulement à notre adresse, car, le lendemain, de trois côtés différents, entre autres par Alassane Ghirladjo, on confirmait la nouvelle de l’arrivée de ce courrier officiel.
23 juin 1864.
Le 23 juin, ce courrier était, disait-on, arrivé dans la nuit. On l’avait reçu sans pompe. On racontait qu’El Hadj s’était battu dans le Macina : on attendait un autre courrier dans douze jours (c’était l’intervalle ordinaire qu’on mettait entre les arrivées de ces courriers), et on rassemblerait alors une armée pour conduire cent pirogues de mil. El Hadj n’était plus à Tenenkou, mais un peu plus loin, et il avait promis d’envoyer Tidiani avec une armée au-devant du convoi.
Pendant que ces bruits venaient ranimer l’espérance, on continuait à désarmer consciencieusement les Bambaras et à raser leurs tatas. Chaque jour on apportait des paquets de fusils, de lances, d’arcs, et chaque jour, si la population de quelques villages venait se rendre, celles de beaucoup d’autres s’enfuyaient, traversaient le Bakhoy et allaient vers le Sud chercher un peu de repos. Ceux qui fuyaient étaient poursuivis, et, quand on les prenait, ils étaient immédiatement décapités. Un jour c’étaient trente-quatre hommes, le lendemain, deux, trois, cinq. Le nombre variait, mais presque chaque jour apportait aux hyènes leur contingent.
25 juin 1864.
Le 25 les choses allaient mieux. Ahmadou demandait une armée, distribuait des fusils aux talibés, et Abdoul, que j’allai voir (il avait la dyssenterie), m’affirmait qu’El Hadj était à trois jours de marche au delà de Sarrau, et qu’en allant vers lui nous rencontrerions cinq armées espacées sur cette route.
Juillet 1864.
Nous étions en plein hivernage, les pluies étaient torrentielles bien que peu longues ; la ville, dont les rues par endroits n’ont presque pas d’écoulement, était transformée en une série de lacs, et, après chaque pluie, nous avions un désagrément inconnu jusqu’alors. De toutes les fentes de murailles et du sol sortaient des vols de fourmis noires, ailées, dont la piqûre est brûlante. Quelquefois, la nuit, ces fourmis m’avaient éveillé en sursaut, mais jamais je ne les avais vues en vol aussi considérable. Puis, après une ou deux heures, elles perdaient leurs ailes et rentraient dans la fourmilière.
Bien plus innocentes étaient ces énormes fourmis rouges, qui atteignent jusqu’à deux centimètres de long, ont de fortes _tentacules_ et venaient simplement envahir nos calebasses de miel ou notre sucre lorsque nous en avions.
Au milieu de tout cela, le docteur était pris de dyssenterie, et, dès qu’il allait mieux, c’était moi qui tombais malade.
Nos animaux mêmes étaient malades, et je perdais peu après un de mes ânes.
J’avais obtenu de faire couvrir en terre le hangar des laptots ; ils n’étaient pas bien, mais c’était supportable. D’ailleurs, nous espérions partir sous peu. En dépit des bruits contradictoires, l’espoir m’avait repris. Et cependant on annonçait de bien mauvaises nouvelles. Tous les Bambaras du Fadougou, sous la pression des Massassis de Guémené, les mêmes qui étaient venus au-devant de moi à Tiéfougoula, s’étaient révoltés, et cette route, la seule praticable pour le retour, était fermée.
Mais tant que durait l’espoir d’aller au Macina, je m’inquiétais bien peu des moyens du retour. Je me disais, plein d’enthousiasme, que si la position d’El Hadj était réellement ce que j’espérais, il me serait facile de revenir, soit par le Kaarta, soit en descendant le fleuve, idée à laquelle, en dépit de mes chétives ressources, je me rattachais toujours.
Il n’y avait pas jusqu’à des marchands de gourous, venus de Tengrela à Boghé ou Kalaké en caravane, qui n’apportassent des nouvelles de nature à affermir mes espérances. Ils disaient que peu de temps auparavant ils étaient allés porter des gourous à Hamdallahi, et qu’ils les avaient vendus contre des captifs aux talibés qui ne savaient que faire de leurs prisonniers, et les leur avaient donnés à vil prix, si bien qu’ils en avaient emmené neuf cents dans le Sud.
C’est un fait à noter et qui indique combien l’esprit commercial est développé chez les Bambaras, que ces arrivées de caravanes dans un pays qui était en proie à une anarchie comme celle qui nous environnait.
Ces caravanes, réunies à Tengrela, venant souvent du Sud, c’est-à-dire des montagnes de la chaîne de Kong, et quelquefois des pays inconnus qui sont au Sud de ces montagnes, arrivent, après une marche de vingt-cinq à trente-trois jours, sur les bords du Niger ; mais avant d’y arriver elles passent, au sud du Bakhoy, dans des pays entièrement révoltés, qui ne tentent même pas de les arrêter et se contentent de percevoir un impôt. Caillé nous a décrit la manière de cheminer de ces caravanes, avec lesquelles il a parcouru la grande distance de Tengrela à Djenné ; je n’ai rien à ajouter aux détails qu’il donne, sinon qu’ayant interrogé ces Diulas au sujet des botoques, j’ai toujours obtenu cette même réponse, que les femmes, à Tengrela et dans tout le pays, portaient l’anneau dans la cloison nasale comme à Ségou ; mais il m’a été impossible de savoir ce que pouvait être le double jeton passé dans la lèvre, décrit par Caillé, comme remarqué par lui sur toute la route. J’ai bien entendu parler du Miniankala, pays très-sauvage situé au Nord- Nord-Est de Tengrela et précisément sur la route de Caillé, où les gens se passent, dit-on, à travers les lèvres des morceaux de bois, et ensuite s’attachent la bouche par un fil enroulé aux deux extrémités de ces morceaux de bois ; mais, vrai ou non, ce détail ne ressemble guère à la botoque de Caillé.
8 juillet 1864.
Le 8 juillet je reçus la visite de Tierno Alassane, qui venait me demander de la poudre et qui, pour l’obtenir, ne se fit pas faute de mentir en affirmant que l’armée qu’Ahmadou avait tant de peine à réunir était pour nous. Mais, par une prudence et une méfiance bien naturelles après tous les contes que l’on m’avait faits jusqu’alors, je lui répondis que dès que je serais en route je lui donnerais de la poudre.
J’avais jusque-là fait de nombreuses démarches pour me procurer des chevaux ; leur mauvais succès m’avait un peu irrité et je m’en plaignais à Samba N’diaye, le priant d’en parler à Ahmadou. Il était, en effet, bien important pour nous d’avoir des chevaux, à cause de la complication d’événements qui venait nous couper la route du retour. Au fond, quoique gardant quelque espérance d’aller au Macina avec l’armée qu’on rassemblait à Ségou Coro, je n’avais plus de confiance bien établie, et s’il y avait des jours où j’espérais, dans d’autres, voyant les choses en noir, je me demandais si, bientôt cernés dans Ségou par les Bambaras unis aux Maciniens, nous ne serions pas réduits à fuir après nous être ouvert un passage de vive force. Dans ce cas, que faire sans de bons chevaux ?
Aujourd’hui, je suis certain qu’on ne voulait pas nous en laisser acheter, de peur que nous ne prissions la clef des champs, clef fort dangereuse en ce moment-là, et qui ne nous eût pas menés loin sans nous mettre aux mains d’un parti de Bambaras, dont le premier acte eût été de nous couper la tête. Mais alors j’étais convaincu que pour cet achat il ne devait y avoir mauvaise volonté d’aucun côté, et je priai Samba N’diaye de demander à Ahmadou de nous faciliter la chose.
Samba fit la commission, mais de telle manière que je semblais demander à Ahmadou de me vendre deux chevaux. Or, si Ahmadou ne donne pas souvent et s’il achète rarement, il se croirait déshonoré de vendre quoi que ce soit. Aussi parut-il vexé de ma demande, et il répondit à Samba : « Je ne vends pas de chevaux ; tu n’as qu’à en chercher en ville. »
12 juillet 1864.
Enfin le 12 juillet, on comptait cette armée dont on parlait tant. Cette opération se fait de la manière suivante : dans chaque compagnie, les hommes désignés pour marcher, par leur chef de compagnie, viennent déposer leurs fusils en rangs près de la demeure du chef, qui, lorsqu’ils sont au complet, va en informer Ahmadou.
Lorsqu’il y a des retardataires, et il y en a toujours, car la plupart des Talibés, ne vivant qu’aux dépens des Bambaras, qu’ils vont rançonner dans les villages soumis, s’ennuient de voir durer l’opération et partent à tour de rôle, on court après eux et, pendant qu’on en cherche quelques-uns, dix ou douze autres partent ; il faut de nouveau aller à leur poursuite, et ainsi de suite, si bien que cette opération, commencée le 12, ne se terminait que le 22 juillet. Encore les choses avaient-elles marché vite. Le 23, on envoyait les poudres à Tierno Alassane, et le 24, l’armée commençait à traverser le fleuve. Ce fut la première fois que j’allai à cheval jusque-là. La campagne était déjà très-verte, le mil grandissait.
Pendant qu’Ahmadou s’occupait ainsi de l’armée, beaucoup de nouvelles arrivaient. J’avais eu bien du désappointement en voyant sortir l’armée sans partir avec elle, et surtout quand j’avais appris qu’elle allait du côté de Yamina. Mais Sonkoutou, que j’étais allé voir, m’avait affirmé que nous allions partir sous peu en pirogues, ce qui, on le sait, était toujours l’idée de Samba N’diaye. Sidy Abdhallah aussi m’avait dit que j’allais partir _Dioni-dioni_ (tout de suite).
Quant au vieil Abdoul, il était très-malade et personne ne l’approchait.
Le 19, il arrivait un homme qui allait trouver Samba N’diaye et lui dire que deux hommes étaient en route venant de Macina avec une lettre d’El Hadj pour nous (nous concernant). Samba N’diaye, tout joyeux, se laissait aller à un accès de générosité et lui donnait la moitié du seul gourou qu’il possédât et quarante cauris, et venait aussitôt m’apporter cette bonne nouvelle, à laquelle, à son grand scandale, je n’ajoutai pas foi. Je venais d’être désappointé relativement à l’armée, et j’étais encore en défiance.
Et bien m’en prenait ; car, les jours suivants, je pus railler à mon tour Samba N’diaye qui était abasourdi de s’être laissé duper. Le 24, pendant que l’armée traversait le fleuve en pirogues, à Ségou-Koro, non sans faire quelques naufrages et noyer quelques chevaux par suite d’excès de chargement, il arriva un Diawandou du Macina qui apportait aussi des nouvelles ; il disait que El Hadj s’était retiré dans les montagnes qui sont derrière Hamdallahi, à Bandiagara, village d’où dorénavant on fera partir toutes les nouvelles le concernant, et qu’il avait expédié cinq armées dans le pays ; que Tidiani gardait Hamdallahi ; que la population des montagnes lui était entièrement soumise.
Dès que l’armée fut en route, il fut impossible de voir Ahmadou qui, renfermé chez ses femmes, attendait le résultat. Personne ne savait au juste où était allée l’armée. Abdoul avait eu l’audace de nous dire qu’elle allait revenir traverser le fleuve pour marcher dans l’Est. Mais nous ne pouvions y croire, et nous apprîmes bientôt que l’armée était allée du côté de Yamina attaquer un village nommé Tocoroba, dans lequel les Bambaras révoltés s’étaient fortifiés et d’où ils pillaient à la ronde tous les villages du Fadougou. Elle avait été repoussée et faisait des pertes nombreuses. Cette nouvelle parvint le 29, et on renvoya aussitôt de la poudre à l’armée, dont les blessés arrivèrent dans les premiers jours d’août. On vint de la part d’Ahmadou prier le docteur d’aller soigner un chef blessé gravement ; c’était le frère d’un Talibé, nommé Tierno-Cirey, lequel avait été tué sur place. Il ne voulut pas laisser sonder sa blessure (balle dans le ventre), mais il fit le récit suivant, que je reproduis tel qu’il a été interprété : « Je vis que mon frère, dont le cheval avait été tué, était tombé près du tata. J’allai voir ce qu’il avait. Il avait la jambe cassée. Je lui demandai s’il pouvait se sauver. Il dit que non, que son cheval était tué, et qu’il resterait là. Alors je brisai son fusil et son sabre et, à ce moment, je fus blessé et je tombai. Mon frère me croyait mort et il se disposait à casser mon fusil quand je revins à la vie. Il me demanda si je pouvais partir. Je lui dis que oui, mais je ne voulais pas le laisser. Il me pria de partir, et je m’en allai. Puis je sais que les Bambaras firent un trou au tata, près de l’endroit où mon frère était tombé, et le tuèrent. »
Cette perte n’était pas la seule. Une de nos voisines, brave femme du Fouta, avait perdu son mari. C’était un pauvre ménage qui vivait du coton que filait la femme et d’un petit commerce de sel que faisait le mari. Ils avaient une petite fille et la femme était grosse ; cet événement la laissait dans la plus profonde misère. Aussi son désespoir était-il réel, et les pleurs et sanglots qu’on entend toujours en pareille occurrence et qui sont souvent plus d’étiquette que sincères, surtout à Ségou (où une femme se déconsidérerait si on n’entendait pas ses pleurs de tout son quartier trois jours durant), étaient-ils cette fois les échos d’une vraie douleur. — Dans cette même cour habitait un jeune Toucouleur d’une vingtaine d’années, avec sa femme âgée d’à peu près quatorze ans. C’était ce que j’appelais un ménage de moineaux. Pour toute fortune, le mari avait ses habits, car son fusil n’était même pas à lui. Samba-Djenéba était un pauvre hère, bon garçon au demeurant. Il avait épousé une jeune fille qui ne possédait pas plus que lui et à laquelle il avait donné comme cadeau de noces un simple pagne. Un bœuf, présent d’un des princes, avait été tué en cette occasion, et ils étaient venus percher dans une hutte en sécos, où tout le mobilier était un tara ou lit de bambous et une ou deux calebasses. On ne faisait pas souvent la cuisine dans ce ménage, on ne mangeait même pas tous les jours, et souvent cela occasionnait des querelles, il faut croire, car à travers les nattes mal jointes de leur nid d’oiseaux, on entendait parfois des plaintes et, disons-le à la honte du mari, il les accueillait généralement d’une façon fort énergique. Alors, au lieu de tendres paroles, c’étaient des pleurs qui nous parvenaient.
De ce côté, la muraille de notre cour n’avait guère qu’un mètre vingt- cinq centimètres de hauteur, de telle sorte que nous suivions jour par jour les événements de ce ménage. Un jour, à la suite d’une querelle, Coumba, la femme, ou plutôt l’enfant, partit. On la ramena et le ménage vécut encore quelque temps d’amour et de l’air du temps ; puis elle repartit, revint et partit définitivement séparée légalement. Peu après, cette jeune veuve, qui n’avait pas quinze ans, se remariait avec un ami de son mari, qui était un peu plus à l’aise.
Tels étaient les hôtes de cette pauvre maison. J’ai bien souvent, je l’avoue, admiré leur insouciance que j’ai bien souvent enviée.
Néanmoins, les pleurs et les cris ne cessaient pas dans nos environs, ce qui témoignait assez des pertes qu’on avait faites à cette expédition. Bientôt l’un des captifs arrivés avec Fahmahra de Koundian vint nous apprendre que notre infortuné guide avait été tué. Son griot, son ami Niama, avait recueilli son cheval et son fusil, ses harnachements, sa poire à poudre ; c’était tout ce que nous devions revoir de ce pauvre garçon.
Puis j’appris quelques jours après que Karounka, le chef des sofas qu’on avait placés à notre porte, lors de notre arrivée, et qui était parti pour cette expédition, avait la jambe cassée.
[Décoration]