CHAPITRE XXXVI.
Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre Ahmadou et les Talibés. — Impossibilité d’avoir une audience. — Je donne un ultimatum. — Je vais voir Ahmadou et j’obtiens une audience. — Le départ fixé à deux mois. — Arrivée de Bakary Guëye. — Cadeau à Ahmadou et à diverses personnes. — Le schérif marocain.
Dès le soir nous eûmes une diversion ; ce fut le tabala qui se chargea de nous distraire. Il y avait quelque temps qu’on ne l’avait entendu.
En revenant de Sansandig, j’avais cru la cause d’Ahmadou perdue, et bien au contraire les Bambaras se tenaient tranquilles. Tous ceux qui pendant le siége étaient venus faire leur soumission avaient rallié. Les captifs de Koro Mama se soutenaient dans leur village contre les attaques de l’armée de Mari, qui maraudait de tous côtés, après avoir pillé Sansandig, qu’elle était venue délivrer.
12 novembre 1865.
Ces nouvelles nous arrivaient toujours plus ou moins défigurées, mais telle était à peu près la situation le 12 novembre quand le tabala battit.
J’envoyai aux renseignements. Ahmadou était sorti et se tenait sous les arbres de son père. On disait qu’une femme arrivait de chez Mari, affirmant qu’elle était partie au moment où il réunissait son armée pour envahir le pays : il venait sur la demande de quelques-uns des villages d’Ahmadou, qui lui avaient écrit que toute l’armée d’Ahmadou avait été _finie_ (gassi) au siége de Sansandig.
Le plan de combat était que le fils aîné de Mari qui occupait le village fortifié de Kenié Kouloumba, tombât sur Nagassola, tandis que l’armée envoyée à Sansandig, qu’on avait rappelée, attaquerait Koghé, et pendant ce temps tous les Bambaras se révolteraient.
Ahmadou décida immédiatement qu’il enverrait une armée près de Dougassou et une à Koghé, et, séance tenante, il fit rappeler tous les Talibés qui erraient dans le pays.
Mais à partir de ce moment commença entre lui et les Talibés une lutte journalière. Les Talibés ne voulaient pas sortir et ne sortaient pas. Ahmadou passait ses journées à palabrer sous les arbres, mais gagnait peu et cela le mettait de très-mauvaise humeur. J’allai plusieurs fois le voir, et je demandai à lui parler pour notre départ, mais chaque fois il prétextait les occupations pressantes que lui causait l’armée, et je fus remis de jour en jour.
Pendant ce temps, de tous côtés on me disait que j’allais partir ; j’appris même que plusieurs personnes assez haut placées, et entre autres Tierno Alassane, demandaient à partir avec moi comme envoyés d’Ahmadou.
Ce qui semblait le plus vrai au milieu de toutes les nouvelles impossibles qu’on faisait circuler, c’est qu’Ahmadou craignait un coup de main des Bambaras, et qu’il voulait se mettre en mesure pour ne pas se laisser surprendre.
Aussi chaque fois que j’allais lui demander si je ne partirais pas bientôt, il me répondait : « Je n’ai pas encore de nouvelles sûres du pays, je te ferai appeler quand j’en aurai. »
Mais je ne me rebutais pas, et au risque de l’importuner, je revenais à la charge.
Il n’y avait pas jusqu’à Samba N’diaye que ne se berçât par moments de l’espoir de venir avec nous à Saint-Louis. Un ami d’Ahmadou, un Talibé, nommé Saadou, Fouta Diallonké, remarquable par sa beauté, vint le voir et s’inquiéter de sa maladie ; Samba vit aussitôt là l’intention d’Ahmadou de savoir s’il pourrait bientôt nous accompagner.
En attendant, nous ne partions pas ; chaque jour j’allais importuner et presser le roi, mais je ne gagnais rien. On faisait courir la nouvelle que Tidiani était à Jenné, mais à ce moment tout cela m’importait peu, d’autant que je n’y croyais pas.
D’un autre côté, le petit nombre de combattants qui étaient sortis et qui campaient à Marcadougouba demandaient à rentrer. Ahmadou leur fit répondre d’aller à Koghé, mais ils refusèrent, disant qu’ils y mourraient de faim, et les gens de Koghé envoyèrent dire à Ahmadou qu’ils ne les recevraient pas parce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes de quoi manger.
20 novembre 1865.
Les choses allèrent ainsi jusqu’au 20 novembre, où l’on apprit que l’armée de Mari était en marche ; c’étaient des femmes de Talibés, prises à Banancoro par les Bambaras, qui, ayant réussi à s’échapper, apportaient cette nouvelle. Elles disaient l’armée très-forte et avaient travaillé à faire le couscous des Sofas de Mari.
Aussitôt Ahmadou fit dire aux Sofas, qui étaient à Dougassou, sous la conduite d’Arsec, de se rendre à Koghé, qu’on désignait comme lieu d’attaque, et une certaine panique s’empara des petits villages du Sud, qui se réfugièrent en masse à Ségou. Mais les Talibés ne sortirent pas davantage et même un certain nombre rentrèrent.
Au milieu de tout cela, bien qu’officiellement il ne fût pas question de mon départ, chacun était convaincu que j’allais partir et il y avait bien des intrigues pour partir en même temps. Un jeune chef du Bakhounou, Alpha Mahmodou, neveu de Falel, qui était à Ségou depuis longtemps, demandait à retourner au Bakhounou, et disait avoir la promesse de partir avec moi : il venait de temps à autre me voir et savoir si je n’avais pas de nouvelles. De ma vie je n’ai vu un si beau type d’homme.
D’une taille moyenne, Alpha Mahmodou avait une démarche d’une noblesse peu commune : sa tête rasée était ronde, son front, naturellement très- haut, dominait un bel arc sourcilier sous lequel brillaient de grands yeux d’une douceur peu commune ; son nez aquilin n’avait presque pas plus de narines qu’un nez européen ; ses lèvres étaient assez épaisses pour donner à sa bouche une expression voluptueuse ; son menton, bien formé, complétait cet ensemble d’une beauté peu commune. Son teint était d’un bronze très-clair.
Alpha Mahmodou avait un sang mélangé de Peuhl et de Maure ; il n’avait presque pas de sang nègre, et cette remarque est applicable à la plupart des beaux types que l’on rencontre et dans lesquels c’est toujours la race blanche[229] qui domine.
23 novembre 1865.
Le 23 novembre, Oulibo m’affirma qu’Ahmadou ne manquerait pas à sa parole et que nous partirions, et comme le lendemain était un vendredi, j’allai après le salam saluer Ahmadou, qui répondit à ma demande éternelle que l’affaire de l’armée n’était pas terminée. En même temps je vis Tierno Abdoul Kadi, qui essayait de palabrer avec les Talibés récalcitrants, mais qui ne réussissait pas.
Les derniers jours du mois se passèrent à recevoir de fausses nouvelles, dont quelques-unes étaient assez menaçantes pour m’empêcher d’aller importuner Ahmadou ; heureusement elles étaient presque aussitôt démenties que publiées.
Je commençais à être exaspéré de ces retards ; je ne savais plus que faire.
Je consultai le docteur qui, par extraordinaire, fut d’avis qu’il fallait attendre quelques jours avant de faire un éclat.
Décembre 1865.
Enfin, avec le mois de décembre les menaces des Bambaras s’évanouirent. Badara Tunkara mêlait ses supplications aux nôtres pour obtenir d’Ahmadou de se mettre en route, mais la dispute d’Ahmadou et des Talibés durait toujours, et ce ne fut que le 11 décembre qu’ils consentirent à demander pardon à Ahmadou de leur entêtement à ne pas sortir, sans recevoir de cadeaux. Encore ce fut à l’influence d’Abdoul Kadi que fut dû ce résultat.
11 décembre 1865.
Mais, quand ils se présentèrent à la porte d’Ahmadou, ce dernier ne voulut pas les recevoir, et cela faillit tout faire recommencer. C’était une vraie comédie, dont je me serais réjoui si elle ne m’avait pas fait perdre de temps. Les uns, furieux de n’avoir pas reçu de cadeaux, venaient à composition sous la condition qu’on leur en ferait un tôt ou tard. Ahmadou, lui, décidé à faire le cadeau, sauvait sa dignité, voulait avoir raison et faisait semblant de bouder.
12 décembre 1865.
Enfin, le lendemain, Ahmadou se rendit au marché et les Talibés vinrent faire Toubi. Ahmadou profita de cela pour les sermonner. Il dit que, quant à lui, il n’était pas fâché, qu’on lui avait rapporté que les Talibés se plaignaient qu’il ne leur donnait rien, qu’ils disaient qu’ils ne voulaient plus se battre ; que si le pays se révoltait, c’était leur affaire autant que la sienne, que le jour où on lui couperait le cou on le couperait à bien d’autres.
Et pour terminer il leur dit :
« Je vous demande de faire rentrer tous les Talibés qui sont dans le pays et qui vivent chez les Bambaras, ce qui brouille les affaires. Il faut que les Talibés restent à Ségou afin que si les Bambaras reviennent pour nous attaquer nous sortions tous ensemble. »
Puis, au milieu de ses recommandations, il fit celle de ne pas laisser sortir les femmes mariées dans la rue ni au marché.
Le soir, les griots parcoururent la ville en criant cet ordre par-dessus les murs ; et j’entendis une de ces dames répondre : « Va dire à Ahmadou qu’il me donne alors de quoi manger. » Du reste, il n’y avait pas de cadeau de fait, et si l’affaire était arrangée dans la forme, elle ne l’était pas au fond.
Le soir, Guiberrou, l’un des Talibés intimes d’Ahmadou, que l’opinion publique désignait comme devant partir avec nous, et qui espérait être du voyage, vint me dire que l’affaire d’Ahmadou avec les Talibés était terminée, que je pouvais aller lui parler. Je crus d’abord que c’était Ahmadou qui l’envoyait, mais le lendemain je fus cruellement détrompé.
13 décembre 1865.
J’étais allé de très-bonne heure chez Ahmadou, et vers huit heures je m’étais aperçu qu’il était sorti. Il se mit à jouer avec Soukoutou et Mahmadou Mustaf qui étaient dans la cour réservée : je les voyais de temps à autre à travers la porte du bilour où j’attendais. Un moment même Ahmadou entra dans ce bilour, en courant après Mahmadou Mustaf qui s’échappait, et je fus certain qu’il m’avait vu.
Peu après, je vis passer son déjeuner, auquel prirent part Arsec, N’gour et Soukoutou, c’est-à-dire son Sofa barbier, son forgeron et son griot. Puis, aussitôt après, il rentra chez ses femmes ; je le fis prévenir deux fois de ma présence par des _Gadas_[230]. Il sortit, expédia deux affaires, puis rentra.
Enfin, à quatre heures, il sortit pour se rendre sous les arbres ; je l’arrêtai au passage, en lui disant que je l’attendais depuis le matin. Il baissa les yeux, parut embarrassé et me dit qu’il ne le savait pas. C’était un mensonge (bien qu’il soit d’usage de dire à Ségou qu’Ahmadou ne ment jamais), j’insistai pour lui parler. Il me dit qu’il avait affaire, que je revinsse le lendemain.
Cela me consola de ma longue attente et je sortis pour aller déjeuner, à quatre heures et demie de l’après-midi.
14 décembre 1865.
Le lendemain, au jour, j’étais sous le bilour. Cette fois, Ahmadou ne sortit même pas ; il fit appeler plus de dix personnes qui vinrent, l’attendirent et s’en allèrent. C’étaient des chefs tels que Tierno Alassane, le chef du Diomfoutou et quelques autres.
J’envoyai Sadhio, sa nourrice, le prévenir que j’étais là. Elle revint me dire qu’il allait sortir ; j’attendis, et à quatre heures trois quarts je vis tous les Sofas de service aller se promener : il était décidé qu’il ne sortirait pas.
Je fus dès lors convaincu qu’Ahmadou ne voulait pas sortir parce que nous étions là et qu’il ne pouvait se débarrasser de nous. Cela m’exaspéra. Je rentrai chez Samba N’diaye, auquel je racontai ce qui m’arrivait, lui disant que je n’avais plus de confiance dans la parole d’Ahmadou, que je croyais qu’il voulait nous retenir, et que j’étais décidé à partir quand même, si d’ici à cinq jours je ne l’avais pas vu ; que j’étais fatigué d’attendre à sa porte des journées entières et que je n’irais plus y attendre ; et enfin je l’emmenai chez Oulibo, où il se montra presque aussi ardent que moi pour ma cause. Il la plaida chaleureusement, répétant tous mes arguments avec force et énergie. Samba N’diaye avait une certaine influence sur Oulibo relativement à nos affaires ; aussi Oulibo nous donna raison et promit de tout répéter à Ahmadou, disant que bien qu’il ne pût répondre de rien, il croyait qu’avant cinq jours je serais content.
Le soir, Samba N’diaye tenta une démarche auprès d’Ahmadou ; mais ce dernier, n’ayant pas voulu le recevoir, lui envoya Aguibou en lui faisant dire de confier à son frère tout ce qu’il avait à dire. Samba communiqua donc l’affaire à Aguibou, et ce dernier, après avoir été parler à Ahmadou, revint lui dire qu’Ahmadou le remerciait, mais que je ne partirais pas sans le voir.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’espérais toujours que ce n’était qu’enfantillage de la part d’Ahmadou, qui n’aime pas à être pressé pour quoi que ce soit, et qu’avant cinq jours il me ferait appeler, enchanté qu’il serait d’avoir gagné quelques heures.
Mais j’étais bien décidé à partir, et si je me trompais, si Ahmadou en venait à la violence, j’étais sûr d’avoir de nouveaux partisans qui se fussent interposés et auraient arrangé l’affaire sans me faire courir aucun danger. C’était là le résultat de ma politique de deux années ; je m’étais fait des amis, et si aucun d’eux n’était assez indépendant pour me prendre sous sa protection, j’étais du moins sûr que l’on ne me ferait pas de mal.
Cependant deux jours se passèrent, et Ahmadou, aux démarches d’Oulibo, ne répondit que ceci : _Min ani_[231], et comme il insistait, Ahmadou lui dit : « Tu veux que l’affaire s’arrange ; eh bien ! elle s’arrangera. » Badara, que je fis prévenir sous main, m’engageait à la patience, il croyait son départ prochain, à la parole d’Ahmadou, et disait que tout le monde s’employait pour nous faire partir.
Je savais ce que signifiait pour les Talibés de s’employer auprès d’Ahmadou ; d’ailleurs, je ne pouvais plus reculer. Je préparai donc mon départ, et voyant les jours se passer, j’étais très-inquiet, en dépit des assurances de Tambo, qui prétendait qu’Ahmadou s’occupait de nous.
17 décembre 1865.
Le dimanche 17 décembre, je demandai à Samba N’diaye : « Eh bien, as-tu toujours confiance dans les intentions d’Ahmadou à mon égard ?
— Non, me dit Samba, car après ce que je lui ai fait dire et ce qu’Oulibo lui a dit, jamais je n’aurais cru qu’il laissât passer si longtemps sans te faire appeler. »
Moi non plus, je n’avais plus confiance, et on peut facilement deviner ce que je souffrais de cette incertitude, compliquée de paroles inquiétantes, que Seïdou, toujours bien informé, venait me relater.
J’en étais là, lorsque, l’après-midi, j’appris qu’Ahmadou était dehors sous les arbres. Mon parti fut vite pris. J’aurai une explication, me dis-je, et j’allai le trouver. Là, affectant l’air le plus aimable, je lui souhaitai le bonjour, je lui rappelai que j’avais attendu deux jours à sa porte sans le voir, quoiqu’il m’eût dit de venir ; qu’alors j’étais allé trouver Oulibo pour lui faire dire que j’avais absolument besoin de lui parler, que je ne pouvais rester à Ségou sans conférer avec lui et que si avant cinq jours je ne l’avais pas vu, je serais obligé de partir. « Je ne veux pas, ajoutai-je, que tu me croies fâché, c’est pour cela que je viens moi-même te dire cela ; mais il faut que je te parle d’affaires ou que je parte. »
Ahmadou, qui avait interrompu une conversation sérieuse pour m’écouter et avait fait déranger du monde pour me laisser passer, répondit tout de suite : « Si je ne t’ai pas reçu le second jour, c’est que je ne suis sorti pour personne. Du reste, je n’ai aucune raison pour ne pas te recevoir.
— Alors, repris-je, si tu veux j’irai demain te voir.
— _Arre_ (viens) ! » telle fut sa réponse, et il ajouta : « _Che Allaho_, tu me verras demain. »
18 décembre 1865.
J’avais une fameuse inquiétude de moins, car il était évident qu’il n’y avait pas malveillance, mais simplement désir de gagner du temps, et j’espérais qu’enfin nous allions parler du fameux traité que j’étais venu faire. Le 18, je fis déjeuner de bonne heure, et à dix heures j’étais chez Ahmadou ; il était chez Sadhio, sa nourrice. Nous nous arrêtâmes dans une cour située entre les deux grands bilours d’Ahmadou, où l’on venait de dresser un vaste hangar, et il nous fallut attendre là à l’ombre, une heure et demie. Dédéou, son cordonnier (Sofa en grand honneur à Ségou), vint alors me dire de sa part qu’il allait sortir dans un instant, et un quart d’heure après Ahmadou me fit appeler.
Il y avait une assistance assez nombreuse, et je vis aussitôt à mon grand désappointement, que nous ne pourrions rien terminer ce jour-là. Néanmoins je m’efforçai de faire bonne figure et je lui dis bonjour très-lentement, en réfléchissant à ce que j’allais dire. Son bonjour fut très-gracieux.
Je lui dis alors : « Ahmadou, le jour où Sidy est arrivé tu m’as dit : A présent, c’est fini. Je pensais que nous allions régler toutes nos affaires et fixer mon départ. L’armée des Bambaras est venue ; quoique je fusse bien pressé, tu m’as prié d’attendre, et j’ai attendu ; après, tu as eu une affaire avec les Talibés. J’ai encore attendu, et j’attends depuis.
« Voici ma position. Le gouverneur me dit de revenir. J’ai attendu jusqu’ici, parce que tu l’as voulu. Je n’ai pas encore pu savoir si même nous serions d’accord au sujet des propositions que j’ai à faire, et je ne peux plus rester dans l’incertitude. Je te demande de régler les affaires, et quand nous serons d’accord, de fixer le jour du départ. Sans cela il m’est impossible d’attendre davantage. »
Ahmadou répondit : « Tu as bien parlé. Ce que tu as dit est juste. Depuis ton arrivée, je n’ai jamais eu à me plaindre de toi pour rien. Je pense que tu n’as rien non plus contre moi. Je veux que jusqu’à ton départ tout le monde te donne du respect et que tu sois content. Je ne veux pas que rien te chagrine. Viens demain, nous arrangerons tout cela. N’aie pas d’inquiétude pour demain. Dès que tu viendras, je sortirai pour te parler.
Et comme je me levais pour partir, il ajouta :
« Il ne faut avoir aucun chagrin dans ton cœur ; nous ne voulons tous que le bien. » Jamais Ahmadou n’en avait dit autant et n’avait parlé aussi gracieusement. Je rentrai presque content et gardant une bonne espérance pour le lendemain.
19 décembre 1865.
Cependant je fus cruellement désappointé quand, le lendemain, Ahmadou, du ton le plus aimable, me demanda d’attendre _Leourou Nay_, c’est-à- dire quatre mois. A cette époque, je parlais assez couramment le peuhl et je comprenais presque tout avant que les interprètes me le traduisissent. On peut penser combien ce _Leourou Nay_ me fit plaisir. Quant aux affaires, il me donnait l’assurance qu’elles s’arrangeraient à ma satisfaction ; mais il n’en voulait pas parler avant la veille du départ, afin, disait-il, que dans le pays on ne sût pas à quoi s’en tenir sur le résultat de notre conférence.
Ces _quatre mois_, qui m’avaient fait bondir, me semblaient une amère plaisanterie. Me fâcher n’eût abouti à rien ; j’affectai de les prendre comme une plaisanterie, bien qu’ils ne fussent, hélas ! que trop sérieux.
Je répondis, en offrant quinze jours de délai, et les raisons, comme on pense, ne me manquaient pas. Il accepta toutes les paroles, même les plus dures, que je lui adressai sur son manque de parole, mais marchanda, et tout ce que je pus obtenir ce fut de réduire ce délai à deux mois ; mais il ne réduisait ainsi que pour me faire prendre patience.
Néanmoins, j’obtins une promesse solennelle, devant tous les témoins, que dans soixante jours je me mettrais en route quoi qu’il arrivât ; et je fus forcé d’accepter ce délai que je croyais bien être le dernier. En rentrant écrire les détails de ce palabre, je terminais mes tristes réflexions par ces paroles :
Toute la comédie qui vient de se jouer était arrangée à l’avance. Bien que tout le monde me sût fort de mon droit, tout le monde me suppliait d’accorder ce délai. J’ai cru faire pour le mieux en vue des intérêts de ma mission et de mes compagnons en préférant ce retard aux chances de partir sans faire de traité et en nous exposant à tous les dangers de la route, sans protection. J’ai, comme d’habitude, sacrifié mes goûts, qui me portaient à braver ces dangers, à ce qui me semblait mon devoir. Qui sait si je ne recueillerai pas le doute et la calomnie ?
Et en effet, si, à mon retour, de la part de mes chefs, je n’ai eu que des éloges, n’ai-je pas entendu dire qu’on m’avait accusé pendant mon absence d’être resté par plaisir et par intérêt personnel ?
Si elle n’était pas lâche, cette accusation, dont je ne connais pas l’auteur, serait au moins absurde !
25 décembre 1865.
Cette entrevue, à laquelle j’avais attaché tant d’importance, avait lieu le 19 décembre. Peu de jours après, j’apprenais l’arrivée de Bakary Guëye à Yamina, et dès le lendemain de cette nouvelle, le 25 décembre, mon fidèle laptot me revenait, tout désespéré de ne pas arriver le premier, mais heureux de me retrouver à peu près bien portant ; car au milieu de ces péripéties, l’espoir du retour me rétablissait plus sûrement que toute autre chose n’eût pu le faire. Sur cinq cents francs de marchandises qui lui avaient été confiées, Bakary, dans son voyage de quinze mois, avait à peine dépensé cent francs, et bien différent, en cela, de Sidy, il m’abandonnait en échange un fusil à deux coups qui était sa propriété. Sidy, lui, m’avait vendu son fusil et son sabre que j’avais payés en partie de l’or que je gardais en réserve pour quelque circonstance imprévue, et un billet qu’il avait demandé lui garantissait le payement du reste. Je pense qu’étant en défiance, parce qu’il craignait que je ne le fisse punir, au retour, de ses méfaits passés, il avait jugé prudent de se prémunir contre moi. C’était une injure que les autres compagnons de mon voyage avaient ressentie et pour laquelle ils l’avaient bafoué, mais qui ne pouvait m’atteindre. J’avais d’ailleurs pardonné à Sidy en faveur de la délivrance qu’il m’avait apportée et je lui avais fait cadeau d’un magnifique vêtement du pays.
J’habillai aussi mon pauvre Bakary, que ne lui eussé-je pas donné ? Il nous apportait un plein sac de lettres, de papiers, de journaux : c’étaient des nouvelles de tous ceux qui nous étaient chers et aussi l’oubli du temps pour quelques jours.
Bakary m’apportait une lettre du gouverneur que je crois devoir rapporter ici.
Saint-Louis, le 30 novembre 1865.
« Mon cher monsieur Mage,
« Bakary a laissé voler ses lettres à Bakel. Sidy, arrivé d’abord seul à Saint-Louis le jour où _le Basilic_ partait pour un dernier voyage de Bakel, a été chargé par moi d’aller vous trouver avec une boîte de marchandises pour vous, un beau sabre de quatre cents francs et une lettre pour Ahmadou Cheikhou. Je demande à ce dernier de vous renvoyer en promettant un canon.
« Aujourd’hui que Bakary est arrivé à Saint-Louis, sans lettres, je vous le renvoie avec une nouvelle lettre pour Ahmadou Cheikhou, des marchandises, des médicaments et des effets[232] pour vous.
« J’ai écrit de nouveau au ministre pour qu’il veuille bien vous nommer officier de la Légion d’honneur et M. Quintin chevalier.
« Nous avons eu ici un hivernage terrible.
« Sous le rapport politique, les affaires de la colonie vont parfaitement. Poussez ferme à une alliance entre nous et le roi de Ségou ; faites-lui entrevoir, dans cette alliance, la possibilité pour lui de réaliser la conquête de Tombouctou, dans laquelle a échoué son père. Demandez-lui la création des comptoirs que vous deviez demander à son père.
« Il y a une grande révolte dans le Sud de l’Algérie depuis six mois. Cela ne m’étonnerait pas que l’influence des Kountahs du Touat et peut- être de Tombouctou y fût pour quelque chose. Raison de plus pour nous allier avec les ennemis des Kountahs sur le Niger.
« On vous porte vos correspondances de France.
« Tout à vous,
« L. FAIDHERBE.
« Nos bons souvenirs à M. Quintin. »
A cette lettre était jointe une lettre pour Ahmadou. Présumant que le contenu devait être le même que celui de la lettre de Sidy, et craignant qu’Ahmadou n’en prît un nouveau prétexte pour remettre en question ce qui était convenu entre nous, je me décidai, d’accord avec le docteur, à n’en pas parler.
Je fis annoncer à Ahmadou, par Samba N’diaye, l’arrivée de Bakary, disant qu’il n’y avait pas de nouvelles lettres, ce à quoi Ahmadou répondit qu’il ne s’en étonnait pas, parce qu’on lui avait dit que Bakary n’était pas allé à Saint-Louis.
C’était Sidy qui avait trouvé très-joli d’imaginer ce conte pour se faire valoir, et cela me donna à réfléchir, surtout quand Bakary me dit qu’il avait laissé voir la lettre à un de ses compagnons de route. Si Ahmadou venait à l’apprendre, il n’en fallait pas davantage, avec un homme aussi soupçonneux, pour nous faire retenir encore longtemps, et je dis à Bakary de reprendre la lettre enveloppée dans une autre, qu’il sortit de ses grisgris devant une nombreuse assistance, comme s’il l’eût oubliée. C’était d’autant plus croyable que, pour éviter d’être volé en bloc, comme il l’avait déjà été, Bakary avait caché toutes les lettres dans ses grisgris et _martoumé_[233].
Je décachetai la première lettre, d’où je sortis celle d’Ahmadou, que je lui envoyai, en lui faisant expliquer comment on ne l’avait pas trouvée tout d’abord. Tout le monde fut dupe de ce stratagème.
27 décembre 1865.
Le 27, j’allai voir Ahmadou et je lui portai un présent :
C’était : 1 collier de perles cornalines rondes ;
1 id. id. id. plates ;
18 bagues en cornaline (petite) ;
1 grosse bague en cornaline ;
2 pièces de roum ;
1 pièce sucreton ;
12 bonnets rouges ;
100 pierres à fusil.
Si mince que fût ce cadeau, qu’à mon arrivée je n’eusse pas osé lui offrir, dans ce moment il valait 127600 cauris.
Ahmadou en fut enchanté. Je lui donnai quelques détails sur le voyage de Bakary et lui dis que, quant à la lettre, d’après ce qu’il y avait dans les miennes, elle devait être une copie de la première.
« C’est vrai, » dit Ahmadou.
« Alors, lui dis-je, en me levant, il n’y a rien à changer à ce dont nous sommes convenus, et rappelle-toi qu’il n’y a plus que cinquante- trois jours. » Il se mit à rire et je le quittai. En entrant, je me hâtai de mettre de côté ce dont j’espérais faire de l’argent, et je fis quelques cadeaux aux gens qui m’avaient servi, tels que Samba N’diaye, Tambo, Samba Farba, Tierno Abdoul Kadi, Sidy Abdallah, et Sadhio, la nourrice d’Ahmadou. De plus, au moyen des couteaux qu’on m’avait envoyés, je fis nombre d’heureux, et entre autres Aguibou qui m’en fit demander deux.
29 décembre 1865.
Le dernier événement de cette année fut pour moi la visite que je reçus d’un schérif marocain, arrivé depuis plus de six mois avec les derniers voyageurs de Tichit, et qui était venu ostensiblement pour demander à Ahmadou ou à El Hadj des livres arabes que possédait ce dernier ; on le disait envoyé par la famille de Cheick Tidiani, marabout très-respecté, par le nom duquel on fait serment.
C’était un homme âgé, présentant le type arabe des tribus Chambas : les yeux petits, très-enfoncés dans leurs orbites, le nez droit, la bouche mince, la figure maigre et d’énormes oreilles.
Brave homme au fond, il souffrait beaucoup. Logé chez Sidy Abdallah, auquel Ahmadou l’avait confié, il ne se trouvait pas satisfait des repas qu’on lui faisait faire ; il avait été malade, s’était plaint de Sidy Abdallah à Ahmadou, et depuis ce temps ils ne s’entendaient pas très- bien ; quoique Ahmadou lui donnât de temps à autre assez généreusement un captif, pour subvenir à ses dépenses personnelles, il se plaignait du manque de ressources du pays, et d’après cela on peut penser si, moi, je devais m’en plaindre.
En somme, ce vieux schérif Mohammed en avait assez de Ségou ; il voulait s’en retourner, et il avait demandé à revenir avec moi à Saint-Louis, pour de là aller au Maroc par un navire, si faire se pouvait, car il avait beaucoup souffert de la traversée du désert à dos de chameau et ne voulait plus en entendre parler.
Sachant qu’Ahmadou le traitait avec beaucoup de considération, je le reçus très-bien, je l’engageai à venir me voir ; car à tout hasard, en pays de musulmans fanatiques, le fait d’établir des relations habituelles avec un schérif ne pouvait que me relever aux yeux des Talibés.
Enfin, le 31 décembre, Guiberrou vint me voir pour me prier de lui prêter quatre mille cauris pour quelques jours, ce que je fis volontiers, et il eut un long palabre avec Samba N’diaye ; ils espéraient tous deux m’accompagner et s’en réjouissaient à l’avance par l’idée des cadeaux qu’ils comptaient recevoir du gouverneur et des autorités : « Oh ! si j’y vais, disaient-ils, à mon retour je n’aurai plus qu’à me coucher et à manger jusqu’à être rassasié. » Manger et dormir sans travailler, telle est la seule pensée, le seul mobile de ces dévots musulmans.
[Décoration]
[Note 229 : Les Pouls sont de race blanche.]
[Note 230 : Gadas, esclaves de la case, destinés au service du maître ou des femmes.]
[Note 231 : J’ai entendu.]
[Note 232 : Les médicaments étaient restés à Nioro : c’était du sulfate de quinine et de l’ipéca, dont nous n’avions pas besoin ; les effets étaient restés à Saint-Louis.]
[Note 233 : Petits livres de prières portatifs que les musulmans ont sur eux en guise de grisgris.]