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CHAPITRE XXXIII.

Aguibou vient me voir. — Sa conversation. — Difficulté de voir Ahmadou. — Cadeau d’un prince à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer chez lui comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat d’un enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée d’un homme de Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. — Nouvelles du pays. — Le docteur souffre cruellement d’ophthalmie. — Préparatifs pour une expédition en plein hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre d’Ahmadou avec les Talibés. — Cadeaux à l’armée. — Les magasins d’Ahmadou. — Bonnes nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort de Mari. — Ahmadou sort et je l’accompagne seul. — Orage épouvantable à Ségou Koro. — Samba N’diaye avec ses canons. — Tierno Abdoul Kadi me demande de lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro.

8 mai 1865.

En attendant la fin de ces fêtes, diverses compagnies étaient parties faire des razzias. Le 8 mai 1865, Aguibou vint me voir avec ses Talibés et ses Sofas : la fête continuait. Il fut plus aimable que jamais et même expansif. Il me répéta les nouvelles du Macina que j’avais déjà entendu colporter, et auxquelles je n’attachais pas grand crédit, mais il m’annonça, ce qui était plus sérieux, que des Bambaras étaient venus se rendre à l’almami de Kénenkou.

Peu à peu et par une pente insensible la conversation devint générale et Aguibou y mêla de temps en temps quelques paroles. Le sujet en était léger, quelquefois obscène, et tout à fait du goût des musulmans, qui adorent ce genre de conversation.

Enfin, avant de partir, Aguibou me fit cadeau de dix gourous, et Samba N’diaye étant venu, il lui en fit acheter qu’il me donna encore.

Je partageai les gourous en partie entre les assistants, mais j’en mis quelques-uns en réserve, car je commençais à y prendre goût, et plusieurs fois, dans cette dernière expédition, j’en avais éprouvé les bons effets.

Si aimable qu’il fût d’habitude, j’avais remarqué quelque chose d’extraordinaire dans la manière d’être d’Aguibou ; en effet, il voulait avoir un peu de poudre française, et en partant il avait chargé Samba Yoro de m’en demander pour lui.

10 mai 1865.

Le 10 mai la fête était finie. Ahmadou avait fait ses largesses aux griots. J’allai chez Oulibo le remercier de son intervention et lui rappeler que je désirais voir Ahmadou ; le soir même Samba N’diaye m’affirma qu’Oulibo en avait parlé à Ahmadou, mais sans obtenir d’autre réponse que celle-ci : _Min ani_ (j’ai entendu), formule dispensant de donner une réponse catégorique. Déjà on parlait du départ d’une nouvelle armée.

Les razzias envoyées revenaient presque toutes avec du butin ; c’est ainsi que les gens de Koghé, partis au nombre de trois cents, avec un tabala, avaient enlevé un village de Somonos et pris soixante femmes. Une autre razzia qui avait été dans les environs de Sarrau avait mis un village en fuite et ramenait douze bœufs porteurs, qu’on disait appartenir à Mari, et quelques femmes ; ils avaient eu quelques blessés et quatre chevaux tués. Une autre qui était allée dans le Baninko revenait avec la moitié seulement de son butin, l’autre moitié lui ayant été reprise par les Bambaras. Ces faits signalaient un peu de faiblesse et de démoralisation chez les Bambaras, et comme on parlait d’envoyer une armée, je voulais tenter de faire partir mon courrier, ainsi que cela avait été promis par Ahmadou depuis longtemps.

C’était une tentative que je faisais plutôt pour tâter Ahmadou que dans l’espoir de réussir, car je ne pouvais me dissimuler que dans l’état de la saison il était difficile de faire passer un courrier dans les broussailles où il n’y avait plus d’eau, et je savais la route bien dangereuse puisque personne n’arrivait de Nioro.

13 mai 1865.

Le 13, je tentai une nouvelle démarche près d’Oulibo, et cette fois je me plaignis encore plus que la première, disant que je ne pouvais pas souffrir d’être ainsi traité, que je demandais à parler à Ahmadou, qu’il fallait que je lui parlasse, et que si je ne l’obtenais pas, j’irais le lui dire sur la place la première fois qu’il serait dehors.

Malgré ces plaintes je dus ronger mon frein pendant quelques jours encore, et j’aurais été bien tourmenté sans une histoire des plus comiques, que je signale comme trait de mœurs, et qui vint m’apporter un peu de distraction.

Quelques jours auparavant Ahmadou Mustaf (Tall), cousin d’Ahmadou, était venu me voir. Il avait aux pieds des _mouqués_ neufs ou pantoufles du pays. Samba Yoro les regarda en les admirant, et Mustaf lui dit : « Prends-les, je t’en fais cadeau. » Samba refusa d’abord, mais Mustaf ayant insisté, il le remercia et se mit les mouqués aux pieds avec mon autorisation ; comme il n’avait avant cela qu’une paire de sandales, avec la générosité ordinaire des noirs, il fit cadeau de ces dernières à Diatourou, le captif de Samba N’diaye, qui partit enchanté de la bonne aubaine.

Peu d’instants après Samba Yoro, tout heureux de sa chaussure, se promenait au marché quand un jeune Sofa vint lui réclamer ses mouqués, disant qu’ils étaient à Seïdou Dalia, autre cousin d’Ahmadou, qui les avait perdues la veille chez Ahmadou.

Samba Yoro fut très-ému, mais on alla aux explications, et il se trouva que la veille, en sortant de chez Ahmadou, Mustaf, qui y avait dîné, avait enlevé les chaussures de son cousin (il n’en portait lui-même que rarement), et il s’était cru en droit d’en faire une largesse. Seïdou réclama ses chaussures et Samba Yoro se trouva nu-pieds.

La morale de tout ceci c’est qu’en Afrique plus que partout il faut se défier des cadeaux qu’on vous fait aussi spontanément et surtout ne pas se hâter d’en faire profiter les autres.

16 mai 1865.

Enfin, le 16 mai, j’obtins l’audience si souvent demandée, et encore ce ne fut que grâce à l’insistance d’Oulibo.

Jamais je n’avais trouvé si peu de monde chez Ahmadou. Outre les princes, ses frères ou cousins, il n’y avait que Sidy Abdallah, Bobo et Oulibo.

Après les premières politesses échangées, je dis simplement à Ahmadou que j’avais bien des choses sur le cœur et j’entamai la question des audiences indéfiniment retardées. Jamais victoire ne fut plus facilement remportée.

« Je ne puis te promettre de me voir chaque jour, car j’ai beaucoup d’affaires, mais je sais que les envoyés doivent être reçus quand ils en ont besoin, et comme je ne veux pas que tu aies de la peine, maintenant tu pourras venir quand tu voudras me voir, lorsque je serai dehors, et comme les chefs du pays. »

J’avoue que j’étais loin d’espérer un pareil résultat ; certes il me restait encore à franchir la dernière porte, mais je n’étais plus obligé de demander à l’avance les audiences, et ce fait seul indiquait combien j’avais gagné dans l’esprit d’Ahmadou depuis mon arrivée dans le pays.

J’entamai alors la question du courrier, et Ahmadou me répondit, ainsi que je m’y attendais, que dans ce moment il faudrait une armée pour se rendre à Nioro. Aussi je n’insistai pas pour le départ immédiat, mais il me fut promis qu’il partirait dès que les pluies seraient arrivées, et Ahmadou s’engagea à mettre un homme avec Seïdou.

Je traitai ensuite la question de la ration de mil, dont je demandai l’augmentation en raison de sa cherté, car le prix montait chaque jour, et j’obtins une augmentation de quarante litres par mois. Le palabre était terminé à mon entière satisfaction ; je remerciai Ahmadou et rentrai.

Le même soir une razzia rentrait sous le commandement d’Alassane Ghirladjo, dont j’ai déjà parlé. Ils étaient cent treize cavaliers. Ils avaient été au delà de Sansandig enlever sur la rive un village de Peuhls ; ils avaient tué une grande partie des hommes et ramenaient les femmes au nombre de trente-trois, plus 157 bœufs et 3 chevaux. Au nombre des captifs il y avait un malheureux enfant qui fut donné par-dessus le marché dans le partage à un de mes voisins. Cet enfant était dans un état effrayant ; on l’avait attaché derrière une selle et il avait la poitrine et le derrière en sang par suite des mouvements du cheval. Il y avait trois jours qu’il n’avait mangé quand le docteur, apitoyé sur son état, se décida à l’acheter contre 3700 cauris, c’est-à-dire 9 à 10 francs. Il fallut bien du temps pour l’apprivoiser, et il coûta plus de soins qu’il n’avait coûté d’argent, mais au moins il nous resta et surtout au docteur qui s’en occupait ; ce dernier avait pour lui les soins d’un père, sans autre récompense que la satisfaction d’avoir fait une bonne œuvre et soustrait un individu aux deux plus grands malheurs qui puissent le frapper, l’esclavage et l’islamisme, car cet enfant se montrait rebelle et paraissait avoir de l’aversion pour nous. Ousman, ainsi se nommait ce jeune Poul, est rentré à Saint-Louis, où il est confié aux soins du préfet apostolique. Il était de la famille des Diallo ; sa mère vit encore ainsi que deux de ses sœurs ; elles sont esclaves à Ségou.

Nous étions à la fin de mai et l’hivernage approchait ; je songeais à faire partir mon courrier, mais c’était la seule chose dont Ahmadou ne se préoccupât point. Il se préparait à une nouvelle expédition. Chaque jour les bamé ou razzias partaient et allaient piller aux environs de Sansandig ou dans l’Est ; presque toujours elles ramenaient du butin, ce qui montrait assez que le pays était démoralisé. C’était le moment de frapper un grand coup, et si Ahmadou eût mieux conduit son affaire, il pouvait en peu de mois reprendre bien du terrain. Mais à Ségou les chefs ne sont jamais d’accord avec le roi, et quand ils le sont, les soldats sont mécontents. Aussi, bien qu’Ahmadou eût ordonné de compter l’armée, personne ne bougeait. Chacun ne pensait qu’à cultiver, ce qui s’expliquait d’ailleurs, quand on songeait que le mil avait en partie manqué et qu’il atteignait un prix exorbitant[207].

Sur ces entrefaites, il arriva successivement quelques Maures de Tichit. Ils n’avaient fait que traverser le Bakhounou, ravagé par les Maures nomades. Les Massassis de Guémené avaient cherché à les arrêter en leur disant qu’Ahmadou avait fui à Dinguiray, lors de l’expédition de Dina, et que Ségou était au pouvoir des Bambaras. Ce n’est qu’après quelques jours que des Maures venus de Yamina avaient démenti ce bruit.

Le lendemain un homme arrivait de Dinguiray ; il était venu par Diangounté, et de là se faisant passer pour Diula, il s’était avancé jusqu’à Ouosébougou, où il avait joint quelques hommes qui se rendaient à Damfa ; il confirmait le triste état du pays. Il avait mis cent quinze jours pour venir, et apportait des nouvelles de la famille d’Ahmadou.

29 mai 1865.

Enfin, quelques jours après, le 29 mai, Badara Tunkara arrivait lui-même demander du secours pour son village de Toumboula.

J’allai le voir. Le pauvre chef avait bien vieilli. On l’avait installé dans une case d’Oulibo. Il parut touché de ma visite. A mes nombreuses questions sur l’état du pays, il me répondit que la route était complétement fermée ; que dans le Bakhounou les Mejsdoufs alliés de Mustapha[208] avaient, le mois précédent, enlevé tous les bœufs des Pouls révoltés. Mais Badara disait que si Ahmadou voulait seulement lui donner cinquante cavaliers et quelques hommes à pied il se chargeait de dégager la route. Badara se flattait d’obtenir son armée.

Juin 1865.

Comme on le voit, au milieu de ces événements, notre délivrance ne semblait pas prochaine, et outre cet ennui dont il fallait bien prendre son parti, le docteur souffrait cruellement d’une conjonctivite. Pris d’abord par un œil, ensuite par l’autre, il éprouvait des douleurs horribles et n’avait un peu de soulagement que par l’application de cataplasmes d’aloo. Il restait toute la journée enfermé dans la case avec les portes fermées, la moindre lumière lui arrachant des plaintes. Que ceux qui ont souffert dans leur vie jugent et apprécient cette situation ! Quant à moi, mes forces bien abattues semblaient reprendre. Je me demandais comment j’allais supporter seul une expédition en plein hivernage, sans autres tentes que celles qui depuis deux ans nous servaient de toiles d’emballage, de couverture ou de toiles à paillasse, à tour de rôle et suivant l’occasion.

D’ailleurs l’idée de nous séparer ne laissait pas de m’être très- pénible. Il n’est si petite chose qui, dans une pareille disposition, ne devienne un sujet de peine. Je souffrais des dents, et il fallut avoir recours à l’extraction. Le docteur, si adroit habituellement, qui avait arraché plus de 500 dents sans accident depuis notre arrivée, échoua sur moi. Par une anomalie, ma dent faisait corps avec l’os de la mâchoire et elle ne put être arrachée qu’avec un morceau du maxillaire inférieur, aussi gros qu’elle, qui déchira toute la gencive. J’en eus la fièvre, et pendant trois jours je ne pus rien mâcher ; enfin tout se remit ; mais ces petites souffrances aigrissent plus qu’on ne saurait le croire.

6 juin 1865.

Enfin, le 6 juin, Ahmadou palabrait avec les chefs d’armée, qui exposaient leurs griefs et faisaient leurs conditions.

Ils demandaient :

1o Qu’Ahmadou ne fermât pas sa porte aux Talibés, qui ne pouvaient le voir quand ils en avaient besoin, et que les Sofas reçussent l’ordre de ne jamais arrêter un Talibé (ceci, on s’en souvient, était la conséquence de la rixe qui avait eu lieu, entre les Talibés et les Sofas de la porte d’Ahmadou, la veille de l’expédition de Dina) ;

2o Qu’Ahmadou nourrît et fît soigner les blessés, qui restaient abandonnés sans ressources, et souvent sans autre moyen de se nourrir que de mendier ;

3o Qu’Ahmadou prît soin des enfants et des veuves des Talibés tués à la guerre.

Ces deux dernières demandes étaient fort justes, et Ahmadou, qui le sentait bien, s’empressa de répondre que chaque fois qu’un Talibé blessé lui avait demandé des secours, il lui en avait envoyé, mais qu’il ne pouvait secourir ceux qui n’en demandaient pas, vu qu’il ne savait même pas qu’ils étaient blessés.

Cette réponse, bien qu’inexacte et grosse d’objections, était assez adroite et ne souleva pas la plus petite réclamation. Ahmadou avait répondu, et on n’a pas l’habitude de le forcer à s’expliquer.

Sur le troisième article, il dit qu’il verrait les chefs et s’entendrait avec eux sur ce qu’il y aurait à faire. Mais quant à la première condition des Talibés, qui était celle qui leur tenait le plus à cœur, il ne répondit rien, et de fait il ne le pouvait pas. Il eût bien vite perdu tout prestige s’il eût accordé cette demande.

Le lendemain et les jours suivants, Ahmadou palabra avec les chefs des Bambaras et ceux de Koghé, de M’bébala et autres. Presque tous demandaient à cultiver avant d’aller à l’armée. Mais Ahmadou ne lâchait pas prise si facilement, et voyant qu’il n’obtenait pas gain de cause, il employa un moyen héroïque, celui des cadeaux. On distribua d’abord aux Talibés du sel à raison d’une _bafal_ pour dix Talibés. C’était environ 4000 cauris chacun, car le sel valait déjà 40000 cauris la bafal. Je profitai de l’occasion pour m’informer du nombre de parts distribuées ; on en avait sorti 500, ce qui faisait 5000 Talibés au grand maximum, car évidemment plus d’une pierre avait été soustraite à ce partage pour être donnée tout entière à des chefs.

D’après Samba N’diaye, Ahmadou avait consommé en cadeaux un des trois grands magasins de cauris qu’on avait trouvés chez Ali à Ségou ; il restait deux magasins de cauris, plus quelques centaines de mille dans un troisième, c’est ce qui fait que comme rien ne rentrait en fait d’impôt de cauris, Ahmadou y tenait plus qu’au sel dont il avait plus grande quantité. Ce sel provenait en partie de Sansandig où les marchands de Tombouctou en avaient de fortes provisions en entrepôt. Lors de la révolte du Macina, Ahmadou, par ordre d’El Hadj, avait fait enlever ce sel et l’avait transporté à Ségou, où il remplissait ses magasins.

12 juin 1865.

Pendant ce temps arriva du Bakhounou une si bonne nouvelle que pendant quelque temps je n’y crus pas. On disait que Maoundé, avec les Djawaras révoltés, les Massassis de Guémené, avaient réuni une armée pour attaquer Nioro avec le concours des Maures. Amadi Sambouné était venu les rejoindre. Mais Moustaf, prévenu, avait réuni son armée, et, d’accord avec les Djawaras, qui avaient fait mine de se révolter, était venu attaquer les insurgés au moment où ils s’y attendaient le moins.

Maoundé était en fuite et on racontait qu’il avait été tué par les Maures, qui, en se sauvant, auraient enlevé ses troupeaux. Amadi Sambouné avait fui avec eux. Au nombre des morts on citait Dombali, chef de Ouaïnka (Bakhounou), qui était un des chefs de la révolte.

Plusieurs lettres annonçaient ces nouvelles, et, dans le nombre, une lettre de Djolo, chef de Ouosébougou. Il y avait donc quelque probabilité. Mais j’avais peine à croire à une si bonne chance, car cela pouvait arranger nos affaires et faire arriver Bakary Guëye.

En même temps on annonçait que Mari venait d’être tué par ses chefs de captifs, et cela parce que quelque temps auparavant, les ayant envoyés attaquer un petit village de Talibés, où ils avaient été repoussés, il avait voulu à leur retour en faire tuer plusieurs. Mais cette nouvelle, qui eût si bien arrangé Ahmadou, n’était pas vraie, et, avant notre départ de Ségou, l’année suivante, nous eûmes des preuves nombreuses de la vitalité de Mari et de son parti. Quant aux nouvelles du Macina, elles arrivaient toujours, et si je les enregistrais, c’était à simple titre de renseignements, car si elles se suivaient et étaient conçues dans le même esprit, elles ne se ressemblaient pas dans le fond.

Pour compléter ces informations, il arriva en même temps que les envoyés de Ouosébougou, un Djawara, parent d’un de nos voisins, qui me dit avoir été à Nioro lorsque Bakary y était arrivé avec Sidy, venant de Ségou. Après avoir été au Diombokho il était rentré à Nioro, et dans le mois de Cor, le commandant de Médine y était venu accompagné de deux blancs et de quelques noirs. Il était resté cinq jours, et, après avoir causé avec Moustaf, il était reparti. Quant au retour de Bakary et aux cadeaux dont on parlait tant, il ne savait rien et avait l’air de n’y pas croire.

Ceci me donna à penser, et je craignis que Bakary, las d’attendre, ne fût retourné en arrière, et que ce retour n’eût motivé ce voyage du commandant de Médine à notre recherche. Cela aggravait notre position et diminuait nos chances de délivrance, puisqu’il fallait maintenant envoyer un nouveau courrier à Saint-Louis ou tout au moins à Bakel.

Au milieu de ces nouvelles, on ne parlait plus du départ de l’armée. J’attendais une pluie qui n’arrivait pas pour faire une démarche près d’Ahmadou, afin d’expédier les courriers. Aguibou vint me voir et ne put rien me dire ; il me rapportait une petite boussole que j’avais perdue à l’expédition de Dina, en chassant à courre les biches. C’était la deuxième fois que je la perdais et qu’on me la rapportait. Cette fois, il l’avait trouvée au marché, où on la vendait pour vingt cauris, et l’avait prise pour me la rendre. Il me dit que les captifs désertaient de Sansandig, où l’on mourait de faim, et qu’un homme qui en arrivait avait dit à Ahmadou : Fais ton armée, vas à Sansandig, et si le village ne se rend pas, coupe-moi le cou. Aguibou croyait à la mort de Mari, dont la nouvelle avait été confirmée par les gens venus de Sansandig.

Je m’étais préparé ; j’avais cousu et raccommodé mes tentes de soldat, mon couscous était fait, et bien m’en prit, car le 21 au soir, les griots, après une bonne tornade, parcouraient la ville annonçant le départ pour le lendemain, et à 3 heures et demie, le 22, Ahmadou sortait. Je ne tardai pas à le suivre, monté sur le cheval de feu le fils de Maoundé, petite mais vigoureuse bête qu’Ahmadou m’avait envoyée.

22 juin 1865.

A Ségou Coura, Ahmadou, se voyant presque seul, avait arrêté le tabala qui battait à coups redoublés pour appeler l’armée. Après l’avoir salué, je continuai ma route vers Ségou Coro où l’on allait camper, pour y chercher un logement. Tout d’abord ce fut chose difficile, mais je finis par aviser une toute petite case en terre, couverte de paille, qu’on me prêta et dans laquelle je pus faire entrer mes cantines, non sans démolir un peu la porte. Le soir, je fis saluer Ahmadou, qui s’informa de mon campement ; puis je me couchai, un peu triste d’être seul. En effet, j’avais laissé à Ségou Quintin, qui, à peine rétabli de son ophthalmie ne se souciait pas d’aller affronter le soleil pour retomber malade en cours de voyage. J’avais laissé avec lui deux hommes, dont l’un, Déthié, était mon meilleur laptot, et l’autre, Bara, que je considérais encore comme un homme d’une grande valeur. Mais cette séparation était la première, et ce mot d’un grand voyageur me revenait en mémoire : Quand on se quitte en Afrique, à peine peut-on espérer de se revoir.

La nuit ne se passa pas tranquillement. Vers minuit, une tornade d’une violence extraordinaire se déchaîna sur nous. L’eau tombait à torrents et le tonnerre n’arrêtait pas ses roulements. Jamais dans le cours de mes voyages, ni dans l’Océanie, ni en Amérique, ni en Europe, ni en Afrique, je n’avais entendu pareil vacarme. Les roulements non interrompus duraient quelquefois plus d’une demi-heure, accidentés par des éclats d’une violence inouïe ; on eût dit un feu de file rapide d’une batterie de 1000 pièces de gros calibre. L’air était imprégné d’électricité, et je recevais, à chacun de ces éclats, de violentes secousses sur la natte où j’étais couché. L’eau ne tarda pas à traverser ma toiture de paille et je passai, on peut le croire, une triste nuit.

Au jour, quel spectacle ! Ma tente enfouie dans la vase, mes poules noyées, devant ma case un lac, à quelques pas un arbre brisé par la foudre, et de tous côtés la terre détrempée. Rien de sec, ni dans les cases ni sur nous. Cela me donnait un avant-goût de ce qui nous attendait si une pareille tornade nous arrivait en rase campagne. Je ne pouvais espérer de repos dans ces conditions ; aussi je me hâtai de monter à cheval et de retourner à Ségou-Sikoro, après avoir distribué à mes laptots de quoi manger pendant la journée.

Sur la route, tout le monde était dans les champs à planter le mil ; mais on voyait quelques lougans plantés à l’avance et où il avait déjà 15 centimètres de haut. Presque tous ceux qui étaient venus la veille étaient retournés aux champs ; le départ n’était donc pas prochain, et je tentai d’obtenir d’Ahmadou qu’il laissât partir Seïdou ; mais il me pria si courtoisement d’attendre au retour de l’expédition que je ne pus refuser, d’autant qu’insister n’eût servi qu’à l’indisposer.

Samba N’diaye avait cette fois obtenu d’Ahmadou de l’accompagner. Il devait être chargé du transport et du tir de deux espingoles en fer que l’on avait trouvées à Ségou et pour lesquelles les forgerons avaient construit de grossiers affûts à crosse, de manière à simuler des canons ; c’étaient tout au plus des épouvantails. Ce ne fut que le 26 juin qu’il rallia l’armée avec ces machines portées sur deux bœufs.

Tierno Abdoul Kadi avait aussi rallié, et il venait me demander comme un grand service de lui prêter Seïdou pour garder sa maison en son absence.

Ce fait seul montrait la confiance que Seïdou lui inspirait. Du reste, Abdoul le traitait bien, et outre des cadeaux qu’il lui faisait, il l’avait marié à une esclave de sa case, qui était certainement une des plus jolies femmes du pays.

Juillet 1865.

Deux jours après, on me vola, pendant une de mes absences, le sac de cauris que j’avais emporté à Ségou Coro, et peu après je m’aperçus que Samba Yoro, qui avait la garde de mon magasin, avait disposé d’une somme de 5000 cauris qu’on m’avait remise en dépôt. C’était Ibrahim Mabo qui me les avait confiées ; il en avait besoin et les avait réclamées à Samba, qui, tout embarrassé, avait été à Ségou vendre tous ses effets et n’avait restitué qu’une partie de la somme.

Il y avait là un abus de confiance, peut-être excusable vu la misère dans laquelle se trouvaient mes hommes, mais que je devais punir, et je retirai la garde du magasin à Samba Yoro, pour la confier à Latir Sène, homme d’une grande probité.

Déjà on ne cachait plus le but de l’expédition : c’était Sansandig ; et comme je n’ajoutais qu’une foi très-limitée aux assurances de la faiblesse du village, je me pris à penser que le docteur pourrait bien manquer de ressources en mon absence ; aussi je demandai et j’obtins d’Ahmadou une pierre de sel et 20000 cauris. Puis je fis refaire du couscous pour remplacer celui qu’on consommait. Enfin je pris mes dernières dispositions, et le 4 juillet, au matin, on se mettait en route.

[Décoration]

[Note 207 : Le mil valait de 160 à 200 cauris les quatre litres, huit fois son prix normal de 20 cauris le moule.]

[Note 208 : Mustapha, chef de Nioro.]