CHAPITRE VII.
Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le Ba-Oulé du Niger. — Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs des Pouls du Bakhounou. — Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. — Nous commençons à souffrir de nos privations. — Traces d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. — Kénienébougou. — Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. — Commencement de travail. — Tiéfougoula. — Sa population. — Ses femmes. — Commencement des botoques. — Visite des Massassis de Guéméné. — Les Maures et leurs femmes. — Vol d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. — Premiers bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. — Arrivée à Toumboula.
10 février 1864.
Notre départ avait été fixé au 10 février au matin. En même temps qu’il me l’annonçait, Tierno Boubakar, en me promettant des guides, me faisait dire en secret que si j’avais un cadeau pour lui, il me priait de le lui faire à la nuit, sans quoi il serait obligé de le partager et qu’on le pillerait. Peut-être s’attendait-il à un beau cadeau ; mais fidèle à mon principe de très-peu donner, je lui envoyai une calotte de velours brodée d’or, du papier, un peu de poudre, et le tamsir vint à son tour me demander quelques feuilles de papier. Je fus frappé alors de la beauté d’une épée qu’il portait ; elle était très-vieille, mais elle avait dû être une arme de prix. La lame damasquinée était fort belle. La poignée était finement ciselée, et on voyait sur une des coquilles une tête d’empereur romain, triomphateur, d’une grande beauté.
Plus tard, Tierno Boubakar, en me remerciant, me fit demander un boubou de coton blanc, que je m’empressai de lui donner. (Ce coton madapolam six quarts, c’est-à-dire 1m 50 de large, est le plus estimé.)
Boubakar Djawara ne nous demanda qu’un peu de poudre ; sous ce rapport, j’étais bien fourni, je pus là, comme tout le long de la route, faire des générosités.
Le 10 février, au matin, nous chargions les bagages. Enfin, nous allions nous diriger vers le Niger, auquel nous tournions le dos d’une manière inquiétante depuis quelque temps. Le petit repos avait remis tout le monde de bonne humeur, et on marchait vers l’Est le cœur content. Les guides se firent un peu attendre comme d’habitude. Boubakar-Cirey, à cheval, après avoir été les chercher, revint nous mettre en route. Il nous avait renforcés de trois talibés, dont un avait une lettre pour Ahmadou. En outre, ceux de Dinguiray, avec leurs esclaves en haillons, nous avaient rejoints, ainsi que deux hommes de Guémoukoura ; nous étions donc un peu en force en cas d’événement. Au moment de me quitter, le vieux Boubakar me donna une espèce de bénédiction musulmane en se crachant très-légèrement sur la main, et se la passant ensuite sur la figure. Nous nous mîmes en route à sept heures et demie. A neuf heures nous laissions le chemin de Bélégoudou sur notre droite. A dix heures vingt minutes nous traversions un lougan dépendant de Dianghirté, dont les arbres étaient littéralement couverts de sauterelles, qui, après en avoir dévoré les feuilles, semblaient s’attaquer aux écorces. Ces insectes, les mêmes qui exercent de si grands ravages en Algérie, véritable fléau des récoltes et dont la voracité est incroyable, faisaient, par leur vol et leurs mouvements continuels, un bruit analogue à celui de la grêle[45].
Quelques instants après nous traversions un marigot qui, bien qu’à sec, avait un lit si marqué et si profond, qu’il me frappa tout de suite. Je demandai ce que c’était, et un Maure m’informa que ce cours d’eau allait, à la saison des pluies, tomber dans le Niger, en sillonnant le Bélédougou ; c’était donc, selon toute probabilité, le fameux Ba-Oulé, décrit par tous les donneurs de renseignements ; mais ce n’était à coup sûr pas une rivière. Quant au point où il entre dans le Niger, bien qu’à cette époque on m’eût dit qu’il allait tomber dans les environs de Bamakou, à Kégnioroba, plus tard, lorsque je remontai le Niger, ayant eu à traverser presque en face de Dina un immense marigot, qu’on me dit être le grand marigot du Bélédougou, j’ai été amené à conclure que c’était le même Ba-Oulé, d’autant plus qu’on m’affirmait qu’il n’y avait pas d’autres marigots dans le pays.
[Illustration : Pl. III.
ITINÉRAIRE du Voyage AU SOUDAN par E. MAGE
Gravé par Erhard, rue Duguay-Trouin, 12.
Paris. Imp. Fraillery 3. r. Fontanes.]
Peu après nous longions le marigot et nous arrivions à Kalabala, village peu important, habité par des Bambaras. A côté des nouvelles cases en paille, on voyait les débris de l’ancien village ruiné, comme tout le pays, pendant la conquête ; on pouvait encore juger de la disposition des cases qui étaient en terre comme à Dianghirté, et souvent en sous- sol. Après le déjeuner, on se remit en route pour aller coucher à Fabougou, village en reconstruction sur le bord de l’une des branches du marigot. Nous y fûmes agréablement surpris par la vue d’un troupeau de deux à trois cents bœufs, appartenant à Sambouné Poul, chef de Hofara, ou plutôt à son fils Houka, nous dit-on, Sambouné étant mort. Les bœufs s’étaient précipités dans les flaques d’eau du marigot et les troublaient tellement, qu’il nous fut impossible d’avoir de l’eau propre. Les bergers qui vinrent nous voir offraient le type Peuhl dans toute sa pureté : nez aquilin, cheveux soyeux nattés, lèvres minces.
Pour un peu de poudre nous nous procurâmes abondamment du lait, ce qui, joint à nos ressources et au souper du village, nous laissa encore dans l’abondance.
11 février 1864.
Le lendemain nous fîmes une petite marche jusqu’à Diongoye. Les Diulas qui marchaient avec nous depuis Kita nous y quittèrent, non sans me remercier de tout ce que j’avais fait pour eux. C’était bien peu de chose ; mais dans un pays où l’on ne fait rien pour rien, leur avoir prêté de temps à autre des ânes qui m’étaient inutiles, leur avoir donné place au gîte et quelques repas, c’était un grand service. Ils allaient au village de Digna que nous relevions au S 80° E. du compas, et qu’ils estimaient à un jour et demi, soit dix ou quinze lieues au plus.
Pour arriver à Diongoye, nous avions quitté une branche du Ba-Oulé, qui remonte un peu plus au Nord, tandis que l’autre, restant à droite, passe après quelques détours, très-près de Dina ou Digna, village important, situé à l’Ouest et très-près d’Ouosébougou.
Tout ce pays est peu accidenté ; il est inondé pendant les pluies par nombreuses places ; à chaque instant nous marchions sur des traces d’éléphants, dont les pas énormes semblaient attester la grosseur. J’appris, du reste, par la suite, que le Bélédougou en est très-peuplé, ainsi que le Bakhounou.
Notre nuit fut assez mauvaise, je ne dormis pas ; en dépit de l’hospitalité que nous recevions, nous commencions à nous épuiser ; notre biscuit était presque fini, notre café n’existait plus depuis longtemps, notre sucre avait été terminé avant le café ; nous nous affaiblissions sensiblement, de telle sorte, qu’avant de me mettre en route, j’écrivis ces quelques lignes :
« Passé la nuit sans sommeil, presque malade ; peu dîné hier ; il me faudra aller jusqu’à deux heures sans rien prendre. Si seulement j’avais un morceau de pain ! »
Eh ! mon Dieu ! oui, un morceau de pain ; tel était mon _desideratum_ alors, tel il a été souvent depuis. Ce sont là de ces souffrances peu appréciées mais qui sont terribles pour qui les subit.
12 février 1864.
Notre route de cette journée fut une des plus pénibles que nous eussions faite jusqu’alors. Partis à six heures, nous nous arrêtions à sept heures cinquante-cinq minutes, pour boire, au village de Kéninéebougou ; nous y trouvâmes un marais qui n’était en réalité que la deuxième branche du Ba-Oulé.
Une fois partis de là, nous marchâmes sur la frontière du Bélédougou, en en relevant les montagnes et les villages un peu dans le Sud. A dix heures six minutes on me prévint que je n’étais plus dans le Diangounté, mais bien dans le Ségou. Cette nouvelle, que j’inscrivis aussitôt, ne pouvait me faire oublier ma souffrance. Nous marchions rapidement, la soif nous fatiguait ; à onze heures vingt minutes, nous trouvâmes les ruines du village de Tonéguéla ; dans un puits il y avait un peu d’eau croupie, infectée par des crapauds morts, et toute espèce d’horreurs. Telle était notre soif, que presque tout le monde but en se bouchant le nez. A une heure trente minutes, nous passions sur le flanc d’une colline ; un ruisseau, aujourd’hui à sec, l’avait sillonné ; on me dit que c’était le marigot de Samentara, qui, à la saison des pluies, va former un lac dans le Bakhounou.
Plus nous avancions, plus le terrain s’accidentait. A deux heures nous rencontrâmes un troupeau de bœufs, conduit par des Peuhls, qui nous engagèrent fortement à nous défier du village. Nous passâmes alors, marchant un peu plus serrés, entre deux collines, et à quatre heures quatre minutes, nous étions à Gomintara, rendus de fatigue et de soif. Un mouton, que nous emmenions, était à demi mort ; il avait fallu le placer sur une mule ; on le saigna sans retard ; je crois qu’il n’eût pas vécu une heure.
Si nous n’eûmes pas à nous plaindre du village, nous reçûmes une assez maigre hospitalité. Le chef me donna une poule. Heureusement, Fahmahra eut un peu de lait, qu’il partagea avec nous. Quant à tous nos animaux, un petit panier de haricots en cosses fut leur maigre pitance. Aussi, le lendemain, après avoir observé la hauteur méridienne, dont je déduisis 14° 26′ 30″ de latitude Nord, je fis charger les bêtes et me décidai à aller tenter la fortune à Babougou, en passant par Coroula et laissant Oualitera à notre gauche. Le village paraissait si peu bien disposé, qu’il ne nous fournit même pas de guides. Plus nous avancions, plus le pays s’accidentait. Aux plaines du Kaarta et du Diangounté, succédait une contrée plus boisée, des ravines rompaient la monotonie, de temps en temps un rocher perçait le sol. Autour des villages, la culture du tabac devenait plus abondante ; mais quoique notant toutes ces remarques, j’y étais peu sensible, je n’avais qu’une idée : marcher, marcher quand même, pour arriver au Niger, avant que les forces me trahissent.
13 et 14 février 1864.
Nous fûmes un peu mieux reçus à Babougou. Fahmahra vint me prévenir qu’il approchait du village dans lequel il était né et il me demandait un boubou et un pantalon pour y arriver mieux vêtu. Fahmahra était un Soninké qui avait habité Saint-Louis quelque temps comme tailleur nègre. Il se confectionna le tout avec l’étoffe que je lui donnai, en une soirée. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux faites, des fours à fondre le fer, des cultures plus soignées que celles que nous avions vues jusqu’alors ; c’est que j’allais entrer véritablement au milieu de cette population mélangée de Soninkés et Bambaras, gens dévoués à la tâche, âpres au gain, rudes à la peine, vivant dans le Lambalaké, le Fadougou, ces provinces de Ségou si fécondes et si industrieuses, avant que la guerre les eût changées en un désert, où les populations ne sont plus que comme des îlots perdus dans un vaste océan.
Ces pays fournissent à l’Afrique occidentale une bonne partie de ces colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot soninké qui prouve suffisamment leur origine), contribuent au développement du commerce sur une si grande échelle.
Partout où je passais, après avoir reçu l’hospitalité, je faisais un petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c’était bien peu, mais j’aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des mécontents, mais n’y en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de réserver mes marchandises, de ménager mes ressources. A cette époque je comptais bien, une fois arrivé au Niger, renouveler la tentative de Mongo Park, m’embarquer sur le fleuve et descendre jusqu’au golfe du Bénin ; je me disais que j’aurais alors besoin de toutes mes ressources, qu’elles seraient même insuffisantes. Aussi, malgré la fatigue, malgré les souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m’arrêter, et je me remis sur-le-champ en marche pour Tiéfougoula.
Quatre heures m’y conduisirent ; un peu avant d’y arriver je passai un petit village en terre dont les maisons étaient à terrasse. On le nomme Ardani. En dehors du tata, il y avait des cases en paille habitées par des Peuhls. Les _Lougans_ étant très-étendus, nous ne nous y arrêtâmes pas et allâmes camper à côté de Tiéfougoula.
C’est un grand village à tata, entouré d’un immense goupouilli ou village en paille ; au pied d’une petite montagne, située au N. E., on voyait un autre village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours un aspect misérable. Un grand nombre de bestiaux, quelques bœufs et chevaux, nous frappèrent tout d’abord les yeux.
La population était en grande majorité composée de Soninkés qui habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence de Peuhls et de Maures. Ces derniers n’étaient là qu’en passant et trafiquaient de leur sel.
Bien que Sarracolés pur sang et parlant le soninké, les gens du village avaient en partie adopté l’usage de se déchirer la joue de trois coupures, s’étendant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque dans la cloison nasale. C’est un anneau fendu, d’or, de cuivre ou même de cire, que l’on serre après l’avoir passé par un trou pratiqué dans la cloison nasale, absolument comme ceux dont sont percées les oreilles des négresses. C’est affreux, mais on y tient dans le pays, et les Soninkés ont adopté cet usage barbare, qui semble, du reste, avec quelques modifications, régner dans tout le Soudan central depuis les chaînes de Kong jusqu’à Tombouctou, depuis l’Adamawa jusqu’au bassin du Sénégal, où cette coutume heureusement n’a pas pénétré.
Notre campement fut aussitôt envahi par une foule proportionnelle à la grande population du village. On nous apportait à vendre, pour quelques verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d’Europe (je veux dire de l’espèce d’Europe), du lait, du beurre.
[Illustration : Jeune fille soninké.]
Je m’occupais tranquillement du dîner qu’on nous préparait quand on vint m’annoncer la visite d’un Massassi de Guéméné.
J’appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n’avaient pas été tués par El Hadj ou qui ne s’étaient pas réfugiés dans le Khasso et le Bondou, sous la protection de nos alliés, avaient été internés dans le village de Guéméné, qui n’était guère à plus de trois heures dans le Sud.
Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul type existant dans la race bambara, dit Raffenel, se présentèrent alors avec une aisance singulière. Beaux hommes comme toute cette famille, qui doit peut-être à ses nombreux croisements avec les Peulhs, ses qualités physiques, ils étaient vêtus d’un boubou lomas noir, c’est-à-dire d’une étoffe fine, fabriquée dans le pays et teinte de l’indigo le plus foncé ; un turban appelé tamba sembé s’enroulait sur leur tête ; des cordons de soie rouge, apportés par les Maures, soutenaient leur poire à poudre et leur cartouchière ; un sabre suspendu à une espèce de bretelle jetée sur l’épaule et un fusil à deux coups tenu à la main, tel était l’accoutrement de ces gens qui, je le répète, me frappèrent tout d’abord par leurs bonnes manières. Ils parlaient à voix basse, très- convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient à se faire entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien davantage.
Ils me dirent que leurs pères, ayant entendu que deux blancs étaient dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, et m’offrir des secours pour traverser le pays ; que le Bélédougou était révolté et que son armée était près de Toumboula, village par lequel nous devions passer ; qu’il fallait venir chez eux où je serais en toute sécurité, qu’ils rassembleraient une armée pour me conduire, que de tout temps leur famille avait été l’amie des blancs, qu’ils avaient reçu Raffenel et qu’ils me recevraient de même. Il faut avouer que c’était peu tentant.
Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu’allant à Ségou trouver El Hadj, sous la conduite de ses talibés, je ne pouvais que m’en rapporter à eux et que je continuerais le chemin que nous avions décidé de prendre.
Peu après cette visite, le chef du village vint m’amener un superbe bœuf au pelage gris ; c’est ce qu’il me donnait pour mon souper, s’excusant de faire aussi peu.
Je fis immédiatement tuer le bœuf et, selon l’usage malinké et bambara, je renvoyai au chef sa part : une jambe de devant avec deux ou trois côtes entières. C’est une bizarrerie, qu’ils préfèrent la jambe de devant à celle de derrière qui est plus grosse et de meilleure qualité ; mais enfin c’est la coutume. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande et ne gardai que les deux quartiers de l’arrière pour faire de la viande séchée. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne réception, et après avoir consulté Fahmahra sur ce qui pourrait lui être agréable, je lui fis présent d’un boubou et d’un toubé[46], environ 10 mètres d’étoffes, et il fut enchanté.
Le 15 février, après une nuit très-froide[47], notre camp fut assailli de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les Maures et Mauresques.
J’appris alors qu’il y avait près de là un camp de Lacklall (tribu maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous avions affaire offraient le type arabe assez pur, il y en avait même de très-beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fièrement dans la guinée à demi usée, il y avait deux ou trois jolies créatures, mais qui, sans doute, étaient déjà à l’engrais, car l’embonpoint déformait leur taille.
Sans l’influence extraordinaire du public, aucun lieu n’eût été mieux choisi que Tiéfougoula pour se reposer. Nous y étions dans l’abondance, mais les Maures m’exaspéraient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu’ils sont partout : voleurs !
Depuis trois mois que nous étions en pays de nègres, rien ne nous avait été volé. Là, au moment où, après avoir observé la latitude de 14° 22′ 46″ Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher à Médina, il nous manqua une baïonnette. Je fis prévenir le chef du village, qui me répondit sans hésiter : « Ce sont les Maures ; veille bien à tes bagages, car sans cela ils t’enlèveront tout ! »
15 février 1864.
Il n’y avait rien à faire, nous nous mîmes en route.
On me fit d’abord remonter au Nord jusqu’à Sébindinkilé, petit village qui touche presque au grand village de Guigué (Bambaras). Après cela, nous inclinâmes au S. E. ; et à 4 heures 39 minutes nous arrivâmes à Médina, assez grand village soninké. Fahmara se rendit chez le chef, qui me fit prévenir de bien veiller à mes affaires, parce qu’il y avait beaucoup de voleurs, et pour me montrer combien ils étaient adroits, il me dit qu’ils avaient pillé jusqu’à des Maures de passage auxquels ils avaient enlevé une pierre de sel et un fusil. C’était le cas de dire : A voleur, voleur et demi. Quant à moi, en présence d’aussi adroits coquins, il n’y avait pas à balancer, et je me décidai à mettre un factionnaire et à tenir tout le monde à l’écart, chose plus facile à imaginer qu’à faire exécuter au milieu d’une foule semblable. La nuit arriva sans qu’on m’envoyât rien pour mon souper ; mais on apporta, selon l’habitude des Bambaras, du lack lallo[48] aux hommes. Le soir les Peuhls envoyèrent du lait à Fahmhara, qui m’en donna un peu ; ce fut tout ce que je reçus au village.
En revanche nous apprîmes une nouvelle inquiétante dont je ne pouvais encore pressentir la gravité. On disait qu’Ahmadou, roi de Ségou, avait brûlé le village de Sansandig. Ce bruit, qui révélait des troubles à Ségou même, et ne tendait à rien moins qu’à faire voir que la principale ville du pays était révoltée contre le roi, était en partie démenti ; mais quand je demandais des explications on m’induisait en erreur et il m’était impossible alors de démêler la véritable position du pays. Du reste, quand je l’eusse su, toute tentative pour revenir sur mes pas m’eût fait abandonner de mes guides, et je n’aurais pas passé vingt- quatre heures sans être pillé, attaché et transporté à Ségou comme espion.
16 février 1864.
Il fallait donc marcher en avant et cacher quand même nos inquiétudes. A 6 heures 59 minutes, le 16, nous reprenions notre route. Nous passions le grand village de Marena, où, m’étant arrêté quelques minutes, je fus entouré par une foule énorme. Derrière ce village je vis quelques marais, puis je passai Sansankoura sans m’y arrêter autrement que pour prendre le relèvement du village de Diankébougou, que je laissais à ma gauche, et à 9 heures j’arrivai en vue de Toumboula, très-grand village, construit près de dunes de sable. La brise était forte et soulevait une poussière intense. Nous campâmes. Dans le village on battait le tabala, tout le monde était sur notre passage ou sur le toit des cases et sur les murs de la ville pour nous voir défiler. Il n’y avait là que de bonnes figures pour nous. La muraille, bien soignée, était, dans tout son pourtour, surmontée d’ornements dans le style mauresque. Des bœufs, des chevaux attestaient la prospérité. Pauvres gens ! j’étais loin de penser que deux ans après je les verrais ruinés, en proie à la misère, à la famine, ayant passé par toutes les horreurs d’une guerre civile, et lorsque le vieux chef vint me voir et m’amener un jeune bœuf, j’étais loin de penser qu’à Ségou je le retrouverais malheureux, retenu comme moi, plus misérable que moi, que je lui rendrais des services et que nous reprendrions ensemble le chemin de nos foyers.
Ce village était Toumboula.
[Décoration]
[Note 45 : Bien souvent depuis, à Ségou, je les ai vus passer en nuage non interrompu depuis le coucher du soleil jusqu’à la nuit obscure, se dirigeant vers l’Est.]
[Note 46 : Toubé, pantalon.]
[Note 47 : Le thermomètre avait marqué au soir 9° centigrades.]
[Note 48 : Lack lallo, farine de mil bouillie en pâte très-épaisse, accompagnée d’un coulis d’aloo ou de lallo, de viande séchée ou poisson séché. Les amateurs prétendent que pour que ce soit bon, il faut que la viande ou le poisson soient très-avancés. Le lallo est la feuille du baobab séchée et pilée.]